Où la ligne de départ sert aussi de ligne d'arrivée à chaque nouveau tour.
Quand j'avais 18 ans, j'étais trop fier pour mendier encore le grand sac à dos de mon père. Alors je suis allé au surplus militaire du Pouzin et avec mon budget "autour de 50 francs..." l'aubergiste m'a filé une Chose. "Ils ont ça dans l'armée. C'est un sac F1 d'occasion".
Le truc en coton vert foncé et en toile étanche épaisse avec des boucles en métal sentait un univers à part. Il transpirait encore la souffrance et le moyen-âge. Je suis rentré chez moi avec. L'ai essayé. C'était malpratique au possible. Effrayant. Sombre. Ca sentait la folie du concepteur. Juste misérable.
Alors j'ai continué à emprunter le sac de mon père pour les randos. La Chose s'est contentée de partager mon réduit d'étudiant valentinois, servant tantôt à faire les courses, tantôt à porter du linge à la laverie, et surtout beaucoup comme meuble d'appoint. La Chose et moi on se regardait avec méfiance.
Un an et un job étudiant plus tard, j'achetai un sac Mil-Tec de 75 litres dans un surplus lyonnais. Il
ressemblait à un vrai sac à dos. Mais en fait non.
Trop grand. Trop mou. Trop suant. Trop fatigant. On a fait plein de voyages ensemble, des bivouacs en montagne ou devant des gares andalouses, mais je ne l'ai jamais aimé.
Alors j'ai recommencé à utiliser le sac F1. Là j'ai compris qu'il n'y avait rien à comprendre : il n'y avait pas "la bonne façon" de s'en servir. Le F1 n'a pas de logique. C'est à son utilisateur de l'arranger selon sa logique à lui. Alors j'ai commencé à avoir un sac selon ma logique. C'était cool, mais toujours aussi inconfortable.
Dans ma quête de confort, j'ai cherché l'allègement. En cherchant l'allègement, j'ai trouvé les MULs. Leurs premiers pas en ligne m'ont convaincu de me prendre un sac de 35 litres. Ce fut un sac d'alpinisme de chez Black Diamond. Celui là était génial. Super confortable, léger et solide, et m'empêchait d'embarquer du matos inutile (et donc inutilement lourd). Ses 35 litres et moi avons marché de Grenoble à Chambéry en plein hiver en trois jours, en coiffant six ou sept des principaux sommets de Chartreuse, sans autres traces dans la neige profonde que celles de mes raquettes. Au printemps on a fait 200 km à travers les Alpes du Sud sans fatigue. Ca roulait pour nous, mais toujours au prix d'un matériel émporté minimaliste, spartiate, sans marge. Lui et moi on s'est tapé quelques caillantes mémorables. Et en été c'est pour l'eau qu'il manquait de place.
J'ai accepté la prudence et, à contre-coeur, j'ai occasionnellement ressorti le sac F1 quand sa capacité d'emport plus élevée devenait nécessaire.
Mes soirées d'étudiant étaient alors occupées à donner des cours privés au noir à des bourgeois parisiens qui payaient bien, et je pus sans difficulté offrir au fin gentleman que j'étais devenu Le* (* : The, dans le texte) sac qu'il avait toujours mérité et qui apporterait la tranquillité d'esprit nécessaire à tout bon randonneur/voyageur/mec normal pour
enfin passer aux choses sérieuses. Un Karrimor Jaguar de 55 litres me séduit, extensible tant bien que mal jusqu'à un peu plus. La giga classe avec une réputation d'enfer, un matériau épais, un système de portage tellement cool qu'il avait un nom, tout ça. Ma complaisance et moi avons fermé les yeux sur ses 3.2 kg à vide. Facile à vendre... facile à acheter.
