Coucou les gens,
Merci beaucoup Patapon et Aleksi.
Quelques pistes de réflexion :
1. La notion de dépendance. Evidemment, l’autonomie permettrait d’éviter ce type de situation. C’est sur ce levier précis (ma dépendance à son véhicule et à son bon vouloir) qu’il a voulu s’appuyer. Et sur des craintes ancestrales : le mot silencio est chargé de sens. Un sens péjoratif. C’est tout à la fois : solitude, pénombre, ténèbres, jungle, péril. Il ne disait pas « selva » mais « silencio ».
2. Ce n’est pas un hasard si ce chauffeur m’a choisie. Déjà, il a assisté à l’embrouille avec mon pote Yohan. Et il a dû penser : elle se fait lâcher par son mec, c’est cuit, elle est livrée à elle-même. Il croyait assister à une scène de ménage (mdr). De surcroît, pour les sacs : une personne encombrée = une personne touchable.
3. La portée dissuasive de mon comportement. Je me suis mise en colère puis il y a eu un certain calcul. En l’occurrence, je n’avais hell aucune crainte pour ma vie ; sinon j’aurais tout donné sans hésiter. L’imprévisibilité m’a rendu nerveuse et c’est en vérité plus la situation ultérieure qui me cassait les pieds. C’est à cette précarité subjective que je ne voulais pas céder : j’avais un rendez-vous super important le jour-même à 8h du matin, j’avais intérêt à être ponctuelle et présentable. Je voyais déjà se faufiler la nuit blanche et le résultat sur ma peau, un teint blafard et des cernes.
4. L’opiniâtreté inutile : j’aurais pu me débarrasser des sacs en plastique et réorganiser rapidement le reste. Thé, oignons, conserves, ce n’est pas une perte phénoménale. Mon côté minimaliste fait que je ne veux rien gâcher. Ça peut devenir absurde et contre-productif, en vraie situation de survie.
5. Se montrer agressif, choqué, indigné, sur ce coup, c’était la meilleure manière de lui signifier que j’étais intouchable. Ma rage était authentique. Et j'allais lui prouver, jusqu'au bout, le fait que si, lui, n’était pas un homme de parole, moi, j’étais une femme de parole.
6. La problématique du milieu social jouait un rôle déterminant à mon avantage. Le fait que je portais des signaux de « supériorité », le rendait moins intrépide, paradoxalement. Parce qu’il avait conscience, en effet, que son acte pourrait provoquer de sales répercussions (sur sa réputation, sur sa famille) si par la suite je décidais de contacter l’Ambassade et déposer plainte aux autorités.
7. Toujours prendre en photo la plaque d’immatriculation.
8. La communication fallacieuse avec ma sœurette. Je mentionne à voix haute - ostensiblement - le nom de l’établissement clos. Le décalage horaire fait qu’elle dort et dans tous les cas, elle ne pourrait strictement rien pour moi. Or, lui, ignore tout cela. La tactique sert à lui faire croire que je fournis ma géolocalisation à quelqu’un qui est susceptible d’intervenir à tout moment.
9. Il n’y avait pas un chat sur la route. Et pas de lampadaires. Le second motocar est survenu environ 45 minutes après une sorte de course-poursuite avec le malhonnête. La présence du nourrisson vient sécuriser la situation pour tous. Personne ne le mettra en danger. L’escroc de passage est immoral mais il n’est pas assassin. Ma priorité est d’être cru par ces jeunes. Ils ont l’air sceptiques. Ils me posent des questions stupides. L’autre leur bourre le crâne. Je cesse très vite de me justifier et je clôture les échanges : être 1h30 du mat, gringa avec sacs, devoir rentrer à pied. Je vous laisse avec votre conscience. Le couple se permet même une leçon : « fallait fixer le prix avant ». La grosse blague. Bref.
10. Instinctivement, je ne tiens pas à divulguer outre-mesure le fait que je suis coincée, parce que je n’ai pas confiance en eux. Et il est hors de question que je remette mon destin entre leurs mains. Avant tout, je dois impérativement rester cohérente devant le chauffeur; je dois maintenir, sans faille, une ligne de conduite, afin de ne pas perdre la face, ne pas fragiliser ma posture.
