Bonsoir à tous
J'ai été il y a une quinzaine convié à participer à un jury de soutenance de mémoire de stage de 3ème. Dans un collège sympa avec de très bonnes infrastructures et des gamins qui feraient pleurer d'envie les enseignants des quartiers nords de Marseille, Lyon et Paris.
J'ai rencontré une vingtaine de professeurs et adminsitratifs et j'ai tourné avec deux d'entre eux.
Bein, ils sont tous éteints, démoralisés et tirent une tronche qui doit pas faire beaucoup espérer leurs élèves en l'avenir.
Pourtant, je peux vous assurer que les gamins que j'ai vu ont du potentiel.
J'imagine même pas dans quel état doivent être les profs des structures difficiles.
Ce qui démoralise les profs c'est de voir que leur outil de travail est détruit petit bouts par petits bouts. Ils ont beau être dans les quartiers nord de Marseille ou dans un collège neuf de banlieue chic ou un vieux collège rural, bien que les conditions soient différentes, le malaise est le même. Et ça fait longtemps que ce n'est plus une question de pouvoir d'achat ou de salaire.
Des gamins qui ont du potentiel il y en a plein. Mais ce qui pêche c'est le collège pour tous. Un collège unique pour des élèves différents... Mon avis c'est qu'il y a 3 catégories d'élèves:
- les élèves qui de toutes façons sont assez brillants (et ont la chance d'avoir les parents derrière) pour ne pas avoir spécialement besoin de nous, les profs.
- les élèves qui en terme de résultat sont entre 8 et 12 et qui luttent, qui ont des parents qui suivent peut-être moins ou alors qui ont moins de capacités ou moins accès au savoir en dehors de l'école.
- les élèves dits "décrocheurs" , qui ne rentrent pas dans le "moule", et là on trouve de tout. Misère sociale très souvent, déficience intellectuelle, parents soit démissionnaires soit dépassés par les événements, pas de limites données. Tout ce qui est fait au collège est défait à la maison.
Concrètement, ça ce passe comment en classe?
En ce qui me concerne, je dois enseigner les sciences physiques à 11 classes de 28 élèves.
Je prends l'exemple d'une de mes classes de 3ème:
- 10 élèves "scolaires" bien dans leurs pompes
- 6 "scolaires" qui rament, trainant des problèmes familiaux +/- graves
- 1 autiste qui a droit à une Assistante de Vie Scolaire mais qui ne l'a plus parce qu'elle est à l'hosto et non remplacée.
- 1 gentil benêt qui à une intelligence pratique dirons nous, mais qui sait tout juste lire, qui est tellement crédule que les autres en profitent pour lui faire faire des conneries ou lui "emprunter" du fric.
- 1 Gitane "pétillante" (doux euphémisme), qui n'en a rien à foutre de l'école, mais qui vient tous les jours fout le bronx, des scandales, et attend ses 16 ans pour ne plus venir (raisonnement étrange...)
- 1 soupçonné de tremper dans divers trafics (de clopes, racket, peut-être canabis), violent, ne supporte pas l'autorité, gros problèmes familiaux.
- 6 dyslexiques
- 1 dépressive à tendance suicidaire qui vient au collège en disant qu'elle n'a pas envie de bosser et qu'elle n'aime pas l'école.
- 1 phobique scolaire, qui ne pose aucun problème puisqu'elle ne vient pas.
Ma problématique: comment faire pour s'occuper de chacun comme il le mérite? Pour faire progresser chacun?
Autre problème: collège construit pour 600 élèves. On est 900, l'an prochain 930 minimum. Le nombre de profs ne change pas, celui de conseiller d'éducation non plus. Pareil pour le personnel d'entretien (qui s'occupe aussi de la cantine) et pour les surveillants.
Et on nous demande de faire ceci de faire cela (je ne vais pas rentrer dans les détails ni le jargon) pour améliorer les choses.
Quand j'entends: "Je veux que tous les lycéens soient bilingues à la sortie du BAC." Ca me fait rigoler.
Déjà au collège ils sont 30 par classe de langues vivantes... Ca fait un maximum théorique (jamais atteint) de 2 min de parole par cours, à raison de 3 cours par semaine. On va aller loin.
Quand j'entends grosso modo que la France est "mauvaise en sciences" là aussi je ris. Faire des TP à 28... 28 gamins qui font une combustion dans un milieu confiné.
Bref. Je ne suis pas là pour me plaindre. Je suis pour un changement de système, comme beaucoup de profs. Je suis en colère parce que ce qui est dit dans les médias ne reflète pas la réalité du métier. Je suis honnête: bien qu'on aie plus de vacances, la chance d'organiser notre travail en dehors de nos 18 h de cours devant les élèves comme on veut, la sécurité de l'emploi (ça c'est ce qu'on croit, car on peut se faire virer, si, si), on n'est pas pour autant réfractaires à la réforme. On est réfractaires à la réforme faite à l'arrache sans réfléchir, par des mecs qui n'y connaissent rien, anciens DRH de grandes boites.
Pour finir sur ce thème, je dirai que tout est fait pour casser le service public (EN, Poste, etc...)
1- On dit que ça ne fonctionne pas
2- on dégrade les conditions de fonctionnement du service
3- on dit que ça fonctionne encore moins bien
Je crains qu'on arrive à une privatisation, comme aux USA. Ceux qui ont les moyens iront dans de bonnes écoles, les autres dans les écoles publiques pourries. Ainsi, le peuple sera bien contrôlé, on perpétue les castes.
"quand tu veux tuer ton chien tu dis qu'il a la rage"
Concernant l'attitude des gamins, je dirais qu'ils sont en plein dans la consommation. Ils consomment des cours comment ils consomment des films. Ca les gave, ils zappent. Pareil avec les relations amoureuses. Ca reflète à font la société dans laquelle on vit.
Bref. Tout ceci n'est que mon avis.
Je vous souhaite une bonne soirée.
