Bien le bonjour,
J'aurais largement tendance à partager le point de vue de Outdoorsman. Toutefois, avant de dire "+1" à la mode des forums, comme je me suis pas mal intéressé au sujet, j'ai quelques éléments qui devraient (j'espère) permettre de mieux cerner la complexité du sac d'embrouilles et étayer un tantinet mon point de vue.
[Avertissement : C'est long et j'ai quelques fois un peu raccourci facilement et grossi le trait mais c'est surtout pour éviter que ça ne soit encore plus long].
Vaste débat que celui ci, sur lequel je me sens un peu concerné ayant pas mal fouillé la question.
J'ai même tellement fouillé la question qu'en 2005 je suis parti 5 semaines (+ 1 semaine de formation dans le Diois) en alpage, en "zone à loups" ou ZPP (Zone de Présence Permanente, soit 2 hivers consécutifs de présence avérée), histoire de mieux comprendre le problème, histoire de toucher du doigt le terrain, de me faire ma propre idée, autrement que par reportages, livres, récits, on-dit, qui ne seront jamais, aussi bien fait qu'ils puissent être, que des avis de personnes.
Donc, en avant pour l'immersion... les éléments ci-après viennent de mes lectures, visionnages et de mon expérience personnelle (estive et discussions).
D'abord un peu de théorie sur un problème qui touche, la biologie, l'histoire, l'économie, le culturel et l'affect (qui a dit complexe ?).
Les faits : "Il" est revenu de lui même, via l'Italie, en 1992, année où 2 loups ont été aperçus dans le Mercantour. Ces 2 individus ont donné naissance à la meute Vésubie. La filiation Italienne a été prouvée via ADN.
L'Europe ne possédant pas les espace de la Sibérie ou des Etats Unis, les meutes sont beaucoup plus petites pour des questions de survie du groupe : petit groupe adapté à la pression qu'il exerce sur ses proies. Au delà, les individus quittent la meute pour s'approprier de nouveaux territoires. Il est faux de penser que les loups vont pulluler sur une zone donnée. Par contre, ce genre de comportement, favorise un état de colonisation territorial important.
Il est admis que la guerre en ex-Yougoslavie a accéléré le processus d'arrivée en France : les meutes yougoslave ayant accentué leur pression démographique sur l'albanie, les meutes albanaises sur l'Italie et ainsi de suite. Attention, je n'ai pas dit que c'était la cause, c'est un des facteurs...
L'autre facteur c'est un des aspect de ce problème complexe : la place que l'homme a laissé via l'exode rural : moins de pression sur les écosystèmes. On rajoute quelques parc nationaux/régionaux/réserves et voilà qu'on offre à Ysengrin la pitance et le gite.
Pitance en abondance dans les zones d'élevage...
Notre canidé s'installe donc. Au dernier comptage (hiver 2011/2012), il y avait 29 ZPP en France dont seulement 2 pyrénéennes et nouveauté de l'année 1 meute vosgienne.
La bête est discrète et opportuniste, concernant sa pitance, elle peut même se contenter d'insectes, de fruits ou de cadavres. Par contre, l'homme lui sert sur un plateau d'immenses réserves de bouffe : les troupeaux de plusieurs centaines/milliers de têtes.
Dans la nature, les loups vont plutôt faire le ménage dans les populations de ce qui peut faire leur goûter : il est en effet plus facile d'attraper une bête malade/vieille qu'un jeunot de l'année qui sera en haut de la montagne pour un regard de travers.
Pb, les ovins/bovins, du fait de leur domestication ont perdu de cette vivacité qui assure la survie d'une bête sauvage : ça tourne en rond, ça panique, effet de groupe et tutti quanti. On rajoute à ça l'instinct de prédation décrit précédemment (ça bouge-->faut chasser) rajoutons une ou deux barres rocheuses pour sauter sans parachute et c'est le carnage assuré.
A noter, les plus gros carnages ont lieux à la fin de l'été, début de l'automne, c'est la période où les jeunes de l'année (louvards) apprennent à chasser avec les adultes : on ne sait pas encore bien croquer/tuer, c'est pas propre, on laisse des bêtes agonisantes, etc...
