Quand je voyage seul, j'emporte un petit cahier d'écolier et un
space pen.Un journal de voyage pour me souvenir des infos pratiques, comme les lieux, les prix, les trajets, le matos utilisé, les améliorations possibles.
J'y colle mes pensées, ce que j'ai vécu dans la journée. Cela n'a aucune prétention littéraire.
Ce n'est pas destiné à être lu par quelqu'un d'autre que moi. C'est plein de mes fautes d'orthographe.
Mais cela concerne la survie. Parce qu'il n'y a rien que j'aime autant qu'être isolé pendant des semaines au fond de "mes" forêts.
Je suis isolé mais je ne me sens pas seul. Parce que je m'oublie. Au bout de très peu de temps je redeviens un animal.
Les premières nuits, c'est comme si mon ego se débattait pour ne pas être dissous.
La lune est très grosse au dessus de l'équateur.
Une nuit, au fin fond de la forêt, perdu en pleine montagne, caché dans un hamac camouflé dans la végétation, j'ai cru que la pleine lune était le projecteur d'un hélicoptère qui me traquait.
Une vraie panique.

Après une ou deux nuits, de peurs. Plus rien.
Juste du calme. Pas de paroles, évidemment. Pas de rôle social à tenir, d'image de moi-même à soutenir vis à vis de l'extérieur.
Les gestes ralentissent, les sens s'aiguisent. J'ai le sentiment calme et profond d'être le même en beaucoup plus affuté.
Je fais ce qu'il y a à faire sans peur. Je regarde par terre pour ne pas piétiner une saloperie, en l'air pour ne pas me prendre une branche pourrie, je fais attention où je pose les mains.
Complètement dans le présent. Sans pensées qui m'emportent vers les gens que j'aime, et qui pourraient me manquer si je ne plongeais pas totalement dans le présent.
Bref, j'aime vivre seul au fond des bois

Mon petit cahier est un petit exercice intellectuel quotidien que je trouve nécessaire pour ne pas complètement oublier que je suis un humain.
J'ai retrouvé celui de ma deuxième expé.
Quand j'aurais un peu de temps, je posterai ici quelques passages. Surement pas tout parce que c'est plein de répétition d'un quotidien pas très passionnant à lire.
Je cherche l'aventure. Aller au bout de mes limites. J'aime la vie dans la nature. Les réflexions de Thoreau, Emerson
Mais aussi de
Zykë
Je cherche des zones vraiment sauvages, à des jours de marche de toute vie humaine.
Des lieux hors du temps, inchangés par l'homme dans lesquelles seuls les satellites qui brillent la nuit au dessus de l'équateur me rappellent ce siècle.
Ce goût de l'aventure me pousse à aller parfois dans des endroits interdits ou à faire des choses interdites.
Donc, techniquement à ne pas toujours respecter les lois locales.
Je ne pousse personne à faire pareil, j'expose ceci en préambule pour expliquer le coté « invisible » du campeur.
Cette expé était solitaire et clandestine. J’ai donc changé tous les noms.
Les textes en italiques suivants sont des extraits tirés de mon cahier.
A me relire, je vois que je fais pas mal d’allusions qui peuvent être incompréhensibles.
C’est dû au fait que je n’écrivais que pour moi. Je ne touche pas à mon texte original, mais j’ajouterai les éclaircissements que je jugerai nécessaire à la compréhension par tous (y compris les profanes, pour certains matériels qui semblent évidents aux habitués de ce forum) en vert.
Pour ceux que ça pourrait intéresser :
Extraits du journal d’un campeur invisible.
Le 4/01
Il est 19 heures. Je suis dans un petit restau dans la dernière ville avant les montagnes, Santo Domingo.
Deux jours pleins de rebondissements à faire les bas fonds de la capitale pour trouver un flingue.
Donc, hier matin, le 3, j’ai pris un taxi pour prendre mon car vers 5 heures. Pas de problèmes. Trajet d’environ 7 heures.
Trajet assez long mais de jour. J’ai pu profiter du paysage. Nous avons passés un col à presque 3000 mètres sous les nuages. Ça caillait vraiment. A un des arrêts pipi tous les passagers essaient de se réchauffer avec un café. Je fais pareil. Descente dans la vallée, le soleil apparait. On se rapproche de « mes » montagnes. Arrivé à Santo. J’ai l’impression d’être déjà venu… Je m’installe dans un petit hôtel en bordure du bled. Je ne veux pas être reconnu dans celui de l’année dernière. Je paie quelques dollars pour une espèce de petit bungalow en préfab. Douche en forme de chaise électrique, comme en Inde. (système fréquent dans beaucoup de pays tropicaux. Les décharges électriques arrivent. ça réveille le matin
)
Je vais déjeuner dans mon restau préféré et prends un bus pour la dernière ville avant la frontière, Ciudad Esperanza. (1heure30).