A l'usage ce fut une grande déception. L'armature de l'exosquelette bloquait mon dos habitué à se tortiller naturellement, et mes dorsaux faisaient mal à force de ne servir à rien. Les mousses accumulaient les épines ou la boue. Leur épaisseur trop molle me paraissait inutile. Y'avait plein de réglages mais aucun là où j'aurais vraiment voulu... Plusieurs petites coutures partaient en vrac et j'ai dû les refaire.
On a fait un peu de montagne sans grande conviction. Son poids à vide pesait sur ma conscience. Un jour je l'ai revendu à Juju. Juste après que mon pote m'ait tendu les biftons, après l'avoir essayé pendant trois jours sur des glaciers, une poche latérale a craqué. Je m'apprêtais à lui rendre le fric, dégoûté, mais il a préféré garder le sac quand-même. Merci Juju.
J'ai alors viré le linge sale du sac F1, l'ai déplacé vers le placard à matos, et on s'est souvent retrouvés de sortie ensemble au dessus de mon logement à Grasse, et deux semaines dans les Alpes autrichiennes. Le Black Diamond devenait doucement jaloux.
Un jour j'ai vu un Berghaus Vulcan. Coup de foudre. J'ai commandé le même sur internet, en me fiant au guide des tailles. J'ai pris une taille IV. Merdos, l'usage montrera que j'aurais dû prendre une taille en dessous. Peu importe. On a fait plein de trucs, même s'il me faisait souvent mal aux hanches à cause de son armature trop longue. Mon passé quasi-MUL se foutait un peu de ma gueule, mais j'ai continué avec et ai finalement donné mon sac F1 devenu inutile à un mec du forum qui voulait assembler un BOB dedans.
La vie m'a emmené vers d'autres horizons où la rando et l'alpinisme avaient moins de place. Je devais me débarasser de tout le superflu. J'ai donné le Black Diamond à un ami qui se mettait alors à l'alpinisme.
Puis un jour, un peu plus tard, sans trop savoir comment je me suis réveillé vendeur dans un magasin de matos en Ecosse. On avait des deals avec les fabriquants. J'ai obtenu pour peanuts un exemplaire d'avant-série de ce qui deviendrait plus tard l'Osprey Kestrel 58. Il était vraiment pas mal du tout celui là ! On a pas mal croisé à travers le pays marécageux. Confortable, léger, bien équilibré et des volumes plutôt bien accessibles. Mais fatche qu'il était raffiné. Trop pour moi. Des coutures partout. Des trucs et des zigouigouis optimisés pour être super classe, pas pour tenir la vie dure, et impossible à réparer soi-même. Pendant ce temps au magasin je voyais en masse des sacs Osprey revenir en garantie après un an d'utilisation...
A l'occasion d'un passage dans la famille, j'ai importé mon bon vieux Vulcan en Ecosse. On a repris les bonnes habitudes ensemble et j'ai revendu le Kestrel sur le forum, en me disant qu'un sac solide et léger ça devait bien exister.
Avance rapide, retour d'exil, je redécouvre le GoLite Jam et pense tenir là la réponse à tous mes cahiers des charges secrets. J'en achète un neuf et suis enthousiasmé. En comparaison le Vulcan est une hotte encombrante malpratique que je file à David.
Mais horreur. Le Jam vieillit à vue d'oeil après chaque sortie. Pendant ce temps, Guillaume me donne gentiment un de ses sacs F1. Au fil du temps je me sers du F1 pour les stages CEETS, et du Jam pour mes pratiques perso. Très légèrement customisé, le F1 devient de plus en plus pratique. Je l'attrappe de plus en plus naturellement. Sa forme le rend bien plus facile à charger et à utiliser sur le terrain. Et si on le charge peu, c'est finalement un Jam du pauvre. Jusqu'au jour où je me suis rendu compte que le Jam ne sortait plus du tout. Je l'ai gardé encore un moment dans un placard, aucazou. Mais non.
12 ans après avoir décidé que le sac F1 était trop mauvais pour moi, je n'ai toujours pas trouvé mieux...
To be continued...
