Salut

Bon... vu qu'on a bien un ou deux psys qui rôdent, et qu'on a quelques spécialistes ici... je voudrais discuter un peu de la
désescalade verbale en cas d'altercation.
Pour ce faire, je pense qu'il sera utile de comprendre un peu mieux les mécanismes de la violence pour réussir à la court-circuiter un minimum... le but étant bien sûr d'éviter de devoir cogner, tant pour soi-même (risque physique, risque légal) que pour l'agresseur (gros risque physique, donc risque légal pour nous)...
Qu'est-ce qui est nécessaire pour qu'un être humain passe à l'acte violent ? Eh oui. C'est dommage, mais il s'agit bien d'êtres humains, comme nous, qui fonctionnent grosso merdo de la même manière que nous. C'est assez confortable de NIER L'HUMANITE des mecs en face, de les traiter de monstres, de gremlins, de connards, etc. C'est plus facile, en faisant cela, de leur cogner dessus, ou de les blesser... Les soldats utilisent ce stratagème depuis toujours pour désigner l'ennemi. L'ennemi est un "maure", un "infidèle", un "jap", un "charlie", un "skeleton", un "terroriste", un ceci, un cela. Et plus il est différent de nous, dans la manière qu'on a de le décrire, et moins on se sent coupable de le tuer/blesser/capturer/etc. Même quand il ne s'agit pas de guerre ouverte, les "surnoms" donnés par un groupe à un autre, et surtout quand ce surnom déshumanise, posent les prémisses mentales nécessaires à l'application de la violence (violence économique, administrative, territoriale, physique ou autre), légitime ou pas. On entend souvent les vétérans de n'importe quelle guerre dire "c'est un [inserer nom donné au groupe ennemi], donc ça n'est pas un homme, et si c'est pas un homme, j'ai le droit de le tuer. C'est un ennemi, et lui ne se privera pas pour [insérer ici 2-3 horreurs qui font vraiment peur]".
Il faut une force morale et une stabilité psychologique et une certitude vraiment très grande de la légitimité de son action violente pour pouvoir dire "j'ai tué des mecs", par exemple. Et ça n'est possible que dans le cadre d'une hiérarchie bien claire reposant sur un pouvoir réellement légitime aux yeux de la personne qui a posé le geste violent... ou alors via une distorsion mentale vraiment profonde, venant nier la réalité de son action ou la justifier.
Bref...
Peu importe le type de violence (légitime ou pas aux yeux de l'Etat), il faut -- selon Gavin de Becker (The Gift Of Fear) -- que 4 conditions soient remplies AUX YEUX DE LA PERSONNE QUI POSE L'ACTE VIOLENT (donc c'est bel et bien subjectif). On les retiendra par l'acronyme JACA :
- J pour Justification : l'acte violent doit pouvoir se justifier aux yeux de la personne qui le pose. On peut justifier ce genre d'actes par n'importe quoi, parfois, et peu importe si la justification tient la route ou pas. Ca peut être "j'ai reçu des ordres", ça peut être "ils exploitent mon peuple depuis 2000 ans", ça peut être "ce sont des infidèles", ça peut aussi être "il a maté les nichons de ma copine" ou "il a des serpents à la place des mains"...
- A pour Abilité (Ability), ou "capacité à" : on ne posera pas l'acte violent si on CROIT qu'il est physiquement impossible d'y parvenir. C'est pour cette raison que j'ai reçu beaucoup plus de coups de couteau, bouteille, chaise, maglite dans le DOS... Quand j'étais de dos, certaines actions devenaient physiquement envisageables, alors qu'elles ne l'étaient pas quand j'étais attentif, présent et prêt à contre attaquer. Les prédateurs et les vrais pros se démerdent souvent très bien pour trouver une manière de rendre n'importe quelle agression possible. C'est relativement facile, malheureusement. Il suffit de tricher un peu intelligemment. Et c'est là assi que la "dureté du mental" va jouer : le vainqueur dans un conflit est souvent celui qui arrive à croire juste un peu plus longtemps que l'autre qu'il peut encore l'emporter. "You're never out of options until you quit", comme le dit si bien mon pote Carl Theile.
- C pour Conséquences : les conséquences de l'acte violent doivent être perçus comme positives par la personne qui le pose. Exemple, un gars m'agresse avec un pic à glace et joue à la machine à coudre sur mon dos. Si je ne fais rien je meurs, si je lui défonce la rate je survis. Les conséquences de mon acte violent me semblent positives. Condition remplie. C'est toute la question de l'intérêt qu'on a à poser un acte violent. "Ca va me donner quoi"... Et cette question, même si on ne se la pose pas consciemment, reste bien présente dans tout acte violent, quel qu'il soit. C'est de fait la motivation première, bien souvent.
