Donc à moi de préciser la démarche qui m’a amenée au final à être le très heureux propriétaire et utilisateur d’un couteau artisanal forgé.
Pour mes activités de reconstitutions je cherchais un couteau regroupant plusieurs paramètres (par ordre croissant d’importance) :
1. une historicité certaine ou pour le moins fort probable…
2. la possibilité de l’utiliser pour des tâches multiples tout en ayant en tête que le couteau universel parfait n’existe pas… et la certitude que ce couteau ne me lâche pas.
3. une esthétique qui me convienne (vu les répercussions de la démarche autant avoir au final quelques chose qui me fasse plaisir en tout point)
4. un budget de l’ordre de 250-350€ (je reste volontairement vague mauis c'est le max que je pouvais mettre)
Une fois ces point fixé j’ai essayé d’y répondre simplement pour définir un cahier des charges :
1. j’ai fait une compil de différentes sources existantes et finalement opté pour un seax de type II (classification de Wheeler), c’était encore à une période ou j’étais très accro aux classifications archétypiques. Le type II est relativement répandu, il est probable en Normandie (une difficulté de la reconstitution normande au XIième : les sources archéologiques ne foisonnent pas (ni le climat, ni la nature du sol ne s’y prête je crois)). C’est aussi une forme de couteau peu refaite en reconstitution moderne… Par analogie moderne ce type de forme serait maintenant appelée « sheepfoot » mais le type II est vaste on pourrait y revenir… Cette forme je l’aime bien, elle est original mais elle est aussi à mon sens très fonctionnelle pour pas mal de travaux communs en camp… Pour le montage c’était forcément un montage sur soie (y a pas de plate semelle à la période considérée).
2. j’ai essayé de définir quelles étaient les tâches dévolues à ce couteau (hormis la marque ostentatoire de « je crâne, j’ai un beau couteau »)… il fallait donc que ce couteau soit à même de :
- travailler le bois en bâtonnant ou en choping pour préparer le bois pour le feu, tailler des pointes facilement (emmanchage de lance, réparation de piquet de tente), graver éventuellement, écorcer facilement et proprement (bouleau)…
- cuisiner en découpe de viande (souvent du lard) et de légumes, couper dans du gros pain large des tranches propres, etc…
- couper du cuir sur des découpe précises (ce n’est pas sa destination cependant j’ai mes couteaux de savetier pour ça)… couper précisément pour diviser des plumes (confection de flêches, je suis pas archer mais c’est un truc qui me trotte parfois).
3. pour l’esthétique, j’aime les manches en cerf poli, au-delà d’être historiquement correcte ça me plait (enfin seulement les manches en cerf poli à blanc)… je voulais un talon et une « garde » (ce n’est pas une vraie garde car elle ne dépasse pas) en laiton, légérement décorée (des points comme on retrouve sur pas mal d’objet de la période).
Et ensuite arrivé le choix de l’artisan, j’avais un premier paramètres : qu’il soit français parce que j’avais l’envie de soutenir un de ceux qui font le pari d’en vivre et aussi parce que ça faciliterait pas mal la communication surtout technique. Il y a donc trois couteliers que j’apprécie dans ce cas :
- Duffort
- Delaunay
- Plazen
J’ai éliminé le dernier parce que le seax sortait un peu de sa production habituelle et pour des difficultés à le joindre (mais un jour j’aurais un Plazen c’est sûr mais pas un seax).
Delaunay a commis pas mal de très beaux seax (normal vu ses centres d’intérêts initiaux) mais avait annoncé dans un post sur forgefr à la période ou j’étais dans ma démarche d’acquisition ne plus avoir très envie de faire des montages sur soie… J’ai donc écarté Delaunay (mais un jour c’est sûr j’aurais un Delaunay et ce sera surement un seax).
Il restait donc Bruno que j’ai contacté facilement (via son mail), le choix était quand même assez naturellement tourné vers lui, non que ce soit un spécialiste du seax mais il est reconnu comme capable de produire de très bon couteaux de camps mais aussi de très bonnes répliques historiques (far-west et histoire américaine). Je lui ai exposé le projet pour lequel il a répondu ok du moment que je fournissais un croquis précis de ce que je voulais.
