Il est bientôt trois heures de l'après midi en ce dimanche où tout semble tourner au ralenti. Les nuages bas font comme une chappe grise et froide sur les contreforts des falaises massives du Saint-Eynard. Paul vient de se reveiller de sa sieste. Il pète de forme, saute sur le lit, veut des guilis. Adèle en bas entame son quarante cinquième coloriage du weekend. Faut qu'on sorte prendre l'air.
Direction le Manival, à deux ou trois kilomètres de là, notre arrière cours, là où on va quand il est trop tard pour aller ailleurs. Deux ou trois voitures sont stationnées sur le minuscule parking. Les quelques rares détonations qui résonnent dans l'immense ravin nous renseigne sur l'identité des propriétaires des véhicules. Casquette rose acidulé pour Adèle, bob orange fluorescent pour Paul, gilet de signalisation pour ma pomme et gros pull flashy pour ma chère et tendre.
Dans l'immensité terne des couleurs de novembre, on ne risque pas d'être confondu avec une bande de sangliers en maraude.
Le chemin est maculé de feuilles de chêne detrempées. Dessous, la caillasse glissante nous tend ses pièges, et malgre de nombreuses glissades plus ou moins bien contrôlées, Paul et Adèle ont déjà les poches bourrées de glands, de mousses et de lichens, trois bâtons dans chaque main. Chaque enfant nous rappelle les dizaines de milliers d'années que l'homme a passé en tant que chasseurs cueilleurs. Ce besoin de collecter, d'avoir un bâton dans la main, est-ce une partie de notre inconscient collectif qui se transmet de génération en génération ? Ou ce comportement est-il gravé dans notre patrimoine génétique ? Finalement, ne sommes-nous toujours pas des chasseurs cueilleurs que la civilisation a domestiquée ?
Le chemin débouche dans une belle clairière de hautes herbes jaunies par le gel. A quelques endroits, la terre est complètement retournée par des sangliers en quête de pitance. Un motoculteur ne ferait pas mieux. Sur le chemin, une douille de métal. J'envie celui qui va se remplir la panse. Je plains le pauvre animal qui a croisé la trajectoire de la balle. Je mets la douille dans ma poche, en souvenir. La brume s'accroche sur les frondaisons tarabiscotées des chênes vermoulus. Autour de la clairière, le sous bois assombri par les verts du houx et du buis n'est pas engageant. Paul s'étale de tout son long dans une flaque de boue épaisse. On dirait une bauge. Adèle eclate de rite. Il pleure, vexé, la poursuit avec son bâton qui fait trois fois sa taille. Un petit rappel à l'ordre et la petite troupe quitte la clairière.
Un peu plus loin, un panneau rouge pompier informe le promeneur "ATTENTION, DANGER, RISQUE D'EBOULEMENT". Le ravin du Manival, aux dimensions colossales ne cesse de s'agrandir, grignotant patiemment les contreforts orientaux de la Chartreuse. Un peu plus loin, la "Table des Géants" comme l'ont surnommé les enfants. Il s'agit de gros blocs de roches qui se sont detachés du Château Nardent, sept cent mètre plus hauts et que les gens de l'ONF, probablement, ont agencés en une table et tabourets géants. A chaque fois, Adèle scrute la chênaie pour voir si les géants ne seraient pas dans le coin. Puis vient la sempiternelle et inévitable escalade de la dite table et le saut de tabouret en tabouret. Autour, l'héllebore fétide,l'herbe des fous, pousse en grandes brassées. C'est une jolie plante, qui fait de drôles de fleurs vertes en plein hiver mais cela fait longtemps que les enfants savent que celle là, il faut la laisser tranquille. Sur des feuilles de curieux champignons sphériques ressemblant beaucoup à des fraises des bois attirent les convoitises. Pas touche ! Paul me regarde, pas très convaincu que cet appétissant boule rouge soit pas mangeable. Encore moins convaincu que cela soit un champignon et pas une fraise. Le chemin continue dans une petite combe particulièrement humide et sauvage. La brume, les lichens barbus tombant en rideau depuis les branches tortueuses, les pierres moussus... nous sommes à Fangorn !
Cela pourrait être lugubre et pourtant, non. Simplement beau, mystérieux et sauvage... La lumière décroit, il va nous falloir regagner la chaleur de notre foyer.
Une simple balade d'une petite heure qui donne le rose aux joues, la sérenité à l'esprit et une sacré collection de glands !
lunar