Je crois que j'ai fait le tour du coté psy du voyage, alors je vais abordé le quotidien, le mien car c'est le seul que j'ai connu.
Je l'ai déjà écrit, la chance joue un grand role, je ne fais pas d'illusion sur ma capacité à m'adapter, surtout les premiers jours (pas eu beaucoup de temps non plus, je suis passé de 3 000 € par mois à 0, nada, rien, quelques mois et je me retrouvai dehors).
D'abord, il faut s'habiller chaudement sans avoir l'air de sortir de la crise de 29, c'est le déguisement qui attire les emmerdes et surtout ferme les portes des autres vies.
Partout, il existe des magasins, entrepots qui font dans la fringue d'occase, mais le fin du fin, ce sont les secours populaire ou catholique dans lesquels tout SDF peut trouver de quoi s'habiller chaudement. C'est le moment de faire preuve d'intelligence, pour être sur de ne pas mourrir de froid, il faut regarder du coté de fringue de professionnel, une de mes acquisitions est un pull de gendarmerie (je le détestais pour ce qu'il représentait), c'est vraiment lourd mais très chaud et très confortable. En chaussure, j'ai ce qu'il faut, des chaussures de sécurité, chantier oblige, de type caterpilar. Elles dureront quelques mois, et après je passerais aux rangers, ça a presque tous les défauts du monde, sauf un, c'est indestructible et avec le temps elles deviennent confortables.
Un de mes nouveaux amis, me recommande de prendre des sacs de voyage, et m'aide dans leur rangement. Il me conseille aussi de m'équiper d'une musette dans laquelle je mettrai ce dont je ne peux me "passer". On peut se passer de tout, mais certains objets nous sont plus indispensables.
La nuit, c'est pas franchement le plus simple, d'abord il y a les raffles pour "nanterre", je n'y ai jamais mis les pieds mais ce que j'ai entendu ne donne pas envie d'y prendre ses quartiers. Ensuite, il y a les rondes de police, ils sont sympas, ils ne nous embarquent jamais mais savent passer leurs nerfs sur quelques SDF, au hasard des rencontres. C'est plus facile que de faire règner l'ordre dans les banlieues (ce n'est que mon avis).
Les nuits sont toutes pareilles et ne se ressembles jamais. La violence s'exprime librement, entre les pros qui veulent profiter des bleus que nous sommes, en général, ça se passe très mal et on ne peut compter que sur soi, heureusement qu'en général, on est pas seul. C'est la même chose que dans la vie, tout homme intelligent évite, tant que possible, l'affrontement. Surtout, que ces couards sont capables de s'organiser en mini armée, et débarquent à 15 ou 20, il faut faire vite pour déguerpir si on ne veut pas prendre un mauvais coup. Quand l'affrontement est inévitable, il ne faut pas taper pour taper mais pour descendre, de toute façon, leurs mains sont remplies d'objet en tout genre qui vont servir de casse tête. Au début, je ne savais pas, alors j'ai pris des coups, les cotes tuméfiées, dents cassées et j'en passe. Le lendemain, je trouvais un fer à béton de 22 qui formait une sorte de S, et qui est venue prendre place dans ma garde robe de campagne.
Il parait que les arts martiaux utilisent ce type d'arme, je ne sais pas vu que je n'y connais rien en art martial, par contre tout impact avec un truc comme ça dans la main est d'une éfficacité redoutable.
La nuit, j'avais l'habitude de dormir, maintenant c'est uniquement se reposer, someiller mais rester sur le qui-vive, de toute façon, j'ai trop froid pour dormir pleinement mais surtout c'est trop dangereux.
Nous avons toujours évité les endroits civilisés, type parking, gare et autre néons de la vie moderne, tout simplement parce que ce sont des endroits protégés par les "forces du désordre et du chaos".
Les squats, c'est pas mal, on est à l'abri, et si on a de la chance, on peut presque y prendre ses habitudes, un confort certain et pour peu qu'il soit petit, il n'intéressent pas les pros du bitume qui vivent en horde plus ou moins organisée.
Beaucoup d'étrangers en situation plus ou moins régulière vivent dans des squats et sont assez sympa pour filer des tuyaux, voir une place pour poser sa couverture. C'est bon pour le moral, en même temps ça relativise ma misère car certain sont condamné à survivre dans ces conditions avec femme et enfants, c'est triste et ils gardent malgrè l'adversité, le sourire et l'espoir. Pauvre petit "bourgeois" que je suis, j'ai failli à tous mes devoirs, en premier lieu ne pas perdre pied.
Une apparthé politiquement incorrecte, j'ai assisté plusieurs fois à des plans sociaux pour aider les étrangers à ne plus vivre dans de telles conditions. La première phase, entre 5 et 6 heure du matin, un cordon de CRS casqués, bottés et armés se met en place, et la deuxième phase commence, une charge en règle ou ils cognent sur femmes et enfants avec autant de plaisir que sur les hommes, tout les squatteurs sont parqués dehors et emmenés de force dans de vieux bus grillagés. Je n'ai jamais su ce qu'ils devenaient réellement, mais je sais qu'il est indigne d'un pays qui se veut un exemple d'agir de cette manière.
Puis vient le matin, chacun d'entre vous prend son café, comme moi aujourd'hui, dans la rue je prenais un grand bol d'air et je commençais une longue marche qui ne mène nulle part.
Chaque nuit et chaque jour se ressemblait mais n'était à nul autre pareil, mais ils avaient en commun d'être sans autre repère que la survie immédiate, c'est un monde sans projet, sans avenir mais avec le passé de chacun.