Khee Nok, tu relèves des faits et je pense que tu as raison.
Mais tout ça, c’était
après son expérience primitive avec les chevreuils. C’est venu bien
après sa découverte de lui-même,
au terme de sa longue gestation.
Je constate, par ailleurs, une confusion générale entre ce que lui-même a pu dire sur son vécu et ce que la presse en a raconté; entre son histoire rapportée, d’une part, et toutes les interprétations a posteriori, d’autre part.
Aussi, mais c’est un sujet distinct, la médiatisation change les individus, qui prennent en assurance (et parfois en arrogance) au point d’en devenir méconnaissable.
Hier, en survolant très rapidement des articles et des bribes de vidéos, j’ai été frappée par le décalage important qu’il pouvait y avoir entre son mode d’être initial (reclus sauvage) et l’espace si particulier de l’Audiovisuel dans lequel il s’est enchâssé.
Ces deux mondes sont ontologiquement incompatibles. Ces deux mondes sont aux antipodes.
Pour shématiser : l’un est celui de la nudité; l’autre est celui du paraître. L’un est celui du mutisme; l’autre est celui du verbiage. L’un, celui de la survivance; l’autre celui d’une certaine abondance. L’un incarne la rusticité; l’autre reflète le comble de l’artifice.
Je parle en termes d’archétype, c’est-à-dire de symbolismes et de formes.
Et, justement, c’est en devenant un sujet civilisé à part entière - en ressemblant aux gens du plateau, en les imitant - qu’il a pu échapper à la stigmatisation prévisible : regardez-
moi ce garçon caverneux et inadapté. Matez-moi cette « chose » antisociale.
C’est en s’insérant dans nos conventions, après son expérience obscure et
en réalisant un retour réflexif sur son passé…qu’il échappe à la position la plus dominée, puis s’affirme comme expert d’un sujet donné.
En fait, je pense qu’il y a quelque chose de beaucoup plus radicale qui se joue : c’est le rapport à l’existence.
C’est sa position, en qualité de sujet, dans le monde des hommes. Et ce positionnement demande une série de sacrifices dans « l’autre sens » : s’approprier les codes, la mentalité, les tares, emprunter les habitudes. Se plier à des normes.
Si vivre avec les animaux exige de faire fidèlement comme eux… évoluer parmi la descendance d’Adam, c’est aussi devoir agir et se conduire comme nous.
Et il me semble que ce qui a été questionné ce n'est pas qu'il ait pu côtoyer des chevreuils mais qu'il ait pu (sur)vivre aussi longtemps dans une petite forêt française, y compris en hiver, sans rien.
Absolument d’accord, c’est le point de crispation (et là-dessus, je ne me prononce guère puisque j’y connais rien).
Ceci dit, quand on voit certains articles, il n'est pas question de vivre 7 ans seul dans la forêt, ni sans feu ou équipement (pas facile de faire bouillir des glands à mains nues), et il reconnaît lui-même qu'à l'instar des chevreuils il a pu aller grapiller dans des jardins potagers.
Oui, et il question de carences alimentaires, de faiblesse physique, d’hallucinations visuelles, d’épisodes de déréalisation, et d’hypothermie. Il en sourit et ne s’en plaint pas.
Et au final peu importe, il a certainement vécu quelque chose de particulier, sans faire de mal à personne.
Amen.
En fait, soit il aurait dû mettre en avant (les éditeurs ont mis en avant) la dimension lisse et féerique d’une tranche de son histoire, soit il aurait dû s’attarder sur l’étendue des éléments qui l’ont mis en péril, c’est-à-dire sur les risques de mort.
Les deux en même temps, c’est trop complexe pour le cerveau moyen. Le marketing du romantisme l’emporte.
C’est un choix éditorial. Le public aime acclamer les escapades de Bambi, il n’a pas besoin qu’on lui sorte des techniques bizarres de bushcraft.
Je souhaite maintenant revenir sur le phénomène suivant : il y a un problème fondamental dans le traitement de ces sujets,
un arrière-fond total qui modifie radicalement le rapport à la réalité et, par conséquent, la notion de vérité.
Un exemple analogue dans la vidéo des deux frères rescapés. D’entrée de jeu, à zéro minute et 27 secondes, l’animateur déclare :
« Ils ont survécu seuls dans la fôret, en France, ça parait assez incroyable et pourtant c’est l’histoire vraie d’un film ».
Est-ce qu’un membre du forum pourrait prendre la peine d’expliquer en quoi cette formulation est foncièrement problématique ?
En quoi ces éléments de langage jettent les bases perverses d’une narration biographique rapportée, prise en otage dans le culte cinématographique ?