Salut

Ca faisait trop longtemps que mes ballades en montagne se déroulaient de manière anormalement lisse. Une petite anecdote ce week-end a remis à zéro le compteur des "journées sans incident".
Je me balladais avec une copine en face du massif du Mt-Blanc. Nuit à la belle vendredi soir. Samedi, 1400 m de montée sans souci malgré la canicule. Le soir on se sent tous les deux en parfaite forme. Bivouac près d'une crête à moyenne altitude (2400m) nickel. Le lendemain on avait prévu notre plus grosse journée, avec beaucoup de montée et encore plus de descente.
Mais au réveil, la copine a des vertiges. Elle titube même sur du plat, sans sac-à-dos, en rigolant comme une alcoolo, alors qu'on n'a pas bu une goutte d'alcool du week-end. Je me dis que ça passera après le petit-dèj. Puis non. La journée commence par une descente raide dans un pierrier. Je vais lentement, mais chaque fois que je me retourne pour l'attendre, la copine est très loin derrière. Là je sais déjà qu'on ne va pas pouvoir s'en tenir au programme.
Pour le background de la suite de l'histoire, à ses heures perdues la fille est gymnaste de niveau national (donc oreille interne et gestes normalement calibrés au millimètre et à la milliseconde...). Elle est aussi toubib et a fait un peu de SAMU par le passé. Par ailleurs, malgré tous les défauts qu'on peut lui trouver (

), "chochotte" n'en est clairement pas un.
On fait le point au bord d'un lac, et elle accepte facilement de faire taire la fierté mal placée, et qu'on rebrousse chemin par là où on est montés la veille. On recommence 250 mètres de montée vers un col. Elle va de plus en plus lentement. Souvent elle perd l'équilibre et ses jambes se croisent comme pour esquisser un pas de danse, ou bien elle fait quelques pas en crabe. Je marche très près derrière, ce qui me permet de la retenir plusieurs fois par le sac-à-dos pour éviter qu'elle ne s'étale sur les rochers.
Là, elle n'arrive plus à tourner la tête sans perdre l'équilibre, même à l'arrêt. Elle doit tourner tout le corps très lentement. Y'a clairement une m*rde à l'oreille interne. Les marches de 30 cm de haut sont des obstacles devant lesquel elle doit s'arrêter, et qu'elle doit négocier lentement. Et elle est de plus en plus hors d'haleine. On arrive au col tant bien que mal après s'être fait doubler par plus de gens qu'on croyait pouvoir en voir sur cette montagne.
" - je suis désolée, j'suis un boulet, même les escargots vont plus vite que nous...

- ouais, si on les attrappe et qu'on les jette au loin !
-

"
Elle ne veut rien manger, et se force à boire mais le coeur n'y est pas. Si elle ferme les yeux, les vertiges sont pires. Elle tente l'auto-diagnostic, sur la base de ce qu'on sait... Plusieurs hypothèses sont retenues, mais on ne sait pas vraiment ce qu'elle a. On a encore 1200 m de descente à faire sur un versant sud, le soleil tape, ça va être long.
Je checke la criticité de la situation avec la grille d'évaluation qu'on connaît tous ici :
- (3 jours sans) eau / (3 heures sans) régulation thermique, ça va bientôt se faire sentir vu le cagnard et vu comme elle en avale peu même en se forçant.
- conscience : elle parle beaucoup et dit des choses moins cohérentes que d'habitude. Elle est moins "là" que d'habitude.
- mobilité : vu ses pertes d'équilibre, le risque de se péter un truc est sérieux.
Bref pour le moment la situation est sous contrôle, mais y'a le potentiel pour qu'elle dégénère.
On a encore 200 mètres de descente relativement exposée après le col, et l'essentiel du reste se fera sur des chemins où un étalement-tout-en-long est plutôt pardonnable. Je reste très près derrière tout le long de la descente et la rattrappe encore une fois ou deux par le sac-à-dos. Une fois en zone non-exposée, elle sort deux ou trois fois du chemin pourtant large. Son état empire. Elle ne veut toujours rien manger. Elle boit encore moins. Elle a de grosses cernes, ne transpire plus beaucoup. On compense en faisant régulièrement couler de l'eau froide sur la tête et dans le cou, et sa casquette reste toujours mouillée.
A un moment on fait une petite pause à l'ombre, et elle dégobille beaucoup d'eau.
On continue.
Au passage durant la descente on assiste à un magnifique éboulement de falaise.
On arrive presque au parking. Il y a des tas de gens. Il y a une buvette. Elle qui parlait d'une glace toute l'après-midi, elle s'en offre une enfin. Trente secondes après la dernière cuillérée, elle se lève en urgence et va dégobiller la glace derrière un buisson au bord de la terrasse de la buvette.
"- oh non, pas ma glace".
On se prend d'un fou rire tous les deux.
Encore un kilomètre ou deux jusqu'à un premier parking. On y arrive. Je marche devant, et j'entends un gros "scratchboum". Je me retourne et vois la copine par-terre qui se tient une cheville en grimaçant de douleur. Entorse, visiblement sans rupture/arrachement, pas
trop handicapant mais heureusement qu'on n'est plus sur des chemins escarpés en altitude. Vu son métier elle s'y connaît vachement plus que moi en entorses alors je la laisse me dire ce qu'il faut faire, en gardant l'esprit critique allumé vu son jugement diminué. On lui met le pied dans une fontaine d'eau froide sur le parking. Je la laisse là avec les sacs et descends seul au second parking où nous avons laissé la voiture. Je remonte en caisse et arrive 30 minutes plus tard (le chemin pédestre est court, mais la route oblige à faire une boucle immense). Elle est assise et a l'air OK. Elle se lève avec le sourire, et re-vomit 300ml de flotte direct. Là je comprends que rien de ce qu'elle a bu de toute la journée ne semble être passé dans son sang !
On monte dans sa voiture. Je conduis. Les lacets se passent tant-bien que mal, mais sur l'autoroute elle s'improvise un sac à vomi et y envoie encore une quantité incroyable d'eau.
Elle a des SRO dans sa trousse de premiers secours, mais pas d'antivomitif. En théorie on doit s'arrêter à Annemasse pour que je reprenne ma caisse à moi, et que nos chemins se séparent. Mais elle n'est
vraiment pas en état de conduire. On envisage l'option du train. Mais elle ne s'imagine même pas assise dans un train. Elle a vraiment une sale tête. Elle veut un hôpital pour recevoir une perfusion. C'est là que la journée se termine.
J'ai reçu un texto durant la nuit où elle m'apprend qu'elle a quitté l'hosto et a pu rentrer chez elle (une heure de route) par ses propres moyens, mais qu'on ne sait pas encore ce qu'elle a.
Bilan :
- la situation n'a pas dégénéré, mais elle aurait pu : déshydratation en entorse en montagne. Si la météo n'avait pas été de la partie, ou/et si l'entorse avait eu lieu avant, il y aurait eu un truc plus sérieux à gérer.
- j'ajoute des antivomitifs dans ma trousse de premiers soins, pour aider à la réhydratation "gavée".