- A pour Alternatives : on ne doit plus percevoir d'autres alternatives pour arriver à ses fins (voir ci-haut, conséquences) que de passer à l'acte violent. On ne doit plus savoir quoi faire d'autre. Et c'est souvent là que l'on peut jouer, en désescalade, comme on le verra un peu plus loin.
Illustrons par deux exemples proches en apparence.
Je viens de me faire foutre dehors d'une boîte de nuit. Un gars m'avait mis une tarte, petite bousculade, les videurs sont arrivés et je me suis fait expulser. Je suis énervé. J'ai mis des heures à venir, à faire la queue pour entrer, je commençais juste à m'amuser et un c*nnard fout ma soirée en l'air. Je suis dehors, le videur est devant moi. Il m'a fait mal en me foutant dehors. Je suis humilié. J'ai bien envie de lui défoncer la gueule.
J (justification) : J'ai, a priori, bien envie de défoncer la tête à ce gros tas de muscles arrogant qui m'a foutu dehors aussi facilement. Je suis humilié de ne pas avoir pu résister... mais je n'ai pas vraiment de bonne justification puisque le gars fait son job et que je me battais dans la boîte.
A (abilité) : Je suis assez vicieux pour le crever, et en plus j'ai un tournevis dans ma poche... ce gros tas, je peux me le faire...
C (conséquences) : Si je me le fais, je me défoule un bon coup, mes potes voient que je suis pas un faible, et mon honneur est lavé...
A (alternatives) : Je n'ai pas vraiment d'autre choix, moi, pour laver mon honneur et ne pas passer pour une tarlouze que de lui défoncer la gueule.
Bref, des quatre conditions (JACA), il ne manque qu'une justification, qu'une bonne excuse. J'ai pas JACA, j'ai ACA.
Partons de cette situation tendue, que j'ai vécu au moins 2000 fois (du côté du videur).
Option A --> Le videur A me gueule dessus, me traite de [insérer ici insulte bien énervante], et me dit de me barrer sinon il va me défoncer la gueule. En plus il fait ça avec une assurance vraiment hautaine qui montre bien à tout le monde qu'il n'a pas du tout peur de moi, et ça m'insulte encore plus. C'est bon. Il m'a fourni ma justification. Dès qu'il aura le dos tourné, je le plante.
Option B --> Le videur B, qui m'a poussé loin de la porte, reste près de l'entrée et me surveille discrètement sans dire un mot. Je suis énervé, je m'approche pour gueuler dessus. Je le traite de gros tas de m*rde.
Il lève les mains devant lui et il me parle bien fort mais on voit bien qu'il ne veut pas d'embrouilles avec moi :
- Reste là, reste là... Je t'ai mis dehors parce que tu te battais, c'est rien de personnel. C'est juste mon boulot. J'ai rien contre toi. Maintenant, je veux pas que ça aille plus loin. Tu pourras revenir demain soir sans problème. Je sais que t'es un bon gars. Tu pourras revenir demain quand tu seras calmé. Là, ce soir, tu vas aller faire un tour pour te calmer STP. Je veux pas d'embrouilles.
(Alors là c'est chiant... Je venais pour qu'il me fournisse la petite justification qui me manquait pour que j'explose, mais il ne me la donne pas...)
- Allez, STP reste pas là... t'es trop énervé, j'ai peur que ça tourne mal. C'est rien de personnel je te dis ! Va faire un tour ! Tu reviendras demain et tu emballeras la plus belle gonzesse de la boîte. Ce soir, avec ton t-shirt déchiré ça va pas le faire hein ? Allez... rentre chez toi, et reviens demain. STP. Rentre chez toi. T'es trop énervé. Va te calmer plus loin. Ca sert à rien de rester ici.
(Bon bah là il est carrément cool avec moi, si je le plante c'est moi qui vais avoir l'air d'un c*n... en plus il a ses mains devant lui et il me laisse pas approcher, il fait gaffe ce gros fils de chienne... et il est balèze... faut pas que je me rate... Pffff... et puis m*rde... je me casse)
- Allez c'est ça, nique ta mère gros pédé ! La prochaine vois que je te vois je te fais bouffer tes dents ! (au moins comme ça mes potes ont bien vu que j'ai pas peur de lui...)
A votre avis ? Lequel de ces deux videurs (A ou B) va pouvoir bosser pendant plus de 6 mois sans finir à l'hosto ?
Evidemment, rien ne constitue une garantie... mais j'ai survécu 9 ans dans divers bars en appliquant l'option B et j'ai eu de bien meilleurs résultats. Sortir les gars proprement sans leur faire mal si possible, le pousser loin, et ne pas en faire une affaire perso. Au contraire.
Ceci dit, il y a des tarés, et l'alcool remplace souvent pas mal de justifications, augmente la perception de ses capacités, distortionne les conséquences, et fait omettre certaines alternatives. Il faut en tenir compte.
