Bonjour,
J'ai découvert le site tout récemment, à l'occasion d'une préparation assez spéciale.
J'aimerais l'exposer ici, pour faire le point et bénéficier de la sagacité et de l'expérience de ceux qui voudront bien.
Je vais tacher d'être aussi synthétique que possible. J'espère que mon histoire intéressera quelqu'un.
A proprement parler il ne s'agit pas de "survie", mais de marcher dans un territoire inhabituel.

C'est la sixième année que je me rends dans la périphérie de Tchernobyl, en Ukraine du Nord. Je vais là-bas pour témoigner de la réalité de ces nouveaux territoires où l'homme ne vit plus. C'est une dimension importante, pas évidente à saisir : l'esprit n'est pas préparé à cette nature dont la "nature" a changé, du fait de l’omniprésence du rayonnement (insensible). L'émotionnel est fort. C'est assez perturbant.
On ne touche à rien là-dedans sans y réfléchir à trois fois...

Ces séjours produisent films, expos, spectacles, textes. Travail sur le long terme, sur l’humain. J’y vais avec ma femme.

Le climat est continental (été chaud, hiver froid et enneigé).
Le terrain est facile (plat, sablonneux, forêts de conifères, de bouleaux, un peu de feuillus, des clairières).
L'eau est fréquente (petites rivières, étangs, marais).
Le sol est contaminé par du césium 137, encore dans la couche superficielle (jusqu'à 50 centimètres, selon les endroits).
Les villages abandonnés peuvent présenter quelques risques (puits arasés, planches cloutées, toitures pourries).
Ça braconne un peu dans le secteur et il y a aussi du trafic autour de la récupération de matériaux revendables (métal, briques).
L'approche se fait en voiture. La zone où je me rends n'est pas fermée. C'est étrange, mais c'est comme ça. Pas de barrière, pas de panneau. L’État n’a pas les moyens de tout fermer.
Le dosimètre fait partie de l'équipement de base, ainsi que le GPS et la carte de contamination (qui est sérieuse). Le matériel de captation peut être un peu lourd (quelques kilos).
Jusqu'à présent, une fois descendu de voiture, je partais pour de courtes virées (genre 2-3 heures) réaliser mes opérations de captation.
Depuis 2009, j'ai commencé à m'enfoncer davantage dans les bois, pour des virées de 5-6 heures. Ça n'aura l'air de rien pour la plupart d'entre vous, mais la contamination impose, par exemple, de réfléchir avant de s'asseoir, de porter un masque respiratoire s'il y a du vent (et donc de la poussière), voire une combinaison. La radiation n'est pas très élevée, mais il faut craindre d'inhaler ou d'ingérer des poussières potentiellement contaminées.
Et il faut se surveiller : ça peut cogiter dur quand on est là-dedans. Le dosimètre et le masque conditionnent beaucoup. Ils ne sont pas toujours nécessaires.
Cette année, nous partons à deux, avec un ami, pour des virées à la journée. C'est là que l'expérience collective peut devenir utile.
Je suis extrêmement prudent dans cet environnement, mais bien entendu il faut envisager que quelque chose dérape.
L'idée est d'explorer des zones que je ne connais pas encore et de rentrer avant la nuit (récupérer la voiture).
Ce sera le mois d'août, donc chaud avec des nuits fraîches (je ne sais pas à quelle température ça descend). Il peut y avoir de gros orages.
Un dernier mot sur l'environnement : les animaux. Le départ de l'homme a favorisé la faune. Le stress radioactif est pour l'instant moindre sur ces populations que le stress causé par l'homme. Il y a beaucoup de cervidés, des sangliers, des prédateurs (lynx, loups), beaucoup d'oiseaux, d'insectes. J'ai déjà vu un serpent d'eau dans la zone et une vipère au village qui nous sert de camp de base.
En 2009, on a rapporté qu'une bande de loups avait attaqué dans un village habité, tué un chien. Ce n'est pas très fiable comme information, mais la présence de loups est avérée par de multiples sources. A priori, le gibier est abondant, cette attaque est donc curieuse.
Les problèmes spécifiques :
- On emporte 2 litres d'eau propre chacun. L'eau ne manque pas sur place, mais elle est potentiellement contaminée.
- Le bois est contaminé, on ne fait pas de feu (les particules seraient mises en suspension), et le risque d'incendie est majeur dans ces bois non entretenus, en plein été. Un incendie de forêt, outre le risque qu'il représente pour nous-mêmes et la vie allentours, poserait un grave problème de contamination (comme on l'a vu durant l'été 2010). Enfin bref : pas question de faire un feu dans une pinède sèche.
- On ne dort pas par terre, sauf en se protégeant du sol. Encore une fois, la radiation n'est pas forte (l'énergie rayonnée), mais se coucher sur quelque chose d’intermédiaire suppose que ce "quelque chose" devra dès lors être considéré comme "sale". La gestion des déchets est un problème (gants, chaussures, etc). Tout ce qui a été en contact avec le sol pose question (sinon réellement problème).

