Hello

Quelques expériences :
* Je me rappelle avoir fait des recherches sur les effets interpersonnels de la violence, lisant des rapports sur la torture, quels troubles spécifiques observés en fonction de quel type de torture, et bien au bout d'une semaine, j'étais réellement à bout nerveusement, mon entourage me l'a fait sentir, je me sentais flottant. État nauséeux permanent, proche de la fameuse nausée en voiture, où des référents différents entrent en conflit. Bah là c'était sur le plan moral. En plus de cette dissonance douloureuse, il y avait l'optimisme humaniste, dont chacun a besoin pour vivre une vie sociale, qui était fissuré.
* Même type d'effet lorsque je regarde des vidéos d'agressions, et pire, d'exécutions, mais l'effet est encore plus violent. Siewolf et d'autres expliquent cela très bien, ça va de la psychologie à la psychanalyse. C'est extrêmement dérangeant de voir des êtres humains en assassiner d'autres, pour deux raisons bien distinctes : cela expose soit même à une insécurité existentielle : si l'on peut ainsi être gratuitement victime d'un autre être humain, je ne suis pas à l'abri. La seconde raison, plus profonde, n'est pas moins essentielle : si un être humain fait le mal gratuitement, cela montre que moi aussi je puis le faire, je ne suis donc pas à l'abri du statut de bourreau ou d'assassin. D'où toutes les stratégies discursives déployées pour mettre à distance de son propre statut humain les criminels ''monstres'', ''bêtes féroces'', etc...
* Immersion plusieurs années en contexte de guerre, alors là tout vole en éclat. Pas de dissonance douloureuse possible car tout le corps est immergé dans ce contexte, sans autre référent. Traumas. Souvenir d'une liquéfaction instantanée lorsque témoin d'un meurtre d'enfant, je vois l'assassin sourire de son acte, comme une bouteille d'azote liquide qui se brise en moi : c'est donc possible de tuer ainsi un être humain, d'en être heureux, et de rester impuni... là il y a quelque chose qui se brise, profondément et à jamais.
C'est pour cela que les certitudes morales me font marrer depuis. Je suis devenu assez déterministe, genre [plongez un corps (jeune de préférence) dans un uniforme textile et/ou idéologique + formez un groupe fermé et total + déshumanisez l'Autre + assurez l'impunité]= crimes assurés, quelque soit plus tard leur appellation par les historiens et les moralistes officiels. C'est universel, ça marche pour tous et pour tout, tout le temps. ''Moi jamais!'' je me marre ! ''Lui jamais'' je me remarre... Bon ya quelques exceptions, gens très très avertis, éduqués, politisés, grandes figures, cathos et cocos par exemples dans les camps nazis, et j'en passe. Pour moi c'est l'exception infinitésimale qui confirme la règle.
Illustrations cinématographiques récentes sur le sujet je trouve : ''Dans la vallée d'Elah'', sur les traumas, la déshinibition, les conflits de normes etc. Film politique mais fin. Et crash (collision) du même réalisateur, Paul Haggis, un Irlandais. Le flic buriné, harceleur, salhopard, méprisé par son stagiaire, qui lui demande "mais est-ce que tu sais qui tu es toi ? qu'est-ce que tu sais de la vie ? de toi ?'' et le ptit jeune se retrouve meurtrier par la suite, et le vieux se retrouve sauver la même femme qu'il a presque violée 'dans l'exercice de ses fonctions' quelques jours avant.
On pourrait croire que c'est insurmontable mais pas du tout, les ressources humaines sont inépuisables. Gramsci disait être pessimiste par intelligence, optimisme par volonté : j'adopte. Mais je sais, par expérience, et non pas seulement intellectuellement, que le diable est en moi comme en chacun, que rien ne (me) garantit contre, ni un smiley, ni le vernis social, et je me demande ce que la plus affable des personnes ferait en condition de survie extrême... Cela aide finalement à être très vigilant, et d'abord vis-à-vis de soi-même. Je sais pour ma part où puiser le conditionnement en cas de besoin, il y a du stock.
Vince