Les dimensions ont été définies dans un compromis raisonnable entre utilisation-poids-fiabilité-prix donc une longueur de lame de 24 cm une épaisseur importante pour pouvoir batonner tranquille donc 6 mm (j’étais partis sur plus (8mm) mais Bruno m’a conseillé sur ce compromis longueur-épaisseur et j’en suis content), avec un longueur total de 36 cm. Le poid est plutôt sur l’avant ce qui lui donne une bonne inertie en impact pour le choping.
Le choix des aciers était entre XC100, XC 75 ou 55S7, après discussion on s’est orienté sur le XC75 il correspondait bien à l’usage, la longueur de lame n’appelait pas absolument un acier ressort, je suis un utilisateur « raisonnable » (c'est-à-dire conscient de ce qu’il a en main et de ce pourquoi c’est fait), en plus Bruno est très habitué à cet acier (c’est aussi un déterminant important).
Les émoutures là je m’y perd un peu, plates, convexes, concaves, je ne sais jamais comment me déterminer et en fonction de quoi… J’ai donc laissé carte blanche à Bruno en fonction de l’utilisation prévue et de ses habitudes. Au final : emoutures plates légèrement bombées aux extrémités (tranchant et jonction avec le plat).
La soie est semi-traversante forcée-collée et rivetée, le rivet est pas histo (pas de trace sur les pièces archéo, mais ça c’est un compromis de sécurité au vu de l’usage prévu. Le manche est en bois de cerf (pas de l’européen cependant mais c’est pas grave) plus ou moins fossilisé (séjour long dans une atmosphère très sèche et ensoleillée (désert de l’Arizona). Les rondelles en laiton décorées sobrement…L’équilibre et la prise en main sont impec, le manche est plus large à la base qu’au cul, ça ne gène pas y compris en frappant (j’avais un peu peur qu’il m’échappe) et même avec les mains poisseuses, humides et boueuses ça tient (testé en situation en particulier sous des trombes d’eau à Eu l’année dernière)… La taille et le confort du manche n’amène pas de fatigue à l’usage, ni d’ampoule ou de conflit cutané.
Le ricasso n'est pas historique, c'est un compromis pratique et voulu sur un couteau de camp fonctionnel. Il est sensé facilité le montage (ça c’était à la limite pas mon problème, mais aussi l’affûtage)… Au départ je n’en voulait pas, au final on a opté pour un compromis minimaliste.
La trempe est différentielle par chauffe sélective.
J’ai pris l’option sans étui, d’une part parce que je préférais mettre mes billes financière sur le couteau, d’autre part parce que je travaille le cuir et tertio parce que les étui de seax c’est un peu particulier et en dehors de ce que fait Bruno usuellement…
Une fois tout cela bien défini on a aussi précisé le niveau de finitions qui était aussi un des postes ou gagner un peu de budget était possible (il y a par exemple une grosse différence de temps passé pour le coutellier entre un poli miroir, un satiné sans trace ou un satiné au 600 avec des légères traces de forge (mon option au final parce que j’aimais bien cet aspect là aussi)).
En définitive voici le résultat de notre démarche :




L’étui que je lui ai fait :

Dans la pratique c’est un excellent couteau surtout pour tout ce qui est bois, la pointe permet aussi des découpes précises un peu comme ce que l’on aurait avec un cutter et bien plus que ce que l’on a avec une pointe classique… Pour la cuisine je dirais que pour ce que je lui demande c’est sans soucis, petit bémol en ajoutant que si le tranchant descendait un poil plus bas que la ligne du manche ça serait plus pratique mais ce n’est pas historiquement correcte et à la base ce n’est pas un pur couteau de cuisine non plus… il est très efficace sur les jambons secs un peu durs ou ce genre de chose… Pour manger bien sûr cette taille de lame n’est pas des plus pratique mais pour ça j’ai un petit puukko. Avec ce type de manche on ne batonne pas non plus au cul du couteau, ce n'est pas du tout adapté (le laiton c'est pas top pour prendre des coups) mais ce n'est pas dans mes pratiques de toutes manières.
Pour l’affûtage c’est du XC75 bien traité par un très bon pro (c’est mon avis) c’est donc un affûtage facile et rare, le fil bouge en fait très peu même sur des usages poussés.
Je ferais quelques photos ou video de test...