C’était à Jalandhar, dans le Punjâb. Après mon escapade pluvieuse à travers l’Himachal Pradesh. J’avais booké un Guest house dans un quartier miteux, pour une nuit, le temps d’un transit. Je vérifie l’état de la chambre et des sanitaires. Je redescend au desk : c’est ok. Passeport ?
Je m’installe. Je commence à déballer quelques affaires, je vais me laver (pour changer). Ça frappe fort à la porte. Une fois, deux fois. Je me fige.
Je n’ai qu’une idée en tête, me sécher, me rhabiller, être en mesure de jauger ce qui se passe, être prête « au cas où » afin de pouvoir dégainer de la chambre.
Quelques minutes plus tard, ça refrappe.
- Miss? What are you doing?
De son accent atroce, je comprends que le gars propose du thé.
Je remets une couche de vêtements et j’ouvre. Tu veux quoi ?
- tea ? Miss do you want tea?
- No, thank you, no tea.
Je suis au premier étage. Il remonte quelques minutes plus tard. Il est minuit passé. Je me dis qu’il y a un quiproquo.
- What the hell do you want?
- Talking, open the door.
Je sens mon cœur battre. Battre de colère et d’indignation. J’ouvre une seconde fois la porte : leave me alone. It’s late, very late! Go! Go! Je le toise comme le dernier des déchets et je lui claque violemment la porte au nez.
Je sens que ça ne va pas s’arrêter, mais je suis loin d’imaginer… combien de fois ils vont avoir l’audace de revenir. Le réceptionniste mais également son collègue (une autre voix, un même accent indien des ténèbres) feront des va-et-vient, sans vergogne.
Et plus je disais « non », plus ils insistaient, comme si de rien n’était; tout se passait comme s’il y avait un grand malentendu.
Un autre type frappe à ma porte. Une troisième voix, donc. Sortie de nulle part.
- Bonsoir je suis allemand. C’est la réception qui m’envoie, apparemment vous avez un problème ? Kann ich dir helfen?
- Pardon ? Comment ça j’ai un problème ? Moi ? J’ai rien demandé, bande de gueux. J’ai le droit de dormir ? Vous êtes qui, vous, pour venir à ma porte ?
- Ils ont dit que je vienne vous parler en allemand.
- Mais, c’est une blague ?!? Was redest du ? Geh zurück in dein Zimmer, Idiot.
Le blondinet revient. Il n’a pas l’air de capter pourquoi je l’envoie bouler. Je suis dans un état d’énervement ultime. Au départ, je ne voulais pas lever la voix, mais bon sang… je ne veux pas de thé. Don’t bother me. Leave me alone. Alone. Stop ! Stop !
Les Indiens reviennent, calmes et insistants. Ils agissent selon un mécanisme vicieux que j’ai mis deux mois à déceler : ils te poussent à bout, puis demandent innocemment des comptes.
- Miss, don’t understand, why you’r so angry?
- Because I don’t wanna talk to you, piece of shit!
- Miss, why miss? It’s unfair.
- [modération Aleksi] : il y'a des limites...
- Miss, you are very angry, sorry, please.
Je suis debout dans la pièce. Je culmine de rage. Les images s’entrechoquent : je suis partagée entre l’envie très pressante d’ouvrir la porte pour leur cracher dessus et infliger des front kicks, et la logique de me barricader.
Je me sens largement capable de leur tenir tête (aux deux) mais pas du tout préparée en cas de menace à l’arme blanche. Si j’ouvre cette porte, je prend le risque qu’elle se referme sur moi.
- Je vous demande de partir ou j’appelle la police.
En vérité, je n’ai pas le numéro correspondant et surtout mon I-Phone 3 GS vieux de 8 ans n’a pas de carte SIM active. Je suis un peu piégée. Je mets des coups de poings dans la porte, je hurle. Je veux que l’Hotel m’entende. Il n’y a pas grand monde, j’ai l’impression. Je ne crains pas pour ma vie. Je me sens en position de force. Je veux seulement que ce flagrant manque de respect prenne fin.
Je me glisse dans ce maudit lit, au sein de mon sac de couchage. Je rumine. Je me lève. Je prépare mon plan. Je dors un œil ouvert, toute habillée, évidemment. Mon Queshua est d’ores et déjà fermé, je ne laisse rien traîner.
