Quelques réflexions en passant.
Le premier droit étudié à l'université en cours de libertés publiques, n'est pas le droit à la sécurité, mais le droit à la sûreté, c'est à dire l'ensemble des garanties conquises contre les mesures de coercition de l'Etat. Ce rang est le signe que nos aïeux ont placé haut dans l'histoire le souci de reconquérir leur autonomie contre l'administration (après une extension du système de surveillance de la population à partir du 17è siècle cf Michel Foucault, Surveiller et punir). La nonchalance avec laquelle on affirme s'en balancer est inquiétante pour l'avenir, car notre boussole collective n'indique plus le nord.
Que vaut une heure à lire de la poésie dans la rue, si on a un fonctionnaire ventripotent qui vous observe sur un écran ? Je préfère un peu plus de police en uniforme dans la rue, au moins je sais où est mon ennemi potentiel si l'Etat devient autoritaire, à une nuée d'yeux anonymes et "bienveillants". Question d'éthique personnelle mais pas seulement.
On peut résumer la loi ainsi : une solution illégitime et inefficace à un problème créé et développé par les gouvernants. Illégitime car c'est une atteinte excessive et sans retour aux libertés pour faire face à un risque suffisamment circonscrit (cf. Gérard Chaliand : le nombre de victimes civiles du terrorisme islamique depuis le 11 septembre dans les pays en paix est dérisoire. Le raoult grotesque du mois de janvier a surtout servi à ne rien analyser, et valait bien une danse de la pluie). Inefficace car on ne dispose pas des moyens humains nécessaires au suivi des individus repérés. Un problème créé par les auteurs de la loi : entre autres, soutien français à l'Arabie Saoudite (qui paie l'armement vendu par la France au Liban contre le Hezbollah et l'équipement vendu par la France aux Egyptiens) et au Qatar (qui soumet par l'influence financière) mécènes depuis des décennies de la propagation du wahabisme jusque chez nous, immigration massive et constitution de poches musulmanes en Europe créant mécaniquement un terreau vulnérable (la France détient le record de ressortissants dans les rangs de l'Etat islamique, la Belgique nous bat au prorata de la population. Record de cruauté aussi cf le dernier livre de Franceschi, Mourir pour Kobané), intervention militaire en Lybie plongée dans le chaos tribal et passoire des populations subsahariennes pour l'Europe, laxisme judiciaire (les assassins de janvier étaient des délinquants multirécidivistes).
Remarque sur le point Godwin. Il ne s'agit pas d'un contre-argument d'autorité, mais il est néanmoins intéressant. Lecture conseillée : Le passé d'une illusion, essai sur l'idée communiste au XXe siècle, de l'historien François Furet. L'auteur rappelle qu'après la 2nde guerre mondiale, l'appareil de propagande soviétique et tous ses relais en occident (dont nous sommes les rejetons inconscients en utilisant le terme fasciste pour tout et n'importe quoi) a utilisé sa victoire contre la Wehrmacht pour proposer une refondation morale générale, et imposer l'interprétation selon laquelle toute opposition au marxisme était un retour du "fascisme". Or, le fascisme est un phénomène politique, culturel, social bien identifié et étudié comme objet historique défini, même si les interprétations peuvent diverger (Furet, Aron, Arendt, Nolte...). Tout ramener au nazisme, quand c'est fait de bonne foi et pas pour manipuler, est donc la marque d'un appauvrissement de la culture historique et de la réflexion politique. Les régimes européens pré-démocratiques étaient autoritaires, mais pas fascistes, l'eugénisme tranquille des Américains ou des Suédois avant guerre n'était pas fasciste, etc. Plus grave pour l'avenir, politiques et médias fonctionnant selon un référentiel moral progressiste et inculte, il leur suffit de montrer patte blanche anti-fasciste pour se dédouaner, ça nous donnera l'imposition en douceur du transhumanisme et la surveillance généralisée "pour-lutter-contre-les-discours-de-haine-et-les-extrêmes". Ramener la tendance contemporaine à nous fliquer en douceur au fascisme passe complètement à côté du sujet. Il s'agit d'une nouveauté historique et pas d'un retour au connu, une pathologie de la démocratie consumériste, qui reste tolérable en l'état, mais qui contient beaucoup de germes de dérives catastrophiques. L'astuce sera de nous resservir l'eugénisme en le présentant comme un instrument d'émancipation de la nature rétrograde (cf Laurent Alexandre sur le transhumanisme), l'immixtion de la technologie invasive comme un truc "cool" et "moderne", la surveillance généralisée comme une garantie contre l'islamisme et l'extrême-droite. L'affaire est dans le sac.