Je suis avec toi, Mo. Au sens strict du terme.
Courage, puisque la Lumière fait l'ombre, alors; la Lumière n'est pas éteinte.

Ayant été confronté à la violence que revêt -presque- systématiquement la mort par suicide, et n'ayant pas forcément la même vision de cet acte que nombre de gens avec qui j'ai eu l'occasion d'en parler, voire d'en débattre; je me permets de partager ici le chemin qui a été le mien. D'autant plus que chaque cas est unique, chaque expérience précieuse, et bla bla bla et bla bla bla.
J'avais 11 ans tout rond lorsque mon père s'est suicidé. Ce fut brutal.
Brutal sur le moment, car une décennie plus tard et à l'aune de ce que je suis à même de comprendre à présent, c'était une évidence.
Premier aparté concernant la culpabilité, celle qui fait mal et n'a jamais rendu meilleur (car il existe néanmoins une culpabilité ayant ce pouvoir, une sorte de rédemption...) : elle est inutile.
Comme l'a dit Calypso, il te faut bannir les "
et si". Le conditionnel, à plus forte raison. Dégage les.
Normaux dans cette situation, tu comprendras plus tard qu'ils te desservent, s'accrocher au passé rend infirme et tenter de le transformer par l'esprit corrompt le présent...
J'avais 11 ans, donc, un beau jour
[sic] de l'an 2000.
Comme à mon habitude, j'étais rentré du collège afin de manger chez moi avec mon père. Mais papa, ce jour-là; était plus pâle que d'habitude. Plus renfermé qu'à l'ordinaire. Froid comme une pierre.
Peu importe, ce genre de détails, bien qu'ils se remarquent, ne sont pas importants lorsqu'on est jeune; j'ai mis ça sur le compte de la fatigue ET de la ... tentative de suicide de ma mère, survenue une semaine plus tôt. Ouaip.
Je ne m'étale pas sur ce point, parce qu'il n'a aucun intérêt concret dans l'exposé...
Toujours est il que le padre n'étais pas au somment de son art et que le repas fut bref.
J'avais coutume de rentrer directement chez moi après le collège, mais ce jour-là, au moment de quitter l'appartement, il m'a demandé de lui remettre les clés. J'ai tiqué, demandé la raison avec véhémence; mais j'ai fini par obéir, conscient que quelque chose de tragique était à l'oeuvre. Je m'explique : mes vieux étaient alors en instance de divorce, et je pensais naivement que mon père préparerait dans l'après-midi le plus gros de ses affaires. Sauf que.
A peine le palier franchi, celui ci s'est précipité vers moi, m'a serré dans ses bras et m'a demandé pardon d'avoir été un mauvais père, qu'il nous aimait, mes frères et moi; et qu'il nous était défendu d'en douter. Pas glop, pour un gosse de 11 ans qui n'avait jamais reçu ce type d'effusions. Je ne galvaude pas le sens du mot jamais.
J'ai quand même siffloté le long du chemin me menant au bahut.

Tout a été très vite, ensuite. Le soir, ma mère était à la sortie du collège, m'a emmené chez mes grand-parents, et m'a annoncé le décès de mon père.
En mentant. Évoquant une crise cardiaque. Ouaip.
La nuit même, j'ai fini par arracher la vérité (mon père était fort comme un boeuf et dans ma p'tite tête d'ado, on ne pouvait pas mourir d'une crise cardiaque "juste comme ça") à la madre, mais le mal était fait...
J'ai passé plusieurs jours dans le brouillard, ne partageant avec personne les mots qui furent donc les derniers, de mon père. Ce fut sans doute une erreur.
Ma mère nous a demandé ensuite si nous souhaitions ou non assister à l'enterrement. Nous avons décliné l'invitation. Ce fut là, sans doute, une erreur.
Et le petit Kéké changea -bien évidemment- subitement.
En public, j'étais devenu le mec à fréquenter, le type même du petit con arrogant, le brun ténébreux qui fume des joints devant le collège; et méprise tout ce dont il n'a cure. Ma scolarité fut bousillée. Je m'appliquais à mettre de grands coups de tête dans tout ce qui avait été important pour moi jusque là. Seule exception, la littérature. J'ai trouvé une catharsis dans l'écriture, en sus de continuer à dévorer assidument les bouquins qui trainaient autour de mes pattes.
En privé, j'étais devenu un papa de substitution pour ma smala, ma mère ne sortira de sa torpeur que plusieurs années plus tard...
Sauf que je ne gérais réellement rien, j'étais devenu un automate au milieu d'une ataraxique et de deux frangins qui se laissaient porter par le vent... Lever/Glander/S'coucher.
Je pense n'avoir pas suivi la voie classique qu'utilise l'esprit pour accepter un deuil, en fait. Plusieurs étapes se sont mélangées et d'autres n'ont jamais été présentes. Seules la colère et la résignation furent vécues réellement par moi, et vécues intensément. J'étais une boule de rage. Voyant le mal partout, je finissais par porter le mal en moi.
Je n'ai jamais vraiment fait la paix avec mon père, mais je ne suis pas en guerre non plus. C'est ... très bizarre.
Pour pardonner, il faut d'après moi que chacun reconnaisse ses erreurs. Et la mort a bon dos, pour le coup ...
J'ai appris à vivre avec, très simplement.
Je ne supporte que difficilement cette habitude qu'ont beaucoup de proches de suicidés de chercher dans cet acte la racine de multiples problèmes, le terreau de nombreuses névroses ... On peut sombrer, on peut ramer; mais on peut aussi se laisser porter par la houle jusqu'au rivage.
J'ai longtemps imaginé que mon besoin irrésistible d'
ailleurs, mon instabilité quasiment pathologique, trouvaient leur raison dans le suicide de mon père.
J'ai longtemps imaginé que mon idéalisation de la relation humaine et du lien qui nous unit tous étaient liés à ça.
Ce sont des foutaises...
Je
suis comme ça.
Mo, tu vas continuer d'avoir mal. C'est certain.
Tu vas sans doute trouver plein de (bonnes ou mauvaises, c'est selon) raisons de te résigner.
Je ne vais pas te dire de ne pas baisser les bras. Si tu en ressens le besoin, l'envie, fais le. Tu les relèveras plus tard. C'est, une fois de plus; certain.
Écoute les conseils, prends bonne note des différentes expériences; mais à la fin, seules
ton intuition et
ta résilience te permettront de te sauver toi-même.
Et. Tu n'es pas seul.
Pour finir : arrêtons (siouplé, va sans dire

) de vouloir expliquer par l'esprit le suicide. Une question à 10000 balles => Socrate est il un enc**é et n'aurait-il pas du choisir l'exil ?!
