Salut,
Quand j’essaie de dégager les motifs qui me poussent à souhaiter bivouaquer, je retombe systématiquement sur un principe premier : ce n’est pas le bivouac, en soi, qui m’intéresse, ni l’art des bois, c’est le dépouillement. C’est le dénuement qui doit précéder les installations de fortune et provoquer la débrouillardise.
Je ne cherche pas à intégrer la forêt parce que je trouve ça cool et que les arbres vont m’occuper. Je cherche à m’y dissimuler, parce que les immeubles m’écrasent au point d’en avoir mal à respirer.
Je ne cherche pas à me divertir, un dimanche, sur un terrain de camping, je désire m’échapper le plus longtemps possible de la vie citadine que je considère comme atrocement insécure (sa population, ses véhicules, ses bruits, ses lumières, ses velléités, son langage).
Quand j’essaie de dégager la cause première, rebondissant ainsi sur la question : pourquoi veux-tu apprendre la survie ? J’ai un élément de réponse qui me tanne : je suis déjà en mode survie. Survie psychologique. J’alterne entre optimisme, espoirs et tachycardies.
Sur les routes, les crises d’angoisse s’estompent complètement. Quand je marche, j’oublie qu’elles ont eu lieu. Mieux, quand je me déploie vers une destination, c’est comme si je déployais mon sort vers un paradis. Physiquement, j’aperçois la transformation, la sève exhalée, l’énergie qui afflue; le sang gonfler mes artères à l’image d’un vampire exsangue qui se réanime. Je vois, physiquement, ce n’est pas une image, des ailes sortir de ma moelle épinière — me draguer vers le haut, me rendre infiniment légère, devenir une chimère mi-humaine mi-rapace, frappée d’une liberté fatale. Forcée.
Je n’ai pas envie d’aller dans une forêt pour ce qu’elle représente d’aventures extraordinaires. J’ai d'abord un besoin vital de fuir à toutes jambes les mésaventures ordinaires. Passer l’aspirateur. Faire mon lit. Aller au supermarché.
Je n’ai pas choisi un jour au réveil de devenir semi-nomade. C’est le mode d’être qui s’est imposé, afin que je reste en santé. Forte et courageuse.
Pendant longtemps, j’ai cru que j’avais peur des gens. Je croyais que l’ochlophobie et les conduites d’évitement c’était parce que « j’avais peur de ». Les causes sont, en fait, très différentes. De même que je n’aime pas les lumières centrales de couleur blanche, je n’aime pas les humains en général. Ils me cassent les c*u!lles, la majeure partie du temps. Ils m’ennuient, très vite. Ou bien je ressens le besoin de les tenir à distance parce que je n’ai pas assez confiance et que je me sens jugée. Et je n’adhère pas aux fondements sociaux et aux grilles de lecture notoires sur lesquels sont basés ces jugements. Je me sens au-dessus. Je me sens différente. Je me sens plus riche.
J’ai acheté un I-phone 8 reconditionné l’an dernier. Parce que l’Androïde trouvé à bas prix sur une île en Thaïlande, était trop cassé. J’ai par mégarde brisé cet I-phone. Il est bardé de morceaux de scotch jauni. L’appareil photo grésille et ne fonctionne plus. J’ai commandé un nouvel I-phone d’occasion, le 13, de couleur verte. En parfait état. Je vois bien que les regards ne sont pas les mêmes, selon que je sors l’un ou l’autre, dans le métro. J’ai décidé d’utiliser l’appareil impeccable chez moi, à l’abri des regards. Et de brandir le scotché, le sale, le dégueu, dehors, juste pour faire chier le monde, exhiber mon anti-matérialisme viscéral. Pourtant, j’apprécie les jolies choses. Savoir qu’un objet est aussi connoté génère mon dégoût.
En chemin, on te pose un peu moins de questions. On te demande ce que tu fais là et où tu vas. Mais on te demande moins « ce que tu fais dans la vie ». Je ne fais rien, put**n. Mais vraiment rien. Si voyager n’est pas une réponse suffisante.
En chemin, volatile, tu peux t’inventer une vie; tu peux ne rien dire, cultiver le mystère, disparaître.
La sédentarité ne permet pas cette latitude dans la présentation de soi. Il faut être quelqu’un, il faut démontrer. Il faut comparer. Il faut être ancré. Je ne veux être personne.
Pourquoi j’aimerais apprendre à bivouaquer ? Parce que je veux être une clocharde quand bon me semble.
Parce que je veux m’offrir le luxe de clochardiser n’importe où sur cette terre, sans déranger, sans laisser de trace. Être capable de vivre sans les dépendances habituelles. Manger et boire sans compter sur une enseigne.
Je veux prendre l’habit d’une clocharde céleste qui se soucie moins de son apparence, mais je ressens le besoin d’être propre et belle, en permanence, ce qui rend la tâche très difficile.
Je lisais lui, l’autre jour, et ce passage :
« Il croit qu’il faut imaginer le monde comme le rendez-vous des errants qui s’avancent sac au dos, des clochards célestes qui refusent d’admettre qu’il faut consommer toute la production et par conséquent travailler pour avoir le privilège de consommer, et d’acheter toute cette ferraille dont ils n’ont que faire; réfrigérateurs, récepteurs de télévision, automobiles (tout au moins ces nouvelles voitures fantaisistes) et toutes sortes d’ordures inutiles, les huiles pour faire pousser les cheveux, les désodorisants et autres saletés qui, dans tous les cas, atterriront dans la poubelle huit jours plus tard, tout ce qui constitue le cercle infernal : travailler, produire, consommer, travailler, produire, consommer. J’entrevois la grande révolution des sacs à dos. Des milliers, des millions de jeunes Américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés en fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rime ni raison, pratiquant la bonté, donnant l’image de la liberté par leurs actes imprévus ». Jack Kerouac (Gallimard, 1963, p. 150-151).
Ps : Cultiver une vie sauvage et le détachement poétique, c’est ma façon, la plus précieuse et la plus essentielle, d’être au plus proche de l’intimité de D-ieu.