A savoir, une morsure de loup c'est un emporte pièce net : 200 à 300kg de pression au cm2 pour un individu de 30 à 40 kg... On rajoute quelques chicots taillés pour la pénétration sans détours et le boulot se fait tout seul. Un soupçon de prédation pour immobiliser (pattes arrières brisées) et tuer (cou brisé) et voici la "Beste" terrifiante du moyen âge (ou presque car il est fort probable que les individus de l'époque était plus gros).
En face l'homme et ses troupeaux... Côté humain on a d'abord le poids de la culture, notamment celle évoquée supra : la religion (entre autres). Gardons à l'esprit que le prêtre et ses ouailles ont la même racine latine que le pasteur et ses ovins... Je ne suis pas tout a fait d'accord avec Musher, la différence de traitement culturel entre le loup français et le loup italien ne vient pas d'un côté plus latin que l'autre, on l'est quasiment tout autant. Non, juste que nous, le loup, ben, son avis, il ne pèse plus bien lourd dans les campagne depuis le milieu du 19e. Les 3 derniers individus sont abattus sur les 3 premières décennies du 20e (dont 2 dans le Pas de Calais).
Et chez nous on a quelques histoires pas piquées des vers, dont une a ému jusqu'à la cour du roi qui a dépêché l'armée pour avoir la peau de la bête terrifiante. Le Gévaudan, ça vous cause ?
Reste aussi les différences d'élevage, d'un côté de la frontière, on a gardé de petits troupeaux, essentiellement laitiers, qu'on rentre tous les soirs. De l'autre, y'a plus de loup, fin 19e, début 20e, on s'est méchamment urbanisé, industrialisé, enrichi et la riche population des villes demande de la viande à becqueter donc, on fait de la viande, avec des troupeaux de plus en plus grands, la prédation étant devenue quasi nulle.
Côté économique :
Jusqu'à la seconde guerre mondiale, tout va bien madame la marquise, l'agriculture française se porte pas mal. 1939/1945, légère divergence diplomatique entre un paquet de pays, on se fout un peu sur la tronche, y'en a des qui gagnent un peu, des qui perdent, des qui gagnent au début mais après il perdent, bref, un gros boxon, des millions de morts et des pays à reconstruire.
La France a bien morflé : à l'aller, les allemands jouent à la course avec les panzers, emballé c'est pesé, c'est parti pour 4 ans. Au retour, les alliés font comprendre à tonton Adolf que les conneries ça suffit, on rentre au pays à coup de rangers dans le derrière. Et comme la vie d'un boy c'est précieux, on fait quelques tapis de bombes. Nous voilà donc entre 1945 et 1950, un pays dont la part la plus industrielle est en ruines et qu'il faut reconstruire, les américains inventent le plan Marshall pour la thune. L'argent c'est bien mais c'est pas très nourrissant. Toutefois, les teutons, étant très "alles in ordnung" ont fait les choses en grand et avaient décidé que les pays envahis seraient les fournisseurs officiels de leur GrossDeuschtland (n'oublions pas qu'ils voyaient loin, il se voyaient encore en haut de l'affiche 1000 ans plus tard).
Du coup, à grand coup de plans et de rationalisation, certains pays sont redécoupés et spécialisés. La France n'y échappe pas : certaines régions ne font plus que de la betterave ou du blé, d'autre des patates ou des oignons, d'autres que de la viande... Quand il a fallut nourrir la France à grande échelle, au moment de la reconstruction, ben, on a gardé les grandes lignes de ce plan et des régions se sont ultra spécialisées dans des productions (toujours plus ou moins d'actualité). En montagne, étant donné que le blé à grande échelle c'est pas top top, ben on a fait de l'élevage et c'est parti mon kiki pour nourrir tout le monde dans la joie et la bonne humeur !
Tout se passe bien, on reconstruit, on fait du bébé boum et on se glorifie pendant 30 ans.
Années 70, ça commence à coincer, la génération "boum" arrive à une petite trentaine d'années et aimerait bien profiter d'un peu de bon temps dans les villes et zou nous voilà parti pour l'exode rural. Pas de bol au même moment on commence à bien causer de marché commun et aussi de choc pétrolier.
La poisse, le choc pétrolier provoque la crise (2008 n'en étant qu'un prolongement), les gens consomment moins mais le hic c'est qu'on produit toujours autant, bon c'est pas grave, l'Europe via la PAC met en place des subventions diverses et variée (là aussi vaste débat, lui aussi très compliqué), ouf, ça va mieux on respire un peu mieux.
