Du moment qu'on est encore capable de se dire qu'on a froid, qu'il faudrait faire quelque chose pour se réchauffer, c'est que nos facultés mentales tiennent encore vaguement le coup non ? Et qu'on doit être capable de marcher, quitte à commencer à 4 pattes tout doucement...
Oui et non. C'est plus insidieux que ça.
En fait en te caillant, et à moitié endormi (quand-même), tu n'as pas vraiment conscience du fait que tu perds tes facultés. Et ce que tu perds en premier, c'est la capacité de décision, la prise d'initiative. Tu t'englues progressivement, c'est de moins en moins douloureux, et puis à la fin t'en as plus rien à foutre et tu te laisses sombrer.
Bon, ça c'est quand t'es déjà en hypothermie réelle. Là où j'en étais moi, c'était plutôt l'envie de me tester, de me rappeler ce que ça fait que de se cailler toute une nuit, etc. J'avais encore mes facultés. Juste avant le lever du soleil, j'ai vraiment bien failli me lever et marcher. J'en avais vraiment ENVIE. Ça n'était pas la molle apathie confortable où tu t'endors de froid, quoi...
Sinon typiquement, comme disait Kilbith c'est le piège abscon.
Exemple classique : t'attends un bus. Il est 5 minutes à la bourre. 10 minutes à la bourre. 20 minutes à la bourre. Plus tu passes du temps à l'attendre, plus tu te dis qu'il va bientôt arriver, en toute logique, puisque t'as déjà passé du temps et donc que tes chances augmentent à chaque minute de le voir arriver...
Mais non. Concrètement, le temps que t'as déjà investi à attendre un bus n'a AUCUNE influence sur la probabilité qu'il arrive dans la minute suivante. Il peut être simplement à la bourre, certes, mais il peut aussi être en panne, dans le fossé, en grève, sur un nouvel itinéraire, etc, etc.
Le piège abscon, c'est de se dire que comme ça fait déjà 20 minutes que t'attends, il va bientôt arriver, et donc continuer à attendre. Puis de se dire la même chose pour 30 minutes. Puis pour 40. Puis pour 90.
Bref : Il faut trancher. Il faut se fixer une limite parfaitement arbitraire et totalitaire. Il faut se dire bon... si à -10 (degrés celcius

) le bus n'est pas là, j'y vais à pinces. Et il faut le FAIRE.
D'où le fait que je dise "quitte à ne pas dormir, autant ne pas dormir assis près du feu"...
D'où le fait que je dise "typiquement, faut se démerder pour ne jamais avoir froid". D'où le fait que Kilbith dise "soyez des chochottes".
L'idée c'est de te fixer une limite sécuritaire qui t'évite de tomber dans le piège abscon donc je parle, puis de tomber dans l'engrenage encore plus insidieux de l'hypothermie où là, tes facultés mentales deviennent lentes... et puis plus rien.
En l'occurrence, toute la nuit je me suis dit "si jamais je sens que je tombe en hypothermie réelle, je sors de là et je marche pour me réchauffer". Ma limite au piège abscon était débilement proche du risque réel. J'aurais plutôt dû dire "j'ai froid, je ne vais pas pouvoir me réchauffer dans cette configuration là, je dois passer au plan B et prendre des mesures drastiques".
Un point extrêmement important à bien comprendre et à mettre en oeuvre, c'est le suivant :
NOTRE CAPACITÉ À SURVIVRE DÉPEND SOUVENT DE NOTRE CAPACITÉ À DÉCIDER DE METTRE EN OEUVRE DES MESURES DRASTIQUES, MÊME SI ON A UN PETIT DOUTE SUR L'ABSOLUE NÉCESSITÉ DES MESURES EN QUESTION.Bref, pour survivre, il faut être capable de passer au plan B. Il faut être capable de DÉCIDER de passer au plan B. Puis il faut être capable de le FAIRE.
Il faut être capable de se dire "tant pis, j'en ai marre d'attendre ce put**n de bus, je marche". Il faut être capable de se dire "ce mec là est chelou, il me fait flipper, je me barre d'ici même si j'ai pas fini mes courses". Il faut être capable de se dire "put**n le climat politique se dégrade, je remballe ma famille et on rentre en France"... Il faut être capable de se dire, aussi "j'ai mal à cet endroit du ventre depuis 2 mois, ça ne passe pas, je vais aller consulter", même si on sait que ça veut peut-être dire qu'on va me trouver un cancer et que ma vie va être complètement chamboulée, stressante et incertaine pendant les x prochains mois... C'est en agissant comme ça qu'on survit. En étant capable de FAIRE DES CHOIX. D'OPTER... au lieu de se laisser porter par la vie en bêlant comme une put**n de brebis apathique.
Mes deux grelots

David