Alors, je sais que je déterre, mais je souhaite amener mon expérience dans ce domaine.
Il y a deux semaines, lors d'un stage de l'armée, j'ai été utilisé comme "plastron" (figurant jouant l'eni).
Je donne le contexte de l'exercice :
Un chef (c'est moi) du Front de Libération Nationale (FLN) est retranché dans un fort. Un groupe de commandos (11, appelés "les gentils") a pour mission de s'infiltrer (drop point à 7Km du fort), le capturer. La suite des infos viendra pendant l'exercice en fonction du timing.
Contexte de guerre, donc.
Les conditions de victoire/échec :
victoire des gentils : exfiltration du chef du FLN jusqu'aux véhicules.
Défaite des gentils : fuite du chef du FLN hors du fort.
Je n'avais le droit de fuir qu'une fois capturé (c'était un exercice de synthèse pour les gentils, donc fallait qu'ils montrent tout ce qu'ils avaient appris.)
Point important de la partie infiltration : ils ont mis en place une corde de pont, et sont passés par dessus les douves grace à celle ci. Ils ne sont pas passés par l'entrée principale.
Je passe la partie "chasse" qui n'est pas très utile (il leur a fallu du temps, mais ils ont fini par me couper toute les issues, et à partir de là, c'était fini).
La minute de "capture" :
Je suis mis à terre, face contre sol, les mains dans le dos, je sens un genou et 80kg environ sur mes poignets (Aïe). Je suis méticuleusement fouillé, membre par membre par deux gentils. Pendant qu'un m'immobilise trois membres (en général, genoux sur deux, et clé sur un bras) l'autre fouille le membre restant.
Je ne pense même pas à me défendre (trop mal pour ça ^^). Je prie juste pour qu'ils ne me retirent pas mes chaussures, vu que j'avais caché dedans une pointe de flèche (chaussure gauche) et une tige métallique relativement dure (tordable, jambe droite).
Ils me retirent le couteau que j'avais en poche, ainsi qu'une grenade d'exercice et un papier (c'était ma liste de courses, mais c'était resté là, donc ils l'ont pris... bref)
Je sens de la corde qui s'enroule autour de mes poignets. Vu l'épaisseur, j'imagine que c'est un bout de corde type escalade. Presque plus par intuition que par réflexion, je me concentre pour essayer de visualiser la manière dont ils l'enroulent dans mon dos.
J'ai encore mes chaussures. Ouf.
Ils me mettent une cagoule à l'envers sur la figure. je ne vois plus que par un trou dedans. Le reste n'est que formes diffuses.
Maintenant, j'ai l'autorisation des instructeurs pour être un prisonnier récalcitrant.
Clé de bras (imaginez : mettez vous à gauche d'un ami, regardant dans la même direction. Vos mains dans le dos, et l'ami passe son bras gauche par devant dans le trou à droite, et appuie avec sa main sur votre nuque. Ca soumet sans aucun souci). Il me fait avancer, mais il appuie tellement fort que je suis presque à marcher le postérieur à 20cm du sol (pour mon 1.70m, ça brule les cuisses !) J'essaie d'imaginer la distance en utilisant ce petit trou. Environ 200m. Je reconnais l'entrée principale du fort. Ok, on va sortir.
Ah, non, j'entends une discussion : toujours pas de contact radio sur le point à atteindre pour rejoindre les transports. Je pense de suite que les instructeurs veulent me donner du temps pour me libérer. Les gentils me mettent dans une salle à coté, assis en tailleur très serré (position du supplicé cambodgien ou taiwanais, supposée impossible à s'en libérer, mais j'ai les articulations assez souples, je sais que je peux la quitter), face au mur. Je leur demande gentiment si je peux au moins m'allonger pour souffler un coup. Accepté. Ca ne le choque même pas que je me défasse seul de cette position. Tant mieux pour moi.
