Posté par DavidManise Bonjour

Il y a déjà d'excellentes réponses qui ont été postées. Je vais me permettre d'ajouter mon petit grain de sel :
Est-ce qu'on peut parler de lâcheté, ou est-ce aussi, ou plutôt, une énorme inhibition à poser des actes violents, ou "pas gentils", ou "impolis" ?
Moi, j'apprends à mes enfants à ne pas provoquer, à ne pas aggresser, à partager, à respecter les autres. Mais je ne veux pas leur imposer de rester toujours corrects quand on les aggresse ou quand on est injustes avec eux. Je les invite à la retenue, j'essaie de leur apprendre le discernement, mais quand ma fille de deux ans se prend des coups de camions en métal derrière la tête et qu'elle se retourne et mord ou alors enfonce les doigts dans les yeux en poussant, je ne la dispute pas. Je l'empêche de trop en faire, je n'approuve pas non plus, je l'arrête pour éviter qu'elle ne fasse trop de dégâts, mais je ne vais pas l'engueuler, parce que je veux qu'elle conserve en elle cette capacité à faire du mal aux autres si c'est vraiment nécessaire.
C'est affreusement choquant pour 99% des gens d'entendre ça. Mais pourtant c'est vrai. Je veux que ma fille soit CAPABLE d'être méchante et injuste, mais qu'elle choisisse de ne pas le faire en temps normal. La différence entre ça et "être une bonne tite fille" est énorme. Ma fille ne sera jamais une "bonne tite fille". Elle sera (je l'espère) pacifique par choix, et non pas par dépit ou par inhibition. Et je plains déjà le gars qui essaiera de lui faire du mal. C'est même pas moi qui aurai besoin de m'en mêler. Elle saura faire ça toute seule (et sinon je m'en mêlerai avec un immense plaisir sadique, ça c'est clair). De toute manière, un jour je ne serai plus là pour elle, donc autant qu'elle ait ce qu'il lui faut pour se débrouiller seule le plus tôt possible.
Je pense que tout le monde ici, à un moment de sa vie, a subi. Moi, malgré mon gros gabarit, j'ai déjà subi. J'ai déjà fermé ma gueule. Je me suis déjà dégonflé devant des plus petits que moi parce que j'avais peur. Mais avec le recul, la vérité est que je n'avais pas aussi peur d'eux que peur de la bête féroce qui se cacheait en moi. J'avais peur de ne pas être gentil, de ne pas être juste, de ne pas être au-dessus de tout ça. La société toute entière m'avait mis en garde contre ma violence en me répétant sans cesse "il n'y a pas de bonne raison de faire mal aux gens". Or, je m'excuse, mais c'est de la connerie ça.
Il y A, parfois, des raisons qui justifient qu'on fasse du mal aux gens. Ça s'appelle de la légitime défense.
Gavin de Baker dans son excellent bouquin "The Gift of Fear", explique de quelle manière on peut évaluer la probabilité que quelqu'un pose un acte violent. Ça tient dans l'acronyme JACA, que je traduis ici :
- Justification : a-t-on une raison qu'on ressent comme valable de passer aux actes ?
- Alternatives : que peut-on faire d'autre ?
- Conséquences : les conséquences du passage à l'acte seront-elles positives ou négatives du point de vue de l'auteur potentiel de la violence ?
- Abilité : est-ce qu'on pense en avoir les moyens ou pas ?
Deux scénarios :
- le fils de mon voisin qui a 17 ans est avec un groupe de 12 potes, ils me voient passer dans la rue et ils me balancent des insultes gratuites. Est-ce que je vais aller leur démonter la gueule ?
- Justification : non. Pour moi, une insulte ne vaut pas un pain dans la gueule.
- Alternatives : les ignorer et passer mon chemin, en sachant que c'est des petits cons qui ont des c*u!lles à prouver.
- Conséquences : si je vais au charbon, je risque des emmerdes avec la justice, avec les parents des gamins, avec ma copine, et avec mon sens moral.
- Abilité : possible que je réussisse à en dégommer un ou deux, mais à 12 contre un, à moins d'être à 100m avec un lance-flamme, t'as pas bcp de chances.