Dans la sac, il y a l'équipement pour la journée :
- L’essentiel (eau, nourriture, coupe-vent, couteau, cordelette, trousse médicale, sifflet, gaffer, sacs plastiques)
- Le matériel de repérage et de radioprotection (dosimètre, GPS, masque, combinaison, gants, téléphone GSM)
- Le matériel de captation (photo cette année), soit 6-7 kilos en tout (dont la moitié pour la captation).
Une lampe frontale. L’équipement électronique est doublé. Comme on fait chacun nos propres boulots et que l’on est susceptibles de s’éloigner, on emmène des talkies.
L'idée est de prévoir le minimum pour se sortir d'affaire en cas de pépin : en gros, pouvoir passer la nuit sur place.
Bon, que peut-il arriver ?
N'importe quoi qui empêche de s'en tenir au plan.
A certains endroits, on trouve un peu de réseau GSM. On pourrait repérer quelques points sûrs. Mais il faut aussi compter avec la barrière de la langue : on n'appelle pas l'hôpital ou un toubib sans passer par la traductrice (quasiment personne ne parle anglais sur place). Donc une demande d'aide téléphonique serait longue à agir.
Pour faire simple, je me répète, les taux ne sont pas énormes (100 fois le taux naturel disons, c'est-à-dire que la dose « légale » annuelle est atteinte en une centaine d'heures -1milliSievert-). Il faut être rigoureux, mais ça ne doit pas être un obstacle à d'autres priorités ("la règle de 3"). En fait, le souci est lié à l’irrégularité des dépôts radioactifs (pluie, écoulements, « lessivage » des toits, etc). Pour donner un exemple, la route a un débit de dose de 1 microSievert à l’heure, mais le bas-côté monte à 6-7.
La logique est assez claire pour moi : le médical est prioritaire sur la contamination (s'il faut se coucher par terre pour un souci médical, le risque de contamination est secondaire). C'est une règle simple. Elle s’applique en radioprotection : on soigne une plaie avant de se préoccuper de l’éventuelle contamination.
Je pense qu'il faut se mettre hors de portée des animaux et du sol, c'est-à-dire prévoir une solution genre hamac. S'il y a un blessé, on le garde au sol.
Il peut y avoir une possibilité de s'abriter dans une maison abandonnée si l'on est tout près d'un ancien village. Mais ça peut être plus sale que dehors parce que la pluie n’a pas lavé la poussière de l’époque de l’accident.
Pour ne pas avoir froid, faut-il emporter un sac de couchage (surpoids non négligeable pour un équipement "au cas où") ou bien une couverture de survie type sac peut-elle suffire ? Et un tarp ?
On part donc sur l'idée de ne faire ni feu de bois ni flamme (réchaud) et de compenser par de la nourriture très énergétique : qu'en pensez-vous ?
Pour l'eau, si la réserve de 2 litres ne suffit pas, j'ai vu un système de décontamination de l'eau radioactive, mais peu pratique. J'ai l'impression que, là encore, mieux vaut traiter contre les germes et boire que de se déshydrater parce que c'est potentiellement contaminé. Je ne sais pas si les filtres "on-line", genre Katadyn, ont une efficacité par rapport aux particules radioactives.
Au camp de base, on utilise un gros filtre EVA, efficace contre les métaux lourds, mais pour le tritium, pas grand chose je crois.
Maintenant, l’idée n’est pas de rester bloqué trois jours…
Que faut-il mettre dans la trousse de secours ? J'ai lu bien des choses à ce sujet, mais sans connaissance pratique, qu'est-ce qui est réellement indispensable ?
Il peut y avoir des problèmes "mécaniques" (foulure, fracture), une blessure avec perte de sang... à part ça, n'importe quoi.
J'ai déjà été bien long. Si vous m'avez suivi jusque là, je vous remercie.
Je ne suis pas expérimenté sur les sujets qui se discutent ici ; j’ai passé peu de nuits dehors ; par contre, je commence à me débrouiller là-bas, à respirer correctement. Rien de maso, pas de tourisme. Juste exposer sa conscience à ce que nous avons fait.
Portez-vous bien.

Une petite idée de nos boulots sur
www.tchernobyl.fr et pour les carnets de voyage à la rubrique "Tchernobserv".