L’arrivée est toujours aussi impressionnante. La route, à peine large pour deux bus, serpente dans les montagnes. Ravin d’un coté… Arrivé en ville, 5 minutes après je reprends un bus pour la frontière. 30 minutes après, je cherche la quincaillerie de l’année dernière, où j’avais pu acheter une arme. Fermée ! m*rde. Par les grilles, j’aperçois des armes. Je me renseigne à coté. En vacances jusqu’au 15 janvier. m*rde. (Pause dîné)
Bon. Donc, m*rde. Je fais toutes les autres quincailleries. Rien. On me dirige vers le grand Bazard « WONG-SHU ». Fermé pour cause d’inventaire jusqu’au 5. Bon. Le moral à zéro je repars à Esperanza. J’essaie partout. Rien. J’arrive à l’arrêt de car 30 minutes après le dernier départ pour Santo. Taxi. On rattrape et dépasse le car. Je rentre dans ma cabane. Il fait nuit, je suis seul, fatigué, sale et sans arme. J’ai le cafard et me demande si je vais avoir le courage de continuer.
Ce matin il faisait beau. Je me rase, me douche et le moral revient. Il faut que je sois plus agressif pour continuer. J’ai une autre idée. Je rebondis. Pas d’arme à feu ? Pas grave. Je cherche un arc dans Santo. Rien. On me dit : « à la frontière, chez « WON-SHU ». m*rde ! Il est fermé ton put**n de WON-SHU ! Je reprends un bus à 9h pour Esperanza. A Esperanza, changement de bus pour la frontière. Puisque WON-SHU est fermé, je vais passer la frontière et pousser jusqu’à la première grande ville, à environ une heure de la frontière. Voir si je peux trouver une arme à feu. Au pire j’achète un lance-pierre. Je plaisante. Un arc. Seulement je me dis que si je sors du pays pour y revenir dans deux ou trois heures, ils risquent de se demander pourquoi. Et si je trouve seulement une carabine, je ne pourrais pas passer la frontière avec.
Donc, logiquement, je décide de rentrer illégalement dans ce gentil pays d’Amérique latine.
Sans passer par les cases sortie et entrée des deux douanes. Je monte dans un minibus et pars vers la ville. Tout va bien. Dix minutes plus tard on ralentit devant un barrage volant de police. Gloups. Un flic en civil monte dans le minibus. J’entends la musique de Midnight Express. Il porte des Ray-bans noires et sans bouger la tête il regarde tout le monde. Je sais bien qu’avec ma tronche d’européen, je n’y couperais pas. Mais je garde mon calme (en apparence) et affiche une bonne tête d’innocent. Une chance sur 1000. Ca marche très bien puisque le flic m’interpelle et me demande mon passeport. Je le sors calmement en souriant. Innocent. Il le feuillette. S’arrête sur les tampons de son pays, de l’année dernière. Il cherche ailleurs et ne trouve pas. Il me pose des questions. Je fais l’andouille ahurie. Je comprends plus l’espagnol. Des gars du coin, compatissants me traduisent en anglais. J’explique que non, je ne suis pas passé par la douane parce que je pensais que ce n’était pas indispensable pour rester prêt de la frontière, que j’ai l’habitude parce qu’il n’y a plus de frontières en Europe et que je pensais que c’était pareil, que mes bagages sont encore dans le pays d’à coté et que je vais juste visiter leur charmante ville et que je rentre ce soir.
Le vrai con.