Donc non. Je ne vais pas aller me friter, et ils le savent bien (instinctivement). Donc ils en profitent. Isolés, ils seraient beaucoup plus polis. Si j'étais avec ne serait-ce que 4 potes, ils fermeraient leur gueule. Mais là ils savent que je n'ai pas la Justification, que j'ai d'autres Alternatives, que les Conséquences seraient négatives pour moi et que je n'ai probablement pas l'Abilité à le faire. Donc ils sont tranquilles, et moi j'enrage au point d'avoir envie de trouver un J (faut leur donner une bonne leçon) et un A (un 12 semi auto chargé au gros sel)... mais ça reste de l'ordre du fantasme parce qu'il reste encore des conséquences négatives à gérer et que je sais que j'ai des alternatives plus productives (ne rien faire et attendre qu'ils grandissent).
Scénario numéro deux : on est en temps de guerre. Un soldat ennemi, seul, débarque chez moi et menace ma famille. Je me rends compte qu'il n'a pas de chargeur dans le pistolet avec lequel il nous menace. Il s'approche de ma fille avec l'intention de la violer. Est-ce que je vais réagir ?
- Justification : woh put**n oui que je l'ai, la justification pour passer aux actes... n'importe quel acte. Y'a pas grand chose au monde qui justifie mieux que je passe au actes, en fait.
- Alternatives : lui demander de pas le faire ? M'en aller pour ne pas voir ? Qu'est-ce que je peux faire d'autre pour ne pas devoir l'inacceptable ? Rien.
- Conséquences : négatives ? Non. Conséquences positives. Je défends ma famille et en plus j'élimine un soldat ennemi, je peux récolter son matos et nourrir mes cochons. Tout du bon.
- Abilité : Bah son arme n'est probablement pas chargée, ou alors avec une seule bastos. Le tout est de faire en sorte que cette première balle éventuelle parte dans une direction sûre. Pour le reste, j'ai des arguments.
Réponse ? Je pense honnêtement qu'à la première occasion je le démolirais avec plaisir. C'est facile à dire bien au chaud derrière un ordi... mais bon je pense que j'y arriverais.
Pourquoi ?
À cause des 4 lettres magiques : JACA.
Là où on se sent VRAIMENT lâche, en général, c'est quand on a 3 des lettres sur 4. Du style quand on a le J (Justification), pas d'autres Alternatives, que les Conséquences en seraient positives, mais qu'on ne pense pas être Abilité à le faire. C'est une situation intenable où sent qu'on a le choix entre une attaque suicide qui ne règlerait rien au problème... et juste ne rien tenter, ce qui ne règle rien au problème non plus, mais où on ne se suicide pas.
Le fait est que si 12 soldats ennemis armés avec des fusils d'assaut chargés se pointaient chez moi pour violer ma fille, c'est beaucoup moins sûr que je m'interposerais. Je n'aurais aucune chance contre eux. J'aurais trois lettres sur 4. Possible que je chargerais dans le tas et que je mourrais en sauvegardant mon honneur de père. Possible aussi que je me dirais que ma famille aurait davantage besoin de moi vivant que de moi mort, surtout après un viol, un pillage et tout ça. Ce qui est sûr, par contre, c'est qu'à partir du moment où ces 12 soldats mal intentionnés nous auraient coincés, notre vie aurait déjà basculé dans le cauchemar. D'où tout l'intérêt de la prévention...
Mais quand la prévention et l'évitement échouent (ça arrive), il existe une foule de solutions techniques efficaces au manque d'Abilité. Si ça n'est que ça le problème, voici une liste de solutions qu'on peut adopter en tout ou en partie selon les lois du pays où on se trouve, ses valeurs, son sens moral, etc.:
- cours de self avec Fred Perrin (les arts martiaux, bofbof, sans mauvais jeu de mot

)
- un flingue
- un couteau
- un spray
- un chien de garde
- etc.
Quant aux justifications qu'on peut trouver à passer aux actes, le tout est de définir à l'avance, et pour soi-même, quelles sont les pertes acceptables et qu'est-ce qu'on ne peut pas ne pas défendre... Certains pacifistes purs et durs préfèrent se laisser tabasser plutôt que de poser le moindre acte violent. Je respecte leur choix, mais j'avoue que je ne le partage pas du tout.
Ciao

David