Un très joli livre : marcher, une philosophie de Fréderic Gros.
Un cheminement de pensées léger, ponctué de visites à différents philosphes et écrivains, Thoreau, Nietzsche, Mc Carthy, Rousseau, Walter Benjamin… Ceux qui marchent déja, de la longue randonnée, à la promenade en passant par le pèlerinage et la flannerie urbaine souriront au détour de quelques phrases, et reconnaitront avec chaleur l'un des leurs. Les autres n'auront qu'une envie, se lever de leur siège pour mettre un pied devant l'autre.
Un livre qui se lit très simplement, et donne aussi envie de se plonger dans ses classiques. A noter que Frederic Gros a aussi publié une petite anthologie d'inspiration sur les auteurs cités.
Une petite critique ici :
http://marcheurs.blog.pelerin.info/randonnee/quand-marcher-est-un-art-et-une-joie/Quelques citations :
« La liberté en marchant, c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale. » p.15
« On entrevoit bien dans les randonnées longues, cette liberté toute de renoncement. Quand on marche depuis longtemps, il arrive un moment où on ne sait plus trop combien d'heures se sont déjà écoulées, ni combien il en faudra encore pour parvenir au terme, on sent sur ses épaules le poids du strict nécessaire, on se dit que c'est bien assez — si vraiment il faut davantage pour insister dans l'existence — et on sent qu'on pourrait continuer ainsi des jours, des siècles. C'est à peine alors si l'on sait où on va et pourquoi, cela ne compte pas plus que mon passé ou l'heure qu'il est. Et on se sent libre, parce que, dès qu'il s'agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l'enfer — nom, âge, profession, carrière — , tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique » p.19
« …n’avoir pas un choix indéfini quand il s’agit de manger ou de boire, être soumis à la grande fatalité du temps qu’il fait, ne compter que sur la régularité de son pas, cela fait apparaître soudain la profusion de l’offre (de marchandises, de transports, de mise en réseau), la démultiplication des facilités (de communiquer, d’acheter, de circuler) comme autant de dépendances. Toutes ces micro-libérations ne constituent jamais que des accélérations du système, qui m’emprisonne plus fort. Tout ce qui me libère du temps et de l’espace m’aliène à la vitesse. » p.12
[…] dans la marche, le signe authentique de l’assurance est une bonne lenteur. Je veux parler pourtant d’une lenteur du marcheur qui n’est pas exactement le contraire de la vitesse.
[…] La lenteur est surtout le contraire de la précipitation.
[…] L’illusion de la vitesse c’est de croire qu’elle fait gagner du temps.
[…] Les journées à marcher lentement sont très longues : elles font vivre plus longtemps parce qu’on a laissé respirer, s’approfondir chaque minute, chaque seconde, au lieu de les remplir en forçant les jointures.
[…] La lenteur, c’est de coller parfaitement au temps, à ce point que les secondes s’égrènent, font du goutte-à-goutte comme une petite pluie sur la pierre. Cet étirement du temps approfondit l’espace. » p.52-54
« Ce qui s’appelle « silence » dans la marche, ce n’est jamais d’abord que la fin du bavardage, de ce bruit permanent qui fait écran, brouille tout et envahit comme un chiendent les prairies vastes de notre présence. […] Mais surtout, c’est la dissipation encore de notre langage. » p. 88
« La différence entre le profit et le bénéfice, c’est que les opérations qui permettent le profit, un autre pourrait les faire à ma place : c’est lui qui sortirait gagnant. […] D’où le principe de concurrence. Ce qui m’est bénéfique en revanche dépend de gestes, d’actes, de moments de vie qu’il m’est impossible de déléguer. Thoreau a pu écrire dans sa correspondance : pour savoir ce qu’il faut faire, demande, à propos de l’action que tu te proposes, « Quelqu’un d’autre pourrait-il le faire à ma place ? » Si oui, abandonne-la, sauf si elle est absolument indispensable. Mais c’est qu’elle n’est pas prise dans la nécessité de la vie. Vivre, au plus profond, personne ne peut le faire à notre place. Pour le travail, on peut se faire remplacer, mais pas pour marcher. Le grand critère est là. » p.125
« On ne le dira jamais assez : il n’y a pas besoin d’aller très loin pour marcher. Le vrai sens de la marche, ce n’est pas vers l’altérité (d’autres mondes, d’autres visages, d’autres cultures, d’autres civilisations), c’est à la marge des mondes civilisés, quels qu’ils soient. Marcher, c’est se mettre sur le côté : en marge de ceux qui travaillent, en marge des routes à grande vitesse, en marge des producteurs de profit et de misère, des exploitants, des laborieux, en marge des gens sérieux qui ont toujours quelque chose de mieux à faire que d’accueillir la douceur pâle d’un soleil d’hiver ou la fraîcheur d’une brise de printemps. » p. 131
« Ainsi la marche nous rappelle sans cesse notre finitude : corps lourd de besoins frustres, cloué au sol définitif. Marcher, ce n’est pas s’élever, ce n’est pas tromper la pesanteur, ce n’est pas s’illusionner, par la vitesse ou l’élévation, sur sa condition mortelle, mais plutôt l’effectuer par cette exposition à la solidité du sol, à la fragilité du corps, à ce mouvement lent d’enfoncement. Marcher, c’est exactement se résigner à être ce corps qui marche, incliné. Mais l’étonnant est que cette résignation lente, cette immense lassitude nous donne la joie d’être. De n’être que cela certes, mais absolument accordé. Notre corps de plomb à chaque pas retombe sur la terre, comme pour y reprendre racine. La marche est une invitation à mourir debout. »