Toutefois, tout ça, ça laisse des trace au niveau rural : les jeunes n'ont pas forcément envie de reprendre l'exploitation familiale, c'est dur, ça rapporte moins, en plus maintenant pour reprendre une exploit' faut avoir des lettres et pour ça faut aller à l'école et quand on est allé à l'école et qu'on a gouté à la ville, ben duraille pour retourner s'enterrer dans la brousse.
Du coup, nombre de fermes disparaissent, beaucoup tirent la langue et c'est d'autant plus dur à vivre que les métiers de la terre sont dévalorisés. Pas grave, on se regroupe, on fait des coopératives, on mutualise les moyens et comme on est dur au mal, on s'accroche et on relève la tête. Bon ok, avec le marché commun on a vu arriver du mouton anglais, un peu de vache d'autres pays mais rien de bien grave puisque Edouard Leclerc est arrivé et ses étals de supermarchés sont bien grand.
Pendant ce temps, la France est devenue une puissance nucléaire et fait ses essais du côté de Tahiti, bien loin de nos montagnes, ça ne nous concerne pas trop trop...
P'tin, qu'est ce qu'il nous fait ch*er avec son histoire mâtinée d'économie celui ci... quand est ce qu'on parle du loup ???
J'y arrive doucettement...
Donc, reprenons, De Gaulle, essais nucléaires, années 80, Mitterrand, toujours essais nucléaires mais y'en a que ça fait chier, donc ils le font savoir, se fédèrent en une jolie asso et veulent une paix verte, à ouais, paix verte ça sonne bien ça, on dit comment en anglais déjà ? Ha ouais... Greenpeace. On prend un joli bateau et on annonce qu'on va perturber les essais français dans le pacifique sud. La France se met à péter de travers et dit à la DGSE d'aller y mettre bon ordre. La suite, des faux époux, des explosifs, un Rainbow Warrior coulé dans le port d'Auckland avec un mort pour faire bonne mesure. Pour faire bref : scandale international, la Nouvelle Zélande prend la chose un peu mal, on fait du boudin, on tempête, on négocie et dans les compensations qu'est ce qu'on voit arriver à très grande échelle : de l'agneau néo-zélandais en veux tu en voilà.
Ite Missa Est....
Une population dans une profession qui se sent délaissé, dans des montagnes qu'elle voit lui échapper et des montagnes salopées l'hiver (ho, elle a bien essayé d'en profiter au début, mais on ne peut pas tout faire, et puis les multinationales sont arrivées pour gérer les pistes, donc...), reçoit le coup de bambou ultime, de l'agneau néo-zélandais inonde les étals. On a bien essayé de résister à grand coup de pub ("il a bon gout l'agneau français") ou de tradition remises au gout de jour mais rien y fait. Donc ceux qui restent se regroupent, les petits meurents/disparaissent et comme il faut tenir fasse au kiwis on rogne sur les coûts ! un berger pour 3000 ça le fait bien....
Et survit péniblement jusqu'en 1992...
C'est comme ci on avait le comburant et le carburant du triangle du feu, manque plus qu'une petite étincelle pour déchainer les passions.
Et là pour le coup, des étincelles, il y en a à foison, des parigots (on est tous des parigots pour les montagnards, sauf quand on vient d'une autre vallée, mais c'est pas pareil) qui ont pris gout au tourisme zoologique (ho un berger avec des moutons, c'est meugnon, vient on va le prendre en photo... Ho une cabane d'alpage, comme c'est typique, vient on rentre voir comment c'est fait, etc, etc) et qui viennent donner des leçons sur la conduite à tenir. Des techniciens européens qui en demandent toujours plus pour en donner toujours moins, une concurrence féroce et LA bête qui est revenue, LA bête féroce mangeuse d'enfant, LA bête féroce capable de décimer (de déca : 10, donc par dizaines) un troupeau de plusieurs milliers de tètes en une seule attaque...
Voilà pour les protagonistes, un loup, de l'élevage, des éleveurs... Comment voulez vous que ça tourne ?
Lors de mon estive (aout septembre), mon troupeau (bovins, oui, ça craint aussi pour eux) n'a pas été touché. Je n'ai pas vu de loup, un renard souvent, des écureuils, du chamois, du tréta, mais du loup, non, peut être une trace mais même pas sur. Par contre, le lendemain
de ma transhumance, 3 jours avant mon retour, je suis allé donner un coup de main pour récupérer ce qui restait d'une attaque...
