Mon Dieu que je trouve parfois la France petite et étouffante ! Dans mes moments de doute, je ne vois plus que les barbelés qui délimitent les propriétés, les réglementations qui me refusent quelques mètres carrés de terre pour y construire mon refuge, mon abris, mon cocon, mon nid loin du bruit, des médisances et médiocrités de la vie citadine. Je me prends alors à rêver de la cabane de Sylvain Tesson lovée au creux d’une baie sauvage du Lac Baïkal, aux infinies étendues d’eau qu’Ilya Klavana a traversé à la pagaie à travers l’Alaska sauvage ou encore à Emeric Fisset qui en a fait de même à pied. Je pense aux océans que Gérard Janichon avec son voilier Damien à parcouru à la découverte du Grand Sud. A ses récits anciens tels que le Périple de Beauchaine en Terre de Feu avant même que le XVIIe siècle ne naisse, où chaque escale était alors une découverte.
Et pourtant, découvrir avec ses pieds son environnement proche, quoi de plus naturel en somme ? Besoin d'évasion... partir loin ? Ne vaut-il pas mieux vivre un voyage au pas de sa porte en prenant le temps de rencontrer l'autre, de s'asseoir sous un vieil arbre et d'ouvrir les yeux pour laisser la lumière du soleil envahir et teinter un champ en fleur, assister au réveil des petits animaux, à la brume qui se dissipe ? N'est-ce pas l'orgueil, le besoin de faire rêver, de correspondre à l’image de l’aventurier dans l'espoir de s'accepter qui nous pousse trop souvent à rêver d'horizons lointains ? Mais si je tiens ce discours, n’est-ce pas parce que j’ai réalisé une partie de mon voyage ? N'est-ce pas pour être plus honnête encore, parce que je suis déchiré entre mon besoin de voyager sans chronomètre et mon désir de fonder une famille avec ma compagne ?
Comme Obélix, je suis tombé dans le chaudron étant petit ; goûtant à la vie montagnarde dans un petit village Suisse, découvrant la voile et voulant la vivre comme un art, une chorégraphie harmonieuse pour orchestrer les énergies du vent et de l’eau. A pied aussi, sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle, à vélo pour renforcer encore nos soudures avec un ami d’enfance, sur un coup de tête quand nous décidions à une heure du matin avec quelques proches de faire trois cent kilomètres en voiture pour arriver à temps voir le Soleil transformer le bleu d’un glacier en or.
Dix années passées sur l’eau, à proposer à mes équipages une vie différente, un mode de communication plus authentique, moins pudique, plus vrai, plus profond m’ont donné une soif intarissable de la rencontre avec l’autre, si différent et si proche de nous tout à la fois. C’était touchant d’essayer de veiller sur ces gens, de constater que jamais ils ne faisaient le choix d’une croisière au hasard. Elle survenait toujours à un tournant de leur vie, à une période où leur existence posait une grande question qui les taraudait. J’ai ainsi accompagné le dernier voyage bouleversant d’une femme. Jour après jour, son état se dégradait et pourtant, elle était sereine. Elle m’a appris à plonger dans l’infini d’un coucher de soleil, dans l’écoute du chant des oiseaux nocturnes qui peuplaient une île, elle en parlait avec une délicieuse précision comme si elle voulait apprendre ces choses par cœur pour les emmener avec elle vers son ultime destination. J’ai eu le bonheur de voir se transformer cet homme qui avait posé son sac à bord persuadé que sa vie était derrière lui puisqu’il avait été jeté en préretraite et qui, au bout d’une dizaine de jours, avait retrouvé l’appétit et s’élançait du premier étage des barres de flèches en saut de l’ange comme s’il avait eu vingt ans.
Le voilier était mon sanctuaire, il offrait un regard différent sur le monde.
En une décennie, la mer m’a offert des émotions célestes comme quand la nuit s’installait sur sa surface d’huile où venaient se refléter tous les astres de la voute céleste. Le plancton luminescent faisait briller à son tour des milliers d’étoiles filantes dans le silencieux sillage du voilier.
Elle m’a aussi fait découvrir la peur, celle que l’on ne peut chasser. L’immensité de sa puissance me réduisant à prier pour qu’elle nous épargne. La fatigue aussi, celle que l’on n’arrive plus à combattre quand après vingt-quatre heures passées à la barre, on ne peut plus lutter et que l’on ne peut que la confier au destin.
Depuis que j’ai posé pied à terre, je ne me sens plus capable de revivre tout ça. J’ai pris goût aux havres qu’offrent les escales et le plancher des vaches me réconforte de ses années passées dans le hurlement du vent. Je ne voyage plus que par épisodes,je tends à la quiétude, à la paix intérieure et c’est sans doute pourquoi mes destinations n’ont plus besoin de me distraire de moi-même. Pour autant, cette paix, je suis loin de l'avoir trouvée car malgré tout, je ne sais quel est mon graal, partagé entre le désir d'un foyer et la peur qu'il ne m'enchaîne. Peut-on guérir du virus du voyageur ? peut-on s'épanouir dans une vie dite 'civilisée" où les murs et les idées ne sont que trop bien arrêtées ? Puis-je continuer lors de mes quelques heures de libre de la semaine à me demander avec angoisse ce que je vais bien pouvoir faire, où vais-je pouvoir aller en un si court laps de temps pour me ressourcer ?