Ceci étant, un détail m'intrigue dans ton récit : comment ton collègue qui donne l'alerte sur la présence d'une personne dans la voiture s'en est-il aperçu ou en a-t-il connaissance ?
Non. C'était un curieux. Un de ceux que j'avais fait s'éloigner déjà juste avant. Imagine un grand coeur avec un esprit de grand gamin qui a toujours besoin d'un peu tout défier, toujours en riant. S'il avait pas eu cette personnalité là, on n'aurait pas vu.
La supposition que le véhicule était vide, y'en a qui parlent de routine, moi là je parlerais plutôt de probabilités issues de l'expérience habituelle. Et on a fait selon les probabilités qu'on apercevait. PERSONNE parmi les 20 collègues qui ont assisté à l'évènement n'a imaginé qu'il pouvait y avoir quelqu'un dans une bagnole garée sur ce parking. Vu l'angle de la jambe que j'ai trouvée, a priori il faisait la sieste.
Une interrogation qui peut demeurer a posteriori serait par ailleurs peut-être la suivante : aurais-tu pu faire plus pour éviter l'accident lui-même, alors que tu avais identifié le risque de chute d'arbres ?
J'avais pas identifié le risque de chute d'arbre. Y'a des potes qui ont compté les anneaux ce midi. Y'en avant plus de cent. On a estimé la longueur de l'arbre couché aussi, et oui on est à plus de trente mètres.
T'imagines pas ça tomber comme ça, parce que des coups de vent il en a vu d'autre.
Ce qu'on a découvert en parcourant les débris, c'est autre chose. Le truc n'est pas un chêne bien de chez nous, mais un chêne rouge d'Amérique. Pour moi, un chêne vivant peut avoir des branches pourries mais j'imaginais la base saine. Or là on a vu que c'était le contraire. Tout ce qui était apparent était sain, mais le tronc était pourri sur plusieurs mètres en partant du sol, et c'était caché par l'écorce. Il a cassé à environ un mètre cinquante du sol. C'est pas quelque chose qu'on approche dans les probabilités, ça non plus.
Moi j'avais pensé à des branches. De fait on m'a dit après que plusieurs branches lourdes sont tombées pendant l'intervention des secours et que ça a été un peu chaud pour eux. Je pensais à des trucs assez lourds pour tuer un piéton, mais il n'y avait pas de piéton parce que dès que tu mettais le nez dehors tu te prenais toutes sortes de trucs dans le visage, des brindilles, des feuilles, des détritus. Ou assez lourd pour endommager sérieusement une voiture stationnée. Je n'ai pas pensé au risque sur les personnes, parce que ans ma tête soit t'étais en train de manoeuvrer ta bagnole (donc exposition brève) soit t'étais simplement pas là.
Oui on aurait pu sécuriser le périmètre avant. On n'y a pas pensé. La raison est simple : c'était tellement apocalyptique comme endroit à cette heure là avec déjà plusieurs branches tombées autour (mais dans l'herbe, pas sur le parking) et tous ces débris qui volaient qu'on ne pensait pas que qui que ce soit manque de bon sens au point de s'y installer.
Et aucun d'entre nous n'a vu cette voiture arriver. On vit pas avec le nez collé aux fenêtres non-plus.
Et oui, l'expérience rappelle donc qu'à l'avenir, ce qui est une évidence n'en sera pas pour d'autres, et que l'évidence doit parfois être explicitée aussi.
Mais ce qui va se passer, là, après qu'on ait observé l'état de la base du tronc, c'est qu'on va faire le forcing sur la mairie pour qu'ils abattent les autres chênes de la même espèce et de la même taille tout autour.
Sinon, pour conclure, un collègue (celui qui a découvert la présence du bonhomme dans la voiture) a assisté à la désincarcération jusqu'à la fin et m'a montré l'endroit exact du tronc qui avait tapé sur la voiture. J'avais pas vu ça lorsque j'avais approché, mais sous la masse du tronc de gros diamètre il y avait un moignon de branche saine, d'un diamètre d'une trentaine de centimètres, qui a frappé verticalement à travers la voiture comme un pic. Donc y'a bien des chances que la victime soit décédée sur le coup, oui. Ca fait une deuxième raison pour se dire que dans ce cas précis le délai de mobilisation des secours a eu peu d'influence sur le résultat. (la première raison étant qu'eux mêmes n'ont pas pu accéder à la victime pendant trois heures, le temps de virer le tronc).