Je poste ici une récente tribune d'une ukrainienne sur les questions de défense et notamment la place de la population civile, parue dans Le Monde, parce que cela me semble en rapport avec certaines réflexions de David.
Je précise que je ne mets pas cela dans une logique politique, la question n'est pas celle des responsabilités dans ce conflit, de choisir un camp etc. Et bien sûr on sait d'où elle parle.
« Si l’Europe veut dissuader d’éventuels agresseurs, elle doit incarner une menace crédible – en s’appuyant sur ses chars, mais aussi sur ses citoyens »
Rappelant qu’au lendemain de l’agression russe, en 2022, les Ukrainiens dans leur ensemble se sont mobilisés derrière l’armée, l’experte ukrainienne du secteur de la défense Olena Tregub invite, dans une tribune au « Monde », les sociétés civiles européennes à se préparer.
Quand la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine, le 24 février 2022, nos forces armées n’ont pas été les seules à réagir. C’est tout le pays qui s’est mobilisé – nos agriculteurs, nos ingénieurs, nos enseignants, nos informaticiens, nos artistes, nos fonctionnaires. Ce que le monde n’a pas su anticiper – et ce dont l’Europe doit aujourd’hui prendre conscience de toute urgence –, c’est que si l’Ukraine a pu tenir, c’est non seulement grâce à la robustesse de ses institutions, mais aussi grâce à la volonté et à l’ingéniosité de sa population. Il est temps pour l’Europe d’en tirer les enseignements et de réimaginer la défense comme une mission qui incombe à chaque citoyen.
Sur le front de la sécurité, la stratégie européenne repose en bonne partie sur ses capacités de dissuasion militaire. Mais, en réalité, rares sont les pays européens qui sont préparés à un conflit de haute intensité. Et je parle ici en connaissance de cause, puisque je suis amenée à rencontrer régulièrement des responsables du secteur de la défense et de l’industrie à travers toute l’Europe – y compris en France, où je me suis rendue, en mars, au Paris Defence and Strategy Forum [Forum de Paris sur la défense et la stratégie]. En privé, tous me le confirment : l’Europe n’est pas prête.
Il ne s’agit pas ici d’une critique adressée aux armées européennes, mais d’une réalité qu’il convient de regarder en face : l’innovation ne vient pas des administrations centralisées de la défense. En France, l’armée investit ainsi dans des systèmes d’armement qui n’ont jamais été mis à l’épreuve en situation de combat et qui, dans certains cas, sont les reliques d’une pensée stratégique datée. Dans le même temps, la société civile est tenue à l’écart et ses talents sont inexploités. Jugez un peu de l’ironie : les personnes qui pourraient contribuer à concevoir des solutions de défense innovantes – les ingénieurs, les dirigeants de la tech, les entrepreneurs sociaux – ne sont ni incitées ni invitées à s’impliquer.
Il en va tout autrement en Ukraine. Ici, la société civile a comblé de graves lacunes. Dès les tout premiers jours de la guerre, ce sont des réseaux locaux, sur le terrain, qui ont permis de coordonner la logistique, le soutien sanitaire, allant même jusqu’à mettre sur pied des unités de défense territoriale. Ce sont des civils qui ont financé l’achat de drones par le biais du financement participatif, des ingénieurs informatiques qui ont mis au point les technologies de combat, et des volontaires qui ont été les premiers à traiter les traumatismes psychologiques.
L’innovation, l’esprit d’entreprise et la rapidité d’adaptation de la société civile nous ont conféré un avantage à la fois sur l’armée et sur l’Etat. Il s’agissait d’une aide pratique, modulable et mesurable. L’Ukraine est aujourd’hui la première armée d’Europe, numériquement parlant, mais notre force ne se résume pas à nos armements – elle repose aussi sur la synergie entre notre peuple et notre armée. Je crois que cette approche horizontale, dans laquelle la société civile, l’entreprise et l’armée opèrent de manière synchronisée, n’est pas seulement reproductible, mais aussi indispensable en Europe.
Les populations civiles européennes ne sont pas préparées. Ni à la guerre, ni à l’occupation, ni même aux dysfonctionnements qui iraient de pair avec un conflit majeur sur leur sol. Le gouvernement français, comme tant d’autres, considère encore que la guerre peut être une chose déléguée à des professionnels. Or, les guerres d’aujourd’hui ne se circonscrivent pas aux champs de bataille. Elles ciblent des infrastructures stratégiques, des réseaux informatiques, des systèmes d’information, et la cohésion sociale. Les civils ne sont pas des victimes collatérales. Ce sont eux, la ligne de front.
La formation des civils, la diffusion d’informations pratiques et la mise en place de systèmes de protection civile sont autant de mesures de dissuasion. Quand un agresseur potentiel sait que chaque citoyen opposera une résistance, que chaque village sera un maillon d’un vaste écosystème de défense décentralisé, le coût d’une invasion augmente de manière exponentielle. Ce n’est pas du pacifisme. C’est de la stratégie.
Cette approche globale mobilisant l’ensemble de la société ne fonctionne que s’il y a de la confiance. En Ukraine, la nécessité nous a conduits à tisser des réseaux horizontaux. La société civile peut ainsi interpeller l’armée, proposer des solutions, et même critiquer l’état-major. Ce serait impensable dans la plupart des pays. En France, les secteurs créatifs se détournent totalement de la défense. Il n’y a pas de confiance, et donc pas de synergie.
Le secteur privé joue également un rôle de tout premier plan. En Ukraine, nous avons vu des entreprises reconvertir leurs lignes de production pour répondre aux besoins de la défense, des chaînes d’approvisionnement s’adapter rapidement aux conditions de guerre, et des coalitions d’entreprises voir le jour pour faire pression sur l’économie mondiale. Par exemple, le collectif d’organisations de la société civile B4Ukraine cherche à faire barrage aux transferts de technologie qui alimentent la machine de guerre russe. Les secteurs de la sécurité civile, les spécialistes de droit international et les réseaux d’entreprises éthiques doivent faire partie de l’écosystème de la défense nationale.
Si elle veut dissuader d’éventuels agresseurs, l’Europe doit incarner une menace crédible – en s’appuyant non seulement sur ses chars, mais aussi sur ses citoyens. Le champ de bataille a évolué. Il englobe dorénavant les médias, les réseaux informatiques, les chaînes d’approvisionnement, les élus locaux et, oui, la résistance du citoyen ou de la citoyenne lambda. La Russie ne l’ignore pas. C’est pourquoi elle punit les civils avec tant de brutalité – parce qu’elle les craint. L’Union européenne doit en prendre conscience.
Nous, les Ukrainiens, l’avons appris dans le sang, par le sacrifice. Nous ne voulons pas que d’autres vivent la même chose. Mais nous sommes prêts à partager ce que nous savons, afin d’aider l’Europe à bâtir un avenir où les sociétés ne seront pas des victimes passives, mais des acteurs de la défense de la paix et de la liberté.
Olena Tregub est une spécialiste ukrainienne des réformes du secteur de la défense et de la lutte contre la corruption. Secrétaire générale de l’ONG NAKO (Commission indépendante de lutte contre la corruption), elle travaille aussi à l’agence anticorruption du ministère de la défense ukrainien. Elle est membre du cercle de réflexion français Eastern Circles et de l’américain Atlantic Council