Comment survivre, se reconstruire, reprendre goût à la vie ? J'ai beau tourner ça dans tous les sens je n'en vois pas d'issue. On me répète que le temps fera son œuvre...
J'ai parcouru un ancien fil parlant des tentatives de suicide (avec le témoignage de Rod), mais certains auraient-ils des conseils face à cet évènement, pour surmonter ce geste et le traumatisme lié à cette découverte ?
Mo
Bonjour Mo.
Je vais du bas de mes 23 automnes, te donner un avis sur ce traumatisme et sur comment je l'ai géré. Car il m'est arrivé la même chose qu'à toi quand j'avais 14 ans, quand celle qui m'a donné la vie a décidé d'ôter la sienne. Et je ne suis pas la seule ici à avoir vécu cet évènement.
Tu t'en doute, ce sera mes conseils et mon point de vue, ce que j'ai consciemment ou inconsciemment fait pour surmonter ça, ma sœur qui a vu exactement la même chose n'a par exemple pas réagi du tout de la même manière. Certains s'éloignent comme une bête blessée, qui lèche ses plaies, loin des autres, d'autres se jettent dans l'action, papillonnent, se blindent les journées par peur de la solitude, s’enfoncent dans milles tracas quotidiens...
Je vais être honnête : ça fera 9 ans dans quelques jours, déjà, et la peine n'a pas diminué. Je ne crois pas du tout que "le temps ceci ou celà". Non, pour moi, on apprend seulement à vivre avec. Ce n'est pas le temps en lui même qui guérit, il atténue simplement quelque peu la douleur. Le temps n'a pas été un médicament. Mais il ne faut pas que la douleur s'enkyste face au défilé des jours...
Certains auraient-ils des conseils face à cet évènement, pour surmonter ce geste et le traumatisme lié à cette découverte
Dans mon cas, ce qui a été le plus dur à gérer, c'est l'image que j'ai vu. ça a mis du temps à sortir car les premiers mois je n'ai pas réalisé, pas pleuré ou si peu, bref je n'ai pas compris ce qui m'arrivait. Quand ça a commencé à sortir, quasiment un an après voir plus, je ne pouvais plus ouvrir un placard sans que ça me vienne à la figure. C'est venu d'un coup. J'avais fait une ou deux séances avec un psy quelque mois après son décès mais j'avais très vite arrêté car je ressortais plus mal que bien de ces séances, le courant n'était pas passé.
De là, forcément, on perds le sommeil. Et corrélativement, l'appétit. Là où ma sœur s'est plongé dans le travail, moi j'ai continué ma petite scolarité "normalement" , mais à la maison, sans même m'en rendre compte, je commençais à virer zombie. Je riais, je sortais, j'avais plein d'amis, mais intérieurement, je hurlais. Respirais la joie nourrie de désespoir. Tôt ou tard, je crois qu'on est rattrapé par ce qu'on a vu et vécu. L'enfouir n'est pas une bonne chose. Jpense qu'au contraire il faut que ça sorte. D'une manière ou d'une autre.
ça a continué comme ça pendant quelques mois, être une automate, une petite souris qui sourie, dont le fantôme remontait le mécanisme le matin pourqu'elle tienne jusqu'au soir. J'ai commencé à avoir des crises d'angoisses : mal au ventre d'un coup, plié en deux, ne plus pouvoir respirer, et littéralement être perdue, avoir l'impression d'étouffer, qu'une main invisible serre la gorge, qu'on va mourir...
Concernant le traumatisme lié à cette découverte aussi : les films, les livres, les conversations avec ceux qui ne savent pas forcément ce qui nous est arrivé... ça fiche un poignard dans le coeur. Une fois au cinéma, la scène a duré tellement longtemps (enfin, pour moi), que j'ai cru exploser.
Jusqu'au jour où je me suis levée en disant STOP, une sorte de déclic. Du style : "Tu es jeune, les jours passent, tu vas pas passer ta vie à pleurer, elle t'a pas éduqué comme ça, BASTA, maintenant, PLACE A LA VIE." Ne plus pouvoir regarder un film car il y a la peur de tomber sur une mauvaise scène, ne plus pouvoir se concentrer assez longtemps pour pouvoir lire... ça n'est pas normal et il faut réagir. Voilà, il fallait que ça sorte. J'ai vu quelqu'un d'autre, plus compétente, qui me correspondait mieux, qui m'a assez aidée + fait des tests à l’hôpital du sommeil. Juste d'en parler, de dire tout ce que je ressentais, ça m'a fait du bien. ça n'a pas tout guérir et ça a pris du temps, mais ça m'a permis d'aller mieux, et de recommencer doucement à vivre au lieu de "survivre". Je n'ai jamais pris aucun médocs, que ce soit anti-dépresseurs ou somnifères. Or de question. Mais ça c'est à chacun et au médecin de voir.
Autre chose : nous avons déménagé, 3/4 mois après, et ça a été une bonne chose. ça n'a pas évité les "flashs" bien sûr, car ce n'est pas en quittant un endroit qu'on peut mettre derrière ses sentiments, mais ça a quand même permis que nous reconstruisions quelque chose tous les quatre (Mon père, ma soeur, mon frère et moi).
Donc là je ne peux que te conseiller de partir... peut être pas tout de suite... tu as d'autres choses à régler, rien ne presse... mais ne tarde pas trop non plus si tu prends cette décision, car cela peut te bloquer dans ta reconstruction... Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, chaque objet est une histoire, liée à celle des personnes qui les ont utilisées et aimées.