Un noir m’explique en anglais que même pour une journée je dois faire toute la paperasse. Il traduit au flic patibulaire. Me font descendre. Un autre flic en tenue me demande d’où je viens. On parle football. Quelques minutes après ils arrêtent un minibus dans l’autre sens pour réexpédier l’idiot du village vers la frontière. Bon. J’abandonne l’idée du flingue. Je vais faire tamponner mon passeport pour sortir. Ensuite je passe l’autre douane pour rentrer. Me demande un billet de retour vers la capitale !! au moins 200 $ . Ca va pas non ?! Je décide que j’en ai assez fait. Je vais faire annuler mon tampon de sortie. J’explique mon cas et la fille annule. Avant de reprendre le bus pour Esperanza j’essaie de trouver un arc sur la frontière. Rien. On me dit WON-SHU. Il est fermé ton put**n de Chinois ! Dans la dernière quincaillerie que je visite on me dit que le chinois est ouvert. Dubitatif, j’y fais un saut pour prendre au moins son tel. S’ils ont un arc je reviens demain. C’est ouvert ! Bon. Je demande. Le type à l’entrée croit qu’ils en vendent. L’espoir renait. Je m’approche et vois des fusils de chasse sous marine, matos de pêche, fléchettes etc.. Ça a l’air bon. Non. Rien. Gardant le moral, je décide d’acheter une arbalète de plongée avec des palmes afin de rentrer à la nage. Non, je divague. Je me casse. Tant pis, je me ferais une lance. Bus pour Esperanza, je cherche un arc, rien. J’ai une heure avant la correspondance pour Santo. Je passe devant un cyber café. 25 minutes de connexion. Il n’y a personne. Il est 23h20 en France. Je repars. 2h30 de route au lieu d’une 1h30. C’est bien le bus pour Santo mais pas direct du tout. Voyage fatigant. Musique latine à fond. Ça lasse. J’arrive couvert de poussière à Santo vers 17h10. Je vais acheter une machette et de la ficelle, du PQ, savons, gâteaux et bonbons. Je rentre dans mon clapier me laver et ressort diner. Voilà, j’en suis là. J’attends 11 jours devant la quincaillerie à la frontière, je perds 3 jours allé et retour à la capital pour trouver un arc ou m*rde. m*rde. Raz le bol. La motivation me manque. Il faut que je reparte très rapidement sinon j’ai peur. Trop orgueilleux pour abandonner. Et puis je sais que le découragement vient de la fatigue. Demain ira mieux. Ah ! Ce matin j’ai eu mon fils au téléphone. Il va bien. Je suis heureux. Demain je me casse.
Le 5/01
Je suis dans mon hamac. La nuit vient de tomber. J’écris ces mots allongé à poil sur mon sac.
Ce matin je me suis levé à 6 heures. Je suis allé déjeuner puis faire les derniers achats de matos, une lime pour la machette, de la ficelle et du fil de fer. Je suis rentré préparer mes sacs.
J’ai enfin sorti mon sac à dos du sac de nylon noir destiné à le camoufler en zone urbaine.
(Je cherche la discrétion. Le vert armée est idéal pour passer inaperçu en forêt et idéal pour se faire remarquer en ville
. Passage de douane facilité car les douaniers respectent le "riche" porteur de sac en toile noir et emmerdent le beatnik "pauvre" avec son sac à dos militaire. Vérifié. Et moins de risque que les sangles soient arrachées dans les manutentions et qu'il soit ouvert par les bagagistes curieux).
J’accroche les deux poches latérales du Bergen et j’essaie. "Pesado". Au moins 30 kilos. Je sors me chercher un taxi pour m’emmener le plus prêt possible du pied des montagnes. Le gars est d’accord pour se taper les chemins de terre. On repasse à l’hôtel récupérer mes sacs. Le gars s’arrête sur le chemin pour prendre son fils. Le type me confirme qu’il y a un poste de gardiens et faudra prendre un permis. Bon…
On se rapproche. On arrive devant une barrière. En fait la route traverse une ferme. On s’arrête à un péage. Le gardien remplit des papiers et on repart. Re barrière. On montre le papel et on passe. Peu de temps après, nous arrivons au dernier nom sur la carte. Après il n’y a que du vert, quelques serpentins bleus et des courbes de niveau. C’est même pas un bled. On dirait un bidonville sur la gauche et des bâtiments agricoles à droite. On s’arrête. Le chauffeur demande la station pour camper. On repart et nous arrivons devant un grand chalet en bois. C’est la fin de la route. Je pense être accueilli pas les gardes… On s’arrête. Ça m’a l’air d’être fermé. Pour l’instant. Il y a deux affiches sur la porte. Celle du dessus est lisible du taxi. Le chauffeur de demande ce qui est écris.( en anglais) Je lui lis « laissez vos chaussures devant la porte ». Il me répond « non, celle du dessus ». Je lis « Les chercheurs doivent être en conformité avec la loi N°251X et avoir un permis en règle pour être dans le parc. Interdiction de faire de feu, de chasser, etc… » Le chauffeur me demande ce que c’est. Je me retourne et lui sourit avec un pouce en l’air « Pas de problème ». Rassuré et descend de la voiture et on sort les sacs. Je le paie et ajoute un bon pourboire et toute ma mitraille pour m’alléger. Il me remercie et me demande quand et comment je compte rentrer (« dans 6 semaines, à pied à travers la forêt »…). Je le rassure. « Dans quelques jours. » je lui demande son numéro de téléphone « au cas où ». Il me demande si j’ai un portable. Je lui mens en lui montrant l’étui du GPS à ma ceinture. » De toute façon, le chalet n’est qu’à quelques minutes de marche des bâtiments agricoles et la route descend. Si j’en ai marre, je rentre et te passe un coup de fil ». Rassuré sur mon sort, ils font demi-tour. Je salue en portant mes sacs devant la porte du chalet (qui est fermée avec un gros cadenas).