Je reprend deux inspirations, et j'en profite pour défaire une largeur de noeuds dans mon dos. J'ai maintenant 20cm de mou entre mes deux poignets. Je garde un oeil à travers ce trou sur le gentil censé me garder. Il regarde dehors, j'ai peut être 20s devant moi.
Je tente de me mettre à genoux, en appuyant sur le sol avec mes poignets. Ok, c'est bon. Maintenant, faut prier pour que je sois assez souple pour m'allonger en gardant les pieds dans le dos. J'ai su le faire....
Je sens quelques muscles tirer un peu trop fort à mon gout, mais ça passe. Je récupère la pointe de flèche, et me remets en position allongée "standard". Dans le dos, je commence à couper la corde. C'est galère.
J'entends les crissement de la radio. Je vais manquer de temps. Je mets les bouchées doubles sur la découpe. Pas assez rapide. je vois mon garde faire demi-tour et m'annoncer qu'il faut se lever. Je joue la carte de la difficulté à se relever pour gagner le temps de cacher le mou et la pointe dans mes mains. D'un doigt, je tâte le reste à couper. Pas grand chose. Un brin élastique ou deux, guère plus.
Mon garde me ramène en clé de bras vers l'entrée principale (je prie pour mes cuisses, mais surtout je mets toutes mes forces dans mes mains. Faut que ça reste caché). J'écoute les discussions, on parle de 9km. En clé de bras, je ne pourrai pas le faire. Ils en prennent conscience sans que je leur dise. Je réfléchis à la meilleur manière de faire : mon élément, c'est la forêt. On va forcément en croiser sur le trajet. Je l'ai prouvé la veille sur un autre exercice, je sais me rendre totalement invisible en forêt. Pas d'action visible maintenant.
C'est ma chance : je profite de quelques secondes d'inattention de mon garde qui regarde sa carte pour voir l'itinéraire. J'achève ma découpe de corde. Je hurle intérieurement de joie, mais très vite, j'attrape de la main gauche le bout coupé de la corde de la main droite ; je cache la pointe dans la main droite. Je vais avoir des muscles tétanisés mais tant pis.
(Il en faut, peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux !)
Le garde m'annonce (je suis toujours cagoulé) que l'on a de la marche à faire, et donc qu'il ne va pas me faire une clé de bras sur une longue distance.
Je cache ma joie sous ma cagoule. Il demande en quel position il se met dans la marche. Le chef du groupe lui annonce 3ème position.
Marde. Ca va être chaud. Changement de plan : faut agir maintenant, fuir dans le fort, et se servir d'une sortie "dérobée" pour fuir hors du fort, qu'ils ne connaissent pas assez (moi si !!!)
Je vois à peine, mais je reconnais à 5m en avant, 2m à droite, une entrée qui va vers les sous sols, et qui me permettra de leur échapper sans aucune difficulté (ou presque).
On avance, en clé de bras direction la sortie du fort.
Je simule au maximum la soumission, vu que j'ai les poignets libérés. J'imagine très vite la manière de fuir cette clé de bras avec mes deux mains libres. Ok, remonter le coude dans la figure du mec. Ca va être tricky, mais ça peut le faire.
3m de la porte
Encore un peu ...
2m.
Il s'arrête. Je passe tout le visualise exactement la manière de fuir.
Le coude dans la figure, retrait de la cagoule, je suis bas sur mes appuis, en deux pas je peux être dans la porte, 3 pas plus loin dans le bas des escaliers. 2 secondes peut être. Ca va le faire.
1m. je sens l'adrénaline monter très fort dans le sang. J'ai une idée.
Je dépasse la porte de 50cm environ.
je remonte le coude droit dans la tête du garde. il recule la tête, et me libère de sa clé sans même s'en rendre compte. De la main gauche, j'ai déjà retiré à moitié la cagoule. Elle ne part pas , et obstrue mon oeil gauche. Tant pis.
Je pivote dans le dos de mon garde. Je mets la main sur sa cuisse droite. Un PA. Je le dégaine.
Je sens la dragonne. m*rde. Je lâche le PA.
