Bonjour,
Comme je l’annonçais dans mon post de présentation, j’ouvre à nouveau le fil dédié à la réflexion un tantinet provocante de David Manise au sujet de la stratégie. Je propose un angle d’approche qui s’éloigne de la réflexion théorique et privilégie l’étude d’un cas historique. Je vais faire en sorte de ne pas être trop long.
Quelques membres ont évoqué à juste titre la défaite de mai/juin 40 : c’est un exemple d’effondrement particulièrement spectaculaire de l’Historie contemporaine. Son étude est à mes yeux légitime sur un site de survie, au même titre que la chute de L’URSS, de la faillite de l’Argentine, ou pourquoi pas la fin de l’Algérie française et l’exode des Pieds Noirs. Ce fut un effondrement à la fois militaire, politique, morale et économique (in fine) dans lequel le rapport à la stratégie sur un plan national/collectif fut précisément déterminant (et fatal pour l’indépendance de la France). Si j’apprécie la citation de Sun Tzu dont s’est servi judicieusement Euburon laquelle résume en grande partie mon propos, j’espère aussi en nuancer la portée normative dans les esprits (les aphorismes : c’est bien mais faut pas en abuser, ce qui n’est pas le cas d’Euburon faut-il le préciser

).
C’est bien une renonciation à la pensée stratégique qui a perdu le pays. Et c’est le fruit d’une faillite intellectuelle d’une partie de l’Etat Major des Armées qui se fait jour dès les premiers mois de la Grande Guerre à la suite de l’échec du Plan 17. L’arrogance née de la Victoire et le conformisme intellectuel alimenté par la longévité aux commandes de ses concepteurs vont amplifier les effets d’une doctrine néfaste pour la sécurité nationale au cours des années 20 et 30. La conséquence la plus visible pour le grand public – et les générations postérieures – se concrétise par la construction de la Ligne Maginot, si révélatrice de l’état d’esprit dominant.
Ce courant de pensée, quel est-il ? Ni plus ni moins l’affirmation que la stratégie doit céder la place à la tactique, elle même tributaire de la maîtrise technique des forces armées, dont les concepts clés sont mobilisation de masse, front continu, ouvrages fortifiés, bataille méthodique, frontière du Nord-Est… C’est un certain Philippe Pétain élevé au rang de Maréchal de France après l’Armistice qui fut le maître à penser de cette école qui nous entraîna dans la catastrophe la plus terrible de notre histoire.

Mais l’histoire diplomatique est complexe et pétrie de retournements sur lesquels je ne m’étendrai guère et me contenterai de schématiser. Il y a un impératif stratégique qui s’impose en France au moment du Traité de Versailles : c’est la neutralisation durable (sinon définitive) de l’Allemagne. Comment y arriver ? Foch qui représente l’école des stratèges d’avant guerre et qui fut l’incarnation avec Clémenceau de la volonté de vaincre au cours du conflit, notamment en mars1918 lors de la grande offensive allemande où il déploya énergie et clairvoyance, préconise (outre le désarmement de la Reichwehr dont on se doute bien qu’il ne durera pas éternellement) de reconstituer une alliance à revers (les Russes devenus bolcheviques sont nos ennemis) en organisant avec Berthelot, secrétaire général aux Affaires Etrangères, la Petite Entente qui regroupe divers pays issus du démembrement de l’Empire Austro-hongrois : Pologne, Roumanie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie.
Ainsi obligerait-on l’Allemagne à lutter une fois de plus sur deux fronts dans une logique de guerre longue qui venait de la mettre à genoux. Le problème c’est que pour mener à bien cette stratégie il faut assumer une adaptation et une transformation en profondeur de notre outil de défense. Il s’agit de penser globalement dans un système d’assurance mutuel et d’être prêt à épauler nos alliés en cas d’agression : il faut donc être capable de projeter nos armées à l’extérieur. Exit la guerre défensive et la bataille méthodique dans un espace étriqué saturé de troupes : place à la guerre de mouvement fondé sur la combinaison des forces mécaniques et de l’aviation comme l’exposait le commandant De Gaulle. Bref, subordonner la tactique à la stratégie…

