"La guerre mon vieux, tu sais ce que c'était,
mais quand nous serons morts, qui donc l'aura jamais su ?"
Jacques Meyer (ancien combattant)
Il y a quelque temps de cela, je me trouvais devant une vitrine, en Allemagne, devant l'uniforme de Guillaume II, dans le château berceau de la famille des princes de prusse. Il y avait du monde, bien sûr qui tournait en s'extasiant sur des objets, des babioles d'époque... j'ai plongé mon regard sur ces décorations princières, en revoyant les photos d'époque, ou ces quelques morceaux de films mal gauchis, flottant, secoués par la machine....
Cet uniforme a été surement vu, il y a 90 ans, dans un journal, une illustration...j'ai vu alors mes ailleux, a la ferme, seuls devant le balancier de la comtoise... demain, ils allaient partir. Quitter femme et enfants, parents, famille, quitter cette terre pour de sombres années d'horreur.
Ils allaient devoir participer à la tradition macabre du sacrifice des générations des guerres d'influence. Ils allaient participer à un accouchement violent, brutal, malsain. Celui de l'avènement de la guerre industrielle, de la mort à la chaine, de la rentabilité mécanique dans l'abattage humain, de l'affrontement des calculs stratégiques d'un autre monde à l'épreuve des inventions plus terribles les une que les autres.
Et face à cela, des paysans pour la plupart, arrachés à leur terre pour affronter d'autres paysans. Des peuples dressés à mort dans un carnage dont les chiffres mêmes en deviennent abstraits... 1000 morts en 10 minutes, 17000 en trois jours......
C'est en parcourant les terres de ces combats que l'on se pénètre de cette souffrance... cicatrices centenaires d'une terre qui n'en fini pas de vomir les horreurs de ces batailles ou l'on exhortait le courage et la fierté, l'honneur et la patrie pour remercier d'un autre sacrifice inutile, d'un enfant sans pére, d'une épouse effondrée...et d'une autre..et d'une autre...et d'une autre...et de dix millions d'autres.... dix ... millions....
Je revois les photos de mes ailleux, chargés d'une tenue mal dégauchie qui allait pour certains leur servir de linceul, disparus à l'ennemi loin de leur terre, de leur pays même. J'entend les souvenirs de mon grand père parlant d'un père absent, d'un beau père meurtri dans son corps mais surtout dans son âme d'avoir combattu sur les sommets vosgiens. Et je revois mon nom, étrange filiation de celle de cet homme dont le souvenir demeure sous cette croix blanche parmi centaines d'autres.
Curieuse plongée que celle que m'a provoquée cette hypnose... si seulement ils avaient pu imaginer qu'un jour, moi, leur arrière petits fils, je me serais trouvé un jour à contempler dans le saint des saints de la maison des princes de prusse, ce vêtement portant le symbole de tant de haine et du sacrifice d'une génération.
J'ai eu le sentiment d'accomplir quelque chose, de boucler une histoire, de dire au final que l'europe a vaincu des siècles de folie absurde dont les fondements doivent en rester l'histoire et la mémoire.
J'aurais voulu connaitre ces hommes, leur témoigner mon respect, leur dire que nous allons témoigner pour eux, pour que cela n'arrive jamais plus, pour que la raison et la sagesse surpasse la bêtise des extremissmes nationaux, politiques...
Et pourtant, les générations passants, l'oubli étouffe les traces, efface les cicatrices...
Prenez le temps, ne serais-ce d'un week end pour aller marcher sur ces champs de bataille, écoutez ce que la terre chuchotte, ces tombeaux à vif d'hommes enterrés ici ou là sans sépulture. Il sont partout, dans les arbres, les fleurs, mêles dans la mort. Francais, allemands, canadiens, belges, américains, sénégalais, marocains....ils nous racontent ce que nous sommes, ils nous racontent notre chance d'être bien nés, heureuses pousses levées d'une terre de cendres et de cris.
Ce 11 novembre, soyons juste dignes d'eux.