Disparus, je commence par faire le tour du chalet et regarde si il y a de la vie dedans. Rien. Le chalet est vraiment en lisière de forêt à 15 ou 20 mètres. Je vais repérer une entrée dans la jungle. Je fais demi-tour. Ce n’est pas le moment de trainer, les occupants du chalet peuvent apparaitre d’une minute à l’autre. J’enfile le sac, prends celui en nylon dans les bras et rentre dans la forêt. J’attends d’être suffisamment loin pour tout préparer. Je quitte ma tenue de touriste, attache le "Daypack" du Bergen (ce sac "PLCE Bergen" est réglementaire dans l'armée Anglaise. Vendu neuf avec un brellage sur lequel viennent s'attacher les deux poches latérales, pour former un petit sac de patrouille de 20 litres. L'ensemble fait 120 litres. Je porte le sac complet avec ses deux poches latérales sur le dos et j'ai acheté deux poches de plus pour porter le sac de patrouille sur la poitrine. 140 litres, 38 kg. Les 4 poches de 10 litres contiennent la nourriture pour 6 semaines) avec la bouffe, en poitrine, sac au dos et machette à la main, je m’enfonce dans la forêt.
La photo date de la première expé mais illustre le style général
C’est monstrueusement lourd. J’ai compté 30 kilos sur le dos et 8 sur la poitrine. Je pars vers le nord. Départ vers 11h45. J’essaie de m’arrêter seulement après une heure de marche mais c’est dur. Je transpire pas mal dans le dos même si il fait assez frais à cette altitude (1400 m). Je n’ai que deux litres d'eau dans ma gourde. Je rationne. Je découvre rapidement des bandes de plastique orange pour marquer des pistes pour les touristes. Il y en a plein. J’essaie de m’en éloigner mais je suis encore très proche de la station. Je m’arrête souvent pour écouter. Je dois me réhabituer à cette forêt, après 14 mois d’absence. Debout, plié en avant pour soulager mes épaules, je reste immobile. Je repars. A la boussole. A chaque arrêt, point GPS. Un grand bruit de branches qui craquent ! Quelqu’un approche ! J’essaie de m’éloigner. Plus de bruits. Je repérerai plus tard l’origine de ce bruit. Une bande de singes hurleurs qui mangent des fruits en haut des arbres.
Et font tomber des branches au sol. Toujours des bandes orange. Elles ont l’air assez anciennes. Mais je ne suis pas rassuré. Je ne voudrais pas tomber sur un groupe de touristes encadré par des gardes. Armés. Au mieux la fin de cette aventure, au pire de gros problèmes. Je suis assez tendu. Cela ira mieux si j’arrive à m’éloigner suffisamment. Le problème c’est que l’eau va me manquer demain. Et comme c’est la saison sèche, je ne peux compter que sur les rivières. Demain, cap au Nord-ouest pour longer le rio. Plus de chance de rencontrer quelqu’un… Cela me ferait vraiment mal après toute cette attente, ces préparatifs et ces efforts. Sophie sera contente, je ne peux pas faire de mal aux singes. Vers 16 heures j’ai commencé à chercher deux arbres à la bonne distance l’un de l’autre. J’ai installé le nouveau hamac. Je ne suis pas convaincu. Il a l’air plus fragile que l’autre. Pour l’instant ça tient. Ce qu’il a de bien ce sont les poches intégrés dans la toile à l’intérieur. Pratique. J’ai mis pas mal de temps à l’installer. Je savais que je ne pourrais pas diner. Pas assez d’eau de toute façon. Je suis allé pisser en plusieurs fois autour de mon campement pour marquer mon territoire. La nuit tombe officiellement à 17h26 (j'avais deux récepteurs GPS dont un qui donnait les heures de coucher et lever du soleil) mais comme il y a déjà peu de lumière sous les arbres c’est plutôt vers 16h45.
Les nuages sont tombés et la température aussi.

Moi pas. Faut que ça tienne 42 nuits. La moustiquaire est efficace. Je ne suis pas encore assez haut. Il y a pas mal de moustiques. Je vais manger quelques cookies et un mini berlingot de lait concentré à la vanille. Ensuite 1ere nuit en forêt.