Or, vous l’aurez compris, cette politique volontariste, susceptible d’engager des actions extérieures de grande envergure que les Ligues fascistes dénonceront comme une politique belliciste dans les années 30, se heurte au dogmatisme du tout tactique né des convictions qui s’étaient ancrées à Verdun, la Somme et sur d’autres champs de bataille hexagonaux du 1er conflit mondial.
Un général bien en cour auprès de Pétain écrit en 1938 alors que la Tchécoslovaquie, pièce maîtresse des alliances françaises en Europe Centrale est sur le point d’être sacrifiée aux appétits de Hitler que « [nul] ne pourra plus imposer sa volonté à l’une de ces nations privilégiées auxquelles le front continu est accessible parce que cette nation sera bien trop sûre de son invulnérabilité pour se laisser influencer par une pression diplomatique. »
L’éloge de l’isolement diplomatique fondé sur une théorie militaire érigée en vérité intangible (dont effectivement la réalisation fut purement théorique et donc illusoire, le front continu exigeant la mise en œuvre de moyens titanesques pour avoir une chance d’être efficace – il faut que les défenses soient de valeur et de densité équivalentes partout – ce qui ne fut jamais le cas et de ce point de vue la percée de Sedan en donna une preuve dramatique) impliquait que les possibilités techniques commanderaient le choix des alliances et la politique extérieure du pays. En clair, on ferait ce que l’Allemagne nazie attendait qu’on fît. Un tel état de désintégration morale (j’utilise à dessein l’expression du général André Beauffre), de régression intellectuelle, est le signe que l’ennemi, certainement bon stratège, a déjà gagné avant même d’engager la bataille.

Maintenant il est temps de retourner la problématique : si les français renoncent à la stratégie fondée sur l’action diplomatique et les traités d’alliance et se complaisent dans des théories fumeuses qui introduisent une irrémédiable discordance entre politique extérieure et politique de défense ; que se passe-t-il en Allemagne ?
Tout l’effort de la nation allemande placée depuis 1933 sous l’emprise du régime totalitaire hitlérien est tendu vers la réalisation des objectifs stratégiques du chef qui est hanté par la revanche militaire à prendre sur la France (c’est clairement exprimé dans Mein Kampf), son idéologie raciale, et sa soif d’espace « vital » à l’Est. La guerre d’agression est donc au centre du projet de Hitler qui d’ailleurs a réussi la (re)-militarisation de la société allemande. Celui-ci en accord avec les stratèges allemands de l’après-guerre a compris qu’il devait préparer une guerre courte sur un seul front.
Avec beaucoup de maestria il démolit méthodiquement, par « actions successives », par la recherche de « l’exploitation des lignes de moindre résistance », le réseau d’alliances des Français en Europe Centrale et s’arrange avec un art consommé de la séduction pour qu’une part influente de l’opinion en France (milieux d’affaires, Ligues, une partie des hauts cadres de l’armée et du monde politique) consente ou pousse au sabotage des traités (Tchécoslovaquie, URSS). Simultanément, on met sur pieds une armée mécanisée (partiellement), une aviation puissante et on expérimente en Espagne les tactiques qui permettront la rupture du front le moment venu. Il finit par écraser la France en un laps de temps ridicule. Ceci est largement connu, ce n’est point la peine de développer plus longuement. J'ai limité volontairement l’analyse aux seuls rapports franco-allemands.
Ce qui est moins connu c’est que le plan initial de Hitler (Mein Kampf toujours) postulait le découplage précoce de l’Angleterre, alliée de la France, au profit de l’Allemagne. C’était la condition fixée à l’hégémonie continentale allemande. Or, ni Hitler ni son fondé de pouvoir Von Ribbentrop ne purent entamer sérieusement l’entente franco-britannique. En 1935, Hitler est contraint de choisir l’alliance continentale avec l’Italie (lors de l’affaire d’Ethiopie) : c’est la naissance de l’Axe. En 1936 Edward VIII, souverain anglais pro-nazi, abdique. De 1938 à 1940, malgré les manœuvres de Lord Halifax et de Chamberlain, toujours prompts au compromis avec les Nazis, c’est finalement le camp de Churchill qui l’emporte. L’Angleterre devient alors l’ennemi implacable du régime nazi et au terme d'une lutte sans merci finit par le vaincre (avec l’aide américaine et russe

).
Si la stratégie de Hitler (Wehrpolitik) lui permit de grandes réussites elle contenait en germe les causes de l’échec final. L’incapacité à rallier la Grande Bretagne à ses vues aurait dû inciter le Fürher et son Etat major à plus de retenue et de souplesse dans l’exécution de leurs plans. Au demeurant le rapprochement avec l’Angleterre avait quelque chose de profondément irréaliste : en dehors de quelques illuminés (dont Edward VIII), la perspective du militarisme, de l’antisémitisme comme religion d’Etat et de son corollaire le culte de la race des seigneurs, enfin de la dictature ne séduisait guère les foules britanniques… Or c’était la raison d’être du régime nazi qui ne pouvait se réformer pour plaire aux Anglais… Pourtant les Allemands ont appliqué leur stratégie comme s’ils avaient été exemptés de chercher une solution au problème posé par l’Angleterre.
Les stratèges ne devraient jamais fantasmer le monde car ils risquent de s’enfermer dans le monde comme si, celui du déni… Parfois pour le plus grand bonheur de tous.