11. Point intéressant et inattendu : le couple me rattrape 2 kilomètres plus loin. Je ne sais pas trop quelles discussions ils ont tenu avec ce monsieur qui représentait un travailleur normal. C’est un sentier étroit, en zigzag. Ils s’arrêtent, sourire aux lèvres, et me font signe de monter. C’est alors un autre discours qui les anime : « l’autre est un voleur, on est désolé » ; en fait, ils craignaient ce qu’il aurait pu leur infliger, donc ils ont fait mine d’être de son côté; par souci de solidarité compatriotique aussi. En réalité, ils savaient que j’étais de bonne foi et ils m’ont dit : tu vas rentrer avec nous et nous on te fera rien payer. J’ai rétorqué que leur récompense est auprès du Seigneur.
12. Dans l’incertitude, toutefois, vis-à-vis du retournement de situation généré par ce duo, j’indique sans tarder le centro comunitario où je me rend. Et je mentionne, un à un, le nom des habitants que je côtoie. C’est une stratégie préventive là-aussi : « je connais du monde là-bas, on m’y attend, soyez droits ».
13. Le jeune papa se retournait constamment en conduisant. Pour vérifier qu’il n’était pas suivi. Lorsqu’ils m’ont déposé aux abords du village (300 habitants) tout le monde dormait. j’ai veillé à être la plus discrète possible. J’ai scruté autour et patienté un peu avant de pénétrer la résidence, puis j’ai bien refermé la porte, sans allumer les lumières.
14. Quand je peux refuser de lâcher mon bébé dans le coffre ou sur le toit, je refuse et argumente, mais ce n’est pas gagné d’avance. Il faut parfois insister... Les bus sont pleins à craquer dans certaines contrées; c’est à juste titre perçu comme un manque d’altruisme d’occuper plus d’espace que prévu et je culpabilise du côté individualiste-je-fais-ce-que-je veux-alors-que-je-suis-chez-vous. En l’occurrence, un tuktuk n’a pas de coffre à proprement parlé. Il y a un large porte-bagage à l’arrière muni de cordes en polypropylène. Nouer, dénouer, défaire le truc, ça prend du temps. J’évite au max. Même en ville, peu importe le moyen de transport, le backpack est placé à côté de moi, toujours une main dessus (bretelle de préférence) ou un bras autour.
15. Être attentif aux portes. Entrées/sorties. Afflux. Jamais installée de dos.
16. On parle d’une somme modique. Ce trajet coûte initialement 10 pesos. Le triple parce qu’il fait nuit, que je suis une gringa, et qu’il ne bénéficiera pas, il est vrai, de voyageur pour le trajet de retour. 70 pesos ne représente rien. C’était une pure question de principe. C’est également un choix très personnel. On marche tête baissée ou on meurt debout. Après, sans grande surprise, c’est un tas de facteurs combinés qui permettent d’agir aussi librement (confiance en soi, expériences croisées, aptitudes aux combats) à commencer par les limites dudit chauffeur. Je crois que c’était un poltron. Il n’aurait pas attenté à mon intégrité physique. C’est un truc que tu évalues dans le regard et la voix. Et puis, très honnêtement, on était à proximité d’une région agricole (je ne veux pas la citer) où la criminalité est statistiquement basse, la population connue pour son flegmatisme ; les étrangers courent très peu de risques.
17. En règle général, je déconseillerai d’agir ainsi. En revanche, c’est en disant « non » une fois, qu’on peut se dire « non » dans d’autres cas. Et c’est précisément cette force négative que les prédateurs perçoivent, en amont de leur approche. Je pense que les malveillants qui pressentent que tu as le « non » développé en toi, ceux qui flairent ça – à l’image des requins flairant à des kilomètres le sang du « oui », et bien ils ne s’aventurent pas. Ou ils s’aventurent moins. A mon sens, c’est plus souvent le « non » interne et profond qui forge (et pas la parlotte ni les démonstrations de force). Un « non » ferme du fort intérieur, écho serein, impassible. Et ce « non », invisible mais bien réel, t’accompagne et te protège contre d’éventuels abus, tel un reflet éblouissant de la prédisposition à ne pas se laisser faire. Inutile d’ajouter que ce n’est pas une immunité mais une voie pour s’en approcher un tant soit peu.