Et pourtant, le 11 septembre, quelque chose est aussi arrivé au futur. Avant cette date, et tout au long des années quatre-vingt-dix, il coulait comme un long fleuve tranquille, du centre vers la périphérie. Ce qui se passait au centre, au cœur de l'Occident, semblait devoir se propager, selon des temps et des modalités différentes, dans le reste du monde. Modèles économiques, politiques, culturels, modes, technologies : tout semblait irradié par une même source extrêmement lumineuse. Il suffisait aux futurologues de se promener dans la Silicon Valley et dans les ruelles de Tokyo pour esquisser les contours d'un avenir déjà familier, rassurante projection du présent. Depuis que le monde a cessé d'être paresseux, la vie de château a pris fin. Avec l'effondrement des Twin Towers, la clarté des pronostics en matière de modèles sociaux a elle aussi chuté. Il se peut dès lors que le futur, tel un saumon, remonte le cours du fleuve, produisant l'impensable : des futurs périphériques qui acquièrent un rôle central et pénètrent le cœur du système, exactement comme les avions lancés sur Manhattan depuis une grotte afghane.
Les choses se compliquent : ce n'est plus seulement le centre qui irradie la lumière du futur sur la périphérie, mais cette dernière aussi porte en elle l'embryon de futurs possibles. Non seulement pour elle-même, mais pour nous aussi, étourdis qui croyions avoir atteint la fin de l'histoire.
Renaît dès lors l'exigence du voyage. Et le but est toujours le même. Non pas tant de partir à la recherche de quelque chose de nouveau, mais plutôt de nous retrouver en nous reflétant dans des réalités qui révèlent notre identité.
Giuliano Da Empoli - La peste et l'orgie
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