Je me propulse dans ma voie de secours. Je n'entends toujours pas d'alerte. En fait, je ne me souviens pas d'avoir entendu quoique ce soit.
Je suis en bas des escaliers quand je reprends mon souffle. 2 peut être 3 secondes d'écoulées seulement ? Peu importe, je fonce.
Je parcours rapidement le trajet vers ma sortie. Je vois mon sac à dos sur le trajet. Cadeau des instructeurs ? Un sac goutte 35L, que j'avais acheté pour conserver une possibilité de faire des roulades avec un sac à dos.
Je l'attrape à la volée, et l'enfile en courant. Je vois la lumière du jour, Je fais encore 10m environ, me cache rapidement (je suis encore dans l'enceinte du fort, il me reste les douves à traverser là.)
J'ouvre mon sac. Deux fumigènes, une grenade à blanc, un revolver, et mon camelbak de 2L. Je prends 20s pour vérifier la contenance du révolver : 6 cartouches à blanc. Mis à part la grenade à blanc et le camelbak, le reste a été rajouté par les instructeurs pour me corser la difficulté.
Merci les instructeurs, j'étais même pas au courant qu'on avait ça en stock...
Je lance un fumi dans le dédale que je viens de quitter. Je regarde ma montre. J'estime gagner 1min minimum avec ça.
Je monte le merlon qui mène vers la corde de pont. Elle est encore en place.
Je lance l'autre fumi de toutes mes forces à l'angle opposé du fort. S'ils ont conservé un mec ou deux sur le niveau principal ils vont aller se perdre là bas, et peut être entrainer le reste du groupe avec eux. (technique apprise sur Call of Duty !)
Je vérifie mes poches, et monte sur la corde de pont. Je me connais, il me faudra 3 bonnes minutes pour passer cette corde.
J'accélère. Passe en franchissement suspendu (en gros, je suis sous la corde au lieu d'être au dessus) au milieu de la corde. J'arrive pas à remonter, et je ne tente pas deux fois. J'avance. 2m avant fin...
1m
J'arrive à sortir. Temps ? environ 4min depuis évasion.
Je n'entends toujours personne arriver de mon coté. Je prends 10s pour retirer les attaches de la corde de pont de ce coté des douves.
Ensuite, je cavale.
200m. Environ 30s. J'en suis à 5min.
Je me cache dans un buisson. Je reprends mon souffle et évalue ma situation.
Forêt à 500m, sur ma droite, c'est à dire dans l'axe du mur du fort le plus proche, ce qui serait un trajet à découvert. Minimum 2min30s. Moyen. Ils ont un TP (avec fusil à lunette). Pas de blessures sérieuse, quelques éraflures. J'ai perdu la pointe de flèche. Main droite tétanisée. Main gauche guère mieux.
Je prends une gorgée d'eau, et revérifie le contenu de mon sac. Un motorola ?! Je l'allume, et le met dans une poche avant de ma guerilla.
Je perds une bonne minute à évaluer la situation, et à trouver une voie de sortie quand la radio grésille "L'Aspi ?"
Je sors la radio : "Oui ?"
"Fin d'exercice".
"J'arrive".
J'ai ensuite perdu 20min à chercher ma pointe de flèche que j'ai lâché quand j'ai pris mon sac.
Voilà, débriefing par les instructeurs..
Bon, mon debriefing perso : mes gros avantages étaient la pointe de flèche et la connaissance des lieux et de leur point et méthode d'arrivée.
La seule chose que je modifierai : denter un coté de la pointe de flèche pour faciliter la découpe, et lui mettre une dragonne.
Les fumis c'était plus pour de la diversion à l'arrache que pour de l'efficacité quelconque. Les stagiaires m'ont avoué n'en avoir vu aucun.
Ah, et pour la tige métallique, c'était prévu au cas où les mecs me mettaient des menottes type police ou gendarme.
Encore désolé pour le déterrage, mais je souhaitais vraiment partager cette expérience.