D'autres nuits dans les Palmiers

Démarré par Mary, 26 Mai 2025 à 02:00:43

Mary

Elle m'avait donné son adresse. Mais sans numéro, sans rue et sans code postal. Inzgen Aït-Meloul, Temsia. Point barre. Je n'avais pas d'autres infos. J'avais 19 ans.

En bus depuis Dar Beïda, j'ai rejoint Agadir, valise en main. Au gars du taxi, j'ai tendu le bout de papier sur lequel les indices avaient été griffonnés un an auparavant.

J'ai demandé à la rue, aux habitants et aux hanout. Dada Hassan, il est où ? Une femme a pointé du doigt une maison à deux étages et m'a emmenée devant le pas de la porte. Il ne parlait pas français, et moi ni berbère ni arabe. Le prénom Karima était le seul mot que j'avais en bouche. Il m'a fait entrer avec grande gentillesse, avant de s'éclipser.

Ma copine est arrivée le lendemain. « Comment tu as fait pour trouver ? J'en crois pas mes yeux ! T'es trop forte laïster ! ». J'ai jamais bien compris ce que signifiait laïster, hormis l'expression d'un étonnement. Elle l'employait fréquemment et les autres jeunes aussi. J'ai commencé à dire laïster à toutes les sauces.

- On part au Jbel. Tu viens.
- Dans les montagnes ?
- Ouai, mais c'est pas des montagnes comme chez vous hein...tu verras.

Je savourais cette sensation d'être prise en charge. Et je me sentais en parfaite sécurité. Je portais un regard tendre sur ce qui m'entourait, tout en cultivant le recul d'un ethnographe qui fait ses premières armes.

Je me rappelle d'une camionnette ouverte et nous, debout à l'arrière, la vitesse et le vent, la brûlure sur les joues et mes lèvres gercées, la poussière aveuglante, la convivialité de l'argot couplée à une sensation de liberté prometteuse, c'était parti pour un été entier.

En parallèle au dialecte chleuh que je m'empressais de picorer, un tas d'histoires farfelues parvenaient à mes oreilles : tu vois cette maison ? Tu la vois ? Bah c'est une sorcière qui habite là. C'est dangereux, ne regarde pas.
Ok chef.

Des maisons carrées faites de briques, une odeur de paille, des bancs en bois, des coussins de duvets cousus mains. Les murs arides. Les pièces nues. Des lanternes et des jarres. Du grenier au plafond, le règne du marron.

Le matériel agricole dans une galerie-labyrinthe, pour moi c'était vraiment un musée préhistorique. Instruments en pierre, outillage rudimentaire, mortiers géants, vases en argile, des lourds machins ronds pourvus d'un tourniquet et d'une manivelle. Ça marchait à la force des bras.

Ses cousines avaient des mains gigantesques comparées aux miennes. On se complimentait mutuellement. Je me souviens de leurs traits châtains et d'une sorte de candeur humaine dans l'expression du regard.

Karima était l'interprète, au début, puis elle a complètement arrêté. De toute façon j'étais intégrée. Le langage passait par les mouvements anodins, les activités menées ensemble, et la bienveillance silencieuse.

Elles m'observaient appliquer du khôl sous les yeux. Je les accompagnais aux champs et au zamz, la source. Laborieuses et robustes, panier d'osier sur le dos, l'échine courbée, elles ramassaient les amandes en chantant : alouz alouz, ahwajmlzyxyzcyzx alouz...

On avait pas de chaîne hi-fi là-haut, et certains soirs de fête, les instruments traditionnels et les danses suffisaient à créer une ambiance électrique. Forcément rustiques, les refrains populaires narraient l'histoire du village, les récoltes et ses cycles.

On passait la nuit sur le toit, sta' en darija. Il y avait des chambres plus fraîches et sombres, pour la journée. On se lavait avec des sceaux. La chaleur était suffocante, on se réveillait à cause des connards de coqs. Assis par terre, dormi par terre, manger par terre, trier la récolte versée au sol. C'est ce magnétique et mystérieux par terre, qui m'attire aujourd'hui encore.

Les hommes tenaient la chèvre terrifiée par les cornes. Excitée comme une puce à l'idée de voir couler le sang, je n'ai pas hésité à proposer mon aide. Une fois accroché et suspendu, ils ont soufflé par une entaille réalisée près du sabot. J'ai vu l'animal gonfler comme un chewing-gum.

Des années plus tard, à l'autre bout du monde, toujours sur les montagnes mais cette-fois au pied de l'Himalaya, murmurant à l'oreille d'un veau... je lui ai promis de ne plus manger ses congénères.

Huile d'olive, miel, huile d'argan, beurre, dattes et khobz. Des produits du terroir, bénis d'une délicatesse et d'un parfum rare.

Et pour la première fois de ma vie, impressionnée par son curieux contraste, j'ai goûté, en chemin, longeant les haies de cactus, un divin fruit épineux, aussi sucré que juteux. La figue de barbarie.

Patapon

Hello,

Merci pour le partage!  :doubleup:

Tu y étais pour une mission précise, ou c'était plus du back-packing?

Tcho
"Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les laissent faire"....en d'autre termes, il faut se sortir les doigts....

Mary

Citation de: Patapon le 27 Mai 2025 à 20:06:37

Coucou Patapon,
Toujours aussi gentil et attentionné.

Je voulais juste revoir ma copine.

Mary