Cette gosse est morte à quelques km de chez moi.
Dans ce bois-là, je suis souvent allée chercher des champignons. Dans ce bois-là je me suis promenée avec mon fils.
Dans ce bois-là je vais avoir du mal à retourner chercher des gyromitres au printemps. Je sais que lui n'y sera plus, mais elle oui.
J'ai zappé la télé, je n'avais pas besoin, et je ne pouvais plus.... trop c'est trop. La télé elle était dans les rues de mon village, à la recherche d'infos de cancans, au lieu de faire un vrai sujet sur la prévention, sur l'anticipation du risque de passage à l'acte violent, sur les moyens de se prémunir afin de ne pas en être la victime... j'avais envie de gerber sur la camionnette de BFM.
Le vendredi matin, je suis passée à la mairie pour une connerie, on m'a donné un avis de recherche afin que je l'affiche sur la devanture de mon cabinet, je ne pouvais m'empêcher de penser que ça ou les hélicos et les caméras thermiques ne serviraient à rien (soit elle s'était barrée loin, soit elle n'était plus en vie... sans manteau, dans les bois quand il gèle...), mais je l'ai affiché quand même...
Je ne suis pas morte, mais j'avais 13 ans aussi quand ça m'est arrivé. Un "pote" de la bande au camping.
Et je n'ai pas porté plainte. Je ne l'ai même jamais dit à mes parents. J'ai commencé à pouvoir dire le mot "viol" il y a quelques années, non pas parce que je ne savais pas qu'il n'avait pas le droit de faire ça, mais parce que je REFUSAIS inconsciemment cette idée je crois. Aujourd'hui mon frère le sait. Mon ex-mari aussi. Vous. Ce n'est pas quelque chose sur lequel on a envie de s'étendre auprès de personnes proches, ni même avec soi d'ailleurs. J'en parle juste pour répondre à certains de vos questionnements et parce que je crois que de toutes ces histoires, il serait temps qu'on en tire quelque enseignement pouvant être utiles à d'autres.
Je crois que je vois très bien pourquoi les chiffres sont sous-évalués.
1 : Peur de dire : je n'étais pas censée suivre ce mec au milieu de la nuit alors que tout le monde me croyait dans ma tente, j'avais en plus été piquée la veille avec de la bière j'avais donc déjà épuisé mon quota de jockers, dans ma petite tête de gamine je ne devais donc rien dire car j'allais me faire défoncer par mes parents (problème de violence à la maison aussi, entre mes parents, je ne voulais pas déclencher la crise suivante).
2 : Peur de dire bis : comment dire ça ? Quels mots ?
3 : Culpabilité : j'étais vaguement amoureuse, il était gentil mielleux au début, j'ai dû faire un truc qu'il fallait pas ou alors comme je ne me suis pas défendue pendant il a pensé que le Non c'était pas un vrai non (et pourtant... je ne me suis juste pas défendue parce que je ne comprenais rien de ce qu'il m'arrivait, j'étais sidérée, absente à moi-même, niée, dans une bulle, même pas une chose, je n'existais plus, je n'avais même plus mal, je ne pouvais plus parler, ou pleurer, j'étais absolument vide... et au fond je savais très bien ce qu'il faisait...)
4 : Honte : comment ai-je pu croire un instant que ce mec vachement beau et vachement plus âgé pouvait s'intéresser à moi juste pour parler ?
5 : Lucidité oscillante : "BFPMG (bien fait pour ma gueule"), "assume ta connerie"," pourtant non il a frappé et utilisé la force il savait ce qu'il faisait et il n'avait pas le droit de me faire ça", "je suis vraiment trop c*nne"...
Le tout se résume par : ambivalence et indicible
On cache ses bleus, on laisse les mots là où ils sont, on tâche d'oublier ce regard qui fût ami et l'instant où il bascula vers une violence narquoise.
On demeure marqué, même quand on travaille dessus. J'ai mis les gens à l'épreuve longtemps, les mecs, pour voir si la violence allait se déclencher, je pensais qu'elle finirait toujours par se déclencher, je voulais qu'elle sorte à un moment où je m'y attendrais parce que je l'aurais provoquée, je voulais les sonder jusqu'au fond pour aller explorer leurs noirs recoins... (enfin c'est ce que j'interprète a posteriori de mon comportement pendant l'adolescence et un peu après, sur le moment je crois que j'avais si bien enfoui que je vivais dans le déni).
Aujourd'hui je vais bien, je ne vous raconte pas ça pour déclencher de la pitié. J'ai encore du mal à faire confiance, je sais qu'un "ami" peut potentiellement cacher un monstre au fond. Mais au moins, je le SAIS, j'en ai conscience. Je ne fais plus de choses aussi stupides. Je n'ai qu'un seul regret : n'avoir pu dire à temps. Il a pu recommencer avec d'autres...
Je voudrais qu'on puisse réfléchir ensemble à la manière dont on peut instiller cette idée dans la tête de nos filles, de nos soeurs, amies, dans la tête des femmes tout court... Je voudrais qu'on puisse faire ce que les journalistes ne font pas pendant qu'ils cancanent : un vrai recueil d'outils pour une vraie prévention. Et notamment : peut-on identifier/lister des indices chez une personne de possible passage à l'acte violent ultérieur ou immédiat ? Tout le monde a-t-il ce potentiel en lui ou est-ce réservé à certaines structures de personnalité? Comment savoir si mon mari/mon meilleur pote/mon voisin/mon collègue de bureau n'a pas en lui ce truc qui fera qu'un jour il risque d'exploser ?
Je ne suis pas en train de vous dire qu'il faut regarder tout le monde avec suspicion et entrer dans la paranoïa, mais je crois sincèrement qu'on peut repérer des comportements et des signes. Les psys, ils nous les expliquent toujours après les drames ces "signes avant coureurs" c'est quand même trop con qu'on ne les voient pas avant. Faire un sujet à parte entière (j'y réfléchis, pour moi-même j'ai déjà commencé à lister ce que j'ai pu observer, et me documenter) ? Il y en a un déjà peut-être ici ?