Je sors mon couteau, je fends le matelas et son drap. Je vide un paquet de cacahuètes sur le sol, sous le sommier, dans la salle de bain, je déverse et j’écrase (je sais, c’est pathétique).
J’essaie de casser les tiroirs.
Je coupe le flexible de la douche.
Je pète la chasse d’eau.
Je tâche de percer un tuyau sous le robinet.
Je mets des coups de pied dans la grille d’aération pour l’endommager.
Je m’arrête là.
J’inspecte les sons. Je sors. Je descends les marches, sans bruit. Je retiens ma respiration. Je quitte l’établissement.
Je vais au Macdo pour la première et dernière fois. Je suis tellement gavée de bouffer des trucs ultra spicy (et pourtant j’apprécie la nourriture épicée mais trop c’est trop, et puis ces litres d’huile dégeulasse, et la crasse ambiante, dans ce pays calamiteux, partout). Je veux des aliments aseptisés et standards.
Le Macdo est climatisé et bien entretenu. Je commande un sandwich (pas de bœuf, c’est interdit par la Loi, en tous cas dans cet État. Et je ne consommais de la viande que sous conditions. Bref, j’ai à peine fini d’avaler ce truc végé infect, je profite de la WIFI, que je réalise l’étourderie : mon billet de train se trouve dans la chambre. Posée sur la couverture.
Mon sang se glace. J’y retourne ? Je le récupère ? Entre temps, depuis mon check-out, ils ont dû s’apercevoir des dégâts.
Je vais à la gare ? Je rachète un billet, allez, y a pas le choix, c’est la décision la plus sage. Non. Tu vas retrouver ce billet. Mais retourner dans les lieux après ce que j’ai fait ?
Je marche. Décidée à mettre la main dessus.
Au carrefour, je tombe sur un régiment de soldats sikhs. Enturbannés, solonnels. Je prend une voix de fiotte. Excuse-me, I need your help. Harassment in the Hotel at night.
- Ils vous ont agressé ?
- Non, ils m’ont proposé du thé.
Je les emmène sur place. Je me conduis comme une victime. Je marche tête baissée, je ralentis le pas, je prend un air désabusé. Ils sont 6 ou 7, sans déconner. Armés, en costume. On se retrouve au lobby, nez à nez avec le verre-de-terre sous le choc et son larbin.
- Vous vouliez quoi cette nuit ?
- Miss, on voulait rien, miss.
- Ah bon ? De minuit à deux heures du matin, vous vouliez rien ?
Ma condescendance laisse place à une facette naturelle de mon visage. Or, intuitivement, je sens que si je veux maintenir la sympathie des fonctionnaires, il faut que je me remette temporairement sous leur protection. J’ai une sainte et définitive horreur de ce genre de patronage.
Ils m’informent : on a passé un appel. Une collègue arrive, vous pourrez tout lui raconter.
Mais je n’ai rien à ajouter. C’était du harcèlement dans sa forme la plus manifeste.
La femme arrive. Sérieuse, sans sourire, professionnelle. J’aime quand elles ne sourient pas à tout va, notamment dans un contexte comme celui-ci. Elle parle assez bien anglais.
- Miss, vous souhaitez déposer plainte ?
- Je ne sais pas, je dois y réfléchir….je joue l’indécise.
- Le réceptionniste dit que vous êtes partie sans payer.
- Moi ? J’ai payé via Booking (c’est faux). Ah, oh fait, j’ai oublié un papier dans la chambre ! Je peux le récupérer ? Je n’attends pas qu’on me réponde. Je monte sans tarder. Je m’empare du ticket. Je le serre contre ma poche. Alléluia.
- Miss, vous venez avec nous au commissariat ?
- Bof, bof, finalement j’ai pas trop envie, pas pour si peu, vous savez, je crois que ce n’est pas la peine…en plus, j’ai un train dans 40 minutes, voilà, je vous remercie, je dois partir, merci encore, aurevoir.
Je les laisse en plan dans le couloir.
Ils font la leçon aux deux sous-merdes.
Je taille vers la gare, direction Golden Temple, Amritsar.