Les personnes décédées ne disparaissent pas de notre mémoire, nous pouvons librement les évoquer, par contre, eux ne peuvent plus penser à nous. Je ne crois pas non plus, comme toi, à une quelconque forme de vie après la mort et c'est vrai que ça rend "l'acceptation du décès" peut être plus difficile... Donc n'hésite pas à faire tes valises et t'aérer. Peut être auras tu l'impression de tuer les dernières choses qui te raccrochent à elle en faisant ça, mais au contraire cela permet de..."sainifier" la situation.
Une chose difficile à gérer en cas de suicide : le regard des autres. C'est une chose encore taboue et très mal comprise. Des personnes qui ignorent mon passé ont déjà tenu des propos comme "les personnes qui mettent fin à leur jour exprès chez eux sont des égoïstes, ils pensent pas à ceux qui les trouveront, c'est inadmissible d'imposer ça" etc...
Autant te prévenir, avant, il y avait surement des choses auquel tu ne faisais pas attention, qui désormais te toucheront directement. Du moins c'est comme ça que je l'ai vécu : il y avait un avant, et un après.
Au delà de l'image et du traumatisme lié à la découverte du proche décédé, s'ajoute le sentiment de culpabilité et le "pourquoi", le besoin de savoir.
J'ai comme toi commencé des recherches, quoi qu'un peu plus tardivement, pas de suite. J'ai découvert en allant voir son médecin, qu'elle était malade et en dépression depuis assez longtemps. Et comme toi, j'ai rarement connu plus fort, plus souriant que ma mère. Le fait de savoir qu'elle était malade, car la dépression est bien une maladie, m'a permis d'être lucide... on en veut pas à quelqu'un qui meurt d'un cancer. On lui dit pas qu'il est égoïste de faire souffrir ses proches et sa famille. Alors POURQUOI on en voudrais à quelqu'un qui a une dépression ? C'est une maladie comme une autre, et même plus perverse car incomprise, et qui touche tous les proches et les culpabilise... Jvois pas comment je pourrais lui en vouloir d'avoir été malade, d''avoir cru qu'elle était un poids pour nous, surtout quand il m'a révélé qu'elle avait surement fait ça pour nous "sauver d'elle" qui allait mal et allait nous tirer vers le bas

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Ah... la culpabilité... et si j'avais pu... (je n'ai pas pu la réanimer non plus, et en même temps à 14 piges je sais pas comment j'ai pu penser y arriver !). Les "Et si"... bannis les "et si" de ta tête...
J'ai beaucoup travaillé sur la culpabilité (en plus de l'image), en utilisant une technique un peu spéciale, adaptée aux personnes ayant vécu des traumatismes (accidents de la route grave, viols ou décès etc etc etc...). ça n'est pas vraiment de l'hypnôse car je suis "résistante" et surtout j'y crois moyen... trop cartésienne. Si tu veux je t'en parle par MP mais en tout cas ça a mis des "filtres" entre ces images vécues et moi, elles me semblent très loin maintenant, je ne les vois plus, ça ne me fait plus rien... la vie a pu véritablement reprendre à partir de ce moment là. Que cette faiblesse est devenue une force.
Je t'envoie plus ce message comme un message d'espoir, te dire de ne pas t'effondrer, qu'après les ténèbres revient la Lumière...
Aujourd'hui, je termine tout juste mes études, j'ai tout réussi sans problèmes et plus j'allais mieux, plus j'ai réussi avec brio, au point de finir major de promo (quand jpense qu'il y a encore 4 ans je pouvais même pas lire deux phrases sans me déconcentrer !), j'ai justement ma remise de diplôme (le jour de sa mort haha, joli clin d'oeil...) dans 3 jours, je sors, je ris pour de vrai, je croque la vie comme une grosse pomme juteuse, elle est bien remplie, avec moults activités et centres d'intérêts, je me sens forte, il y a des choses que je "sens" aussi, quelque chose de bête mais parfois j'ai l'impression d'un coup d’œil de sentir que la personne dans le tram à côté de moi ne va pas bien, et comme je sais que parfois il suffit d'un rien pour que ça bascule, je distribue des sourires.
Je me sens très lucide par rapport à ça, j'ai revu des films où il y avait le genre de scène que j'ai pu voir "en vrai", et ça ne me fait plus rien, je n'ai plus de hauts le cœur, plus de bouffées d'angoisses, j'ai complètement mis des filtres et je vis très bien.
Alors bien sûr, elle me manque. Bien sûr certaines étapes de la vie font qu'on aimerait, plus qu'à n'importe quel moment, partager ça avec l'être qui est parti... mais quand je pense à elle, je ne vois plus désormais que les bonnes choses, les bons moments.
Je regarde avec plaisir les photos, tout le côté "négatif" est définitivement parti. Je te souhaite de retrouver un jour une "relation" sereine et saine avec elle, car cette acceptation et cette lucidité face à ce qui c'était passé, je crois qu'au fond, c'est ça qui m'a sauvée. Se réconcilier avec les morts, atteindre la sérénité du souvenir...
Désolée pour le pavé, et bon courage à toi.
Si tu as besoin que je détaille pour la technique que j'ai utilisé pour évacuer l'image traumatique, tu peux me MP.
Et sinon je serais sur Tours pour voir de la famille dans peu de temps.
PS : je laisse ce message en ligne, mais à terme, je l'effacerais peut être. Pas du tout de la honte hein, juste que je sais à quel point ce forum est lu, donc je trierais ce qui doit rester en terme de signal et ce qui sera devenu superflu.