Mais comment tout cela peut-il être utilisé dans la vie ordinaire pour gérer les altercations et éviter qu'elles ne deviennent des agressions ?
La première chose à faire, outre de conserver l'avantage tactique (passive stances, délacements, scans permanents de l'environnement etc.) déjà, c'est d'essayer de COMPRENDRE l'autre, de percevoir ce qui l'énerve. D'essayer de voir si on n'a pas réellement fait une connerie... L'autre jour à un carrefour dans un embouteillage, un mec s'énervait méchamment contre moi. Klaxons, tout ça... il gueulait. En fait sans m'en rendre compte je venais de lui passer devant en grillant la priorité à droite. Réalisant mon erreur, j'ai fait marche arrière sur 70cm et j'ai levé la main pour m'excuser... j'étais en tort ! La première chose à faire, pour désescalader une situation merdique, c'est déjà de ne pas en provoquer, et de réparer ses erreurs si possible et dès que possible. Civisme de base. L'autre n'a peut-être pas raison de s'énerver, on peut parler plus gentiment et tout, mais bon. Le fait est que si je fais une connerie, je corrige d'abord, si possible, et je discute ensuite.
Une fois qu'on a compris la source de l'énervement de l'autre... deux options. Soit je peux/veux faire quelque chose pour le calmer en lui donnant ce qu'il veut... soit non. Un gars qui s'énerve contre moi parce que je ne veux pas lui donner un truc qui est à moi de droit, bah désolé. C'est niet. Un gars qui me gueule dessus parce que je ne fais rien pour stopper l'invasion des aliens invisibles qui lui parlent dans l'oreille gauche toute la journée... bah je peux bien essayer de jouer le jeu, mais ça va pas être facile. Un gars que je viens de virer du bar et qui revient à la charge, je ne peux pas le laisser rentrer à nouveau. Etc. Donc à partir de là, il faut comprendre que le je devrai "bosser" pour le priver de toute justification et abilité à poser son acte violent, tout en lui offrant des alternatives possibles pour obtenir ce qu'il veut.
Prenant l'exemple du gars qui entend des martiens : je me mets de son côté en disant que je suis content, je suis pas le seul à les entendre (du coup je suis dans son camp, donc plus de justification pour lui)... je reste physiquement loin de lui, et je lui parle d'une machine ultra puissante qui envoie des ondes qui tuent les E.T. invisibles... (alternative)... et là je lui dis que je vais la chercher... et je me casse en surveillant mon dos pour aller appeler le samu et signaler un gars en crise psy au coin de telle rue.
La désescalade, donc, bien souvent, se résume à :
0 - CONSERVER L'AVANTAGE TACTIQUE en restant loin si possible (ne pas se laisser coller en tout cas), en opposant des "passive stances", en déployant préventivement une arme improvisée (stylo, lampe de poche, journal, etc.), en couvrant son dos, etc. Cela joue sur la perception du bad guy quant à son Abilité à nous faire du tort. Il faut être réellement prêt... mais sans avoir une attitude provocante ou agressive pour autant (c'est un intérêt des passive stances)...
1 - COMPRENDRE ce que le gars en face veut et pourquoi...
2 - Choisir rapidement si on est prêt à céder ou pas (Conséquences)... Si oui, on cède/donne/abdique et ça se termine souvent là... Et sinon on passe à l'étape 3...
3 - Enlever/ne pas donner de Justifications (j'ai rien contre vous, c'est rien de perso, je pense aussi qu'ils ont eu tort de vous virer, mais..., etc.)
4 - Fournir/proposer des Alternatives (rentre chez toi tu reviendras demain, je vous propose que nous allions voir ensemble le contrôleur pour qu'il nous trouve un siège supplémentaire, etc.)...
Dans tous les cas, une attitude ferme mais cool est de rigueur. On n'insulte pas, mais on ne montre pas non plus de signe de soumission : on parle comme si ça ALLAIT se régler. Suffit de trouver une solution.
Toujours, dans tous les cas, se poser une limite mentale. Une sorte de fil de fer tendu devant soi qui déclenche le piège. Style "s'il me touche, je le défonce" ou "s'il avance plus loin que là, frappe préventive", etc. Parce qu'il est très, très facile de se laisser prendre au jeu de la désescalade... on finit vite par se retrouver soi-même embourbé dans un truc qui s'éternise et donc certains profitent pour prendre l'ascendant psychologique et tactique en se rapprochant, en vous entourant, etc, etc. Il faut rester bien conscient du fait que ça reste un conflit en gestation, et que si une solution n'est pas trouvée rapidement, c'est bien souvent qu'elle n'existe pas, ou que le/les loulous en face n'ont pas du tout envie d'en trouver une. Bref... à juger au cas par cas !
Bon... j'attends vos réflexions, commentaires et tout ça rapidement !

Ciao

David