Que le violeur ou l'agresseur soit malade ou pas n'est pas le fond du problème de l'acte qu'il pose... Qu'il y ait un travail en amont pour éduquer un jeune aux rapports de force (car je ne distingue pas l'agression sexuelle d'autres formes de violence, je pense qu'elle est l'expression des mêmes carences) ou en aval pour responsabiliser l'auteur par rapport à son acte n'enlève pas la nécessité de la punition et de la réparation aux victimes.
Je bosse dans un collège (= jeunes de ± 11-16 ans) de la banlieue lyonnaise. 900 élèves, milieu moyen, habitat majoritaire en lotissements, parents employés, ouvriers, petits artisans ou petits commerçants, très peu présents car travaillant beaucoup pour payer les emprunts, et équipant leurs enfants de loisirs électroniques. Élèves pas spécialement durs, donc, mais globalement peu travailleurs, passant leur temps sur msn, à s'envoyer des "coms" sur leurs skyblogs, ou allant chez les uns les autres, plutôt qu'à bosser. Mais bon, c'est comme ça, je ne veux pas m'apesantir là-dessus, sinon pour bien indiquer qu'il ne s'agit pas d'un endroit déshérité.
Voilà deux ans, les gendarmes sont venus embarquer chez eux à la première heure pour les mettre en garde à vue une petite dizaine d'élèves de quatrième et de troisième (13 à 16 ans), suite au viol répété d'une fille d'une quinzaine d'années pendant plusieurs mois (elle était contrainte, sous la menace de représailles si elle résistait ou parlait, de se laisser faire dans une cave de villa, après les cours). C'est une de ses copines à qui elle avait fini par se confier qui a lâché l'info à ses propres parents. La fille n'était plus au collège, mais elle y était passée, et une de ses sœurs y était encore.
Les élèves coupables avérés (auteurs ou témoins-complices — il fallait quand même bien la tenir — ont avoué sans difficultés) étaient des ados dans la moyenne de ceux qu'on a, j'en connaissais très bien plusieurs, ainsi que leurs parents, tout à fait sensés et "normaux", milieu sans particularité, dans la norme locale. Bien socialisés, pas de problème scolaire notable.
Le jour de leur arrestation, l'info a commencé à circuler de bouche à oreille ; le lendemain matin, sortie dans la presse locale, tout le collège en ébullition. On voit dans le préau et un peu partout dans la cour des groupes de filles de 4e et 3e en train de faire leur crise, sanglotant les unes sur les autres, dans un état véritablement épouvantable, au point que le Principal a demandé à l'Inspection d'Académie d'envoyer des psys pour "écouter", selon la coutume depuis quelques années.
Avec des collègues, on s'est approchés de ces filles (nos élèves, des gamines sensées, intelligentes comme la moyenne, avec des rêves normaux, des projets d'avenir etc.) pour les écouter nous-mêmes en attendant les pros, et on a découvert ceci : si elles étaient dans cet état de désespoir, ces filles, c'est parce que leurs copains (tout le monde se connaît, bien sûr) étaient en GAV, allaient peut-être aller en prison, verraient toute leur vie foutue, qu'elles ne les reverraient peut-être plus, tout ça à cause de cette sa*o*e qui les avait dénoncés, leurs bons copains, alors que, sans aucun doute, elle les avait provoqués et puis s'était laissé faire, bien contente.
On a écouté un peu, muets de stupéfaction, et puis on est montés en cours avec les élèves qui étaient en état, et on a laissé les pros avec ça... (La consigne officielle est d'ailleurs arrivée dans la foulée : ne pas évoquer la question en classe, refuser d'en parler, risque de débordements, affaire de professionnels de l'"écoute"...)
La question de l'amont, c'est plus compliqué qu'on peut croire parfois.
jiluc. 