Troupeau de 3000 têtes, 2 patous, 1 berger.
L'attaque a eu lieu à la tombé de la nuit, 3 bêtes quasiment entièrement dévorées. 1 pour 1000 correct, non ?
Le hic, c'est qu'à côté, il y a eu environ 300 bêtes disparues, blessées, traumatisées, mourantes et ça, c'est autre paire de manche à digérer. Dans ceux qui disent "y'à qu'à faire autrement, trop facile de s'en prendre au loup", qui a déjà vu un mouton qui essaye de marcher avec l'arrière train brisé ? Qui a déjà ramassé une dizaine de moutons éclatés sous une barre rocheuse ? Ben oui, faut les ramasser car sans cadavre, pas d'indemnisation (en tout cas à l'époque). Et en parlant d'avis à l'emporte pièce, comme dit plus haut, pour de vrai, une mâchoire de loup dans un gigot, c'est de l'emporte pièce, net, juste un peu sanglant.
Imaginez vous vivre avec votre troupeau tout l'été, voir passer une flopée de touristes donneurs de leçons qui se conduisent comme des gorets et viennent effrayer votre troupeau avec leurs chiens ("non je l'attache pas, il est gentil""ha ben je comprends pas, il fait pas ça d'habitude"), imaginez vous réveiller en pleine nuit avec une boule au ventre parce qu'il y a un truc pas normal dans le troupeau, finalement, l'été passe, vous vous êtes attaché à vos bêtes mais un beau matin, Ysengrin est passé par là...
Les indemnités ça fait pas tout. Alors oui, vous avez une sale envie de vous en prendre au salopard qui a fait ça. Loup, renard, lynx, chien, éléphant ou baleine, n'afout', juste envie de foutre un bon coup de 12 au salopard qui a fait ça...
voilà pour le côté terrain.
C'est un réel problème qui ne peut se résoudre à l'emporte pièce (encore lui).
Évidement, dézinguer le loup n'est pas une solution et reste facile. Mais c'est un beau discours, certes chargée d'empathie, qui ne tiens pas la route. Ce qui était fait jusqu'à présent, des prélèvements plus ou moins soigneux, étaient encadrés et si ce n'était pas la panacée, ils avaient au moins le mérite d'être encadrés et fait par des gens qui connaissent un peu la bête à chasser. Et puis cela permettait d'apporter un début de réponse : on fait des efforts sur la pression prédatrice alors faites des efforts sur la protection.
Et là où je rejoint entièrement l'avis d'Outdoorsman c'est qu'on vient d'ouvrir une boite de Pandorre qui risque d'être difficile à refermer. Les équilibres sont fragiles et rien ne dit qu'ils vont tenir : qui sait faire la différence entre un jeune mâle et une femelle en âge de se reproduire ? Et à 300 m dans la brume du petit matin ?
La solution qui vient d'être apportée est révoltante, mais la France n'est pas à une incohérence prêt en écologie (un jour je vous parlerait de ce qu'il se passe dans l'eau...). Là, on vient juste de faire de la "politique politicienne". Sans rentrer dans qui est bon ou mauvais chasseur, ils ne seront jamais la solution à un problème de prédation quel qu'il soit tout simplement parce qu'on ne peut être à la fois juge et parti. Et qui sont les chasseurs dans nos montagnes, forêts ? Bien souvent les acteurs de nos campagnes, et c'est encore plus vrai dans les petits villages.
Je ne donne pas cher des peau d'une meute si elle venait à se faire traquer peu après une attaque....
Voilà pour mon avis.
Maintenant, pour ceux qui souhaiteraient cerner de plus prêt le cœur du problème, il existe (au moins) 2 assos (dont une très engagée sur les grands prédateurs) qui proposent des immersions plus ou moins longues sur le terrain dans une démarche d'éco-pastoralisme :
http://www.ferus.fr/category/actualite/actualite-pastoraloupet
http://www.apasdeloup.org/chantiers/details.php?map=on&id=5&type=Rhone-AlpesMerci de m'avoir lu jusque ici. En espérant avoir un peu secoué la pulpe sans avoir rajouté d'huile, en espérant avoir mis quelques signaux dans mon bruit.

A+
Lockloc