Nos Partenaires

Stages de survie CEETS

Auteur Sujet: W. Gasper est il sur le forum?  (Lu 1677 fois)

13 mai 2014 à 07:11:44
Lu 1677 fois

Pier13


     Au fil de mes lectures, je suis tombé sur une pépite il y a de cela quelques années qui plaira sûrement à de nombreux participants du forum. Pour vous mettre en appétit voici le début ainsi que la quatrième de couverture. En vous souhaitant une bonne lecture & un bon moment!


- Chapitre 1 -

    Je quittai Sterns à quatre heures du matin, en prenant la rivière asséchée vers le nord sous un dense amoncellement d'étoiles lointaines. Le lit de l'arroyo mêlait sable, gravier et galets de granit et de gneiss de la taille d'un poing, les berges sablonneuses d'une teinte plus sombre dans l'obscurité remontaient de chaque côté en coupant les étoiles. La première demi-heure, je me concentrai sur ma marche, mais trébuchai plusieurs fois sur des pierres éboulées grosses comme des melons en lente progression vers la ville. Mon sac me crée toujours une sensation étrange pendant la première heure, mais je peux, sans m'arrêter, procéder à de petits réglages des sangles dorsales et abdominales, presser mon dos contre la charge jusqu'à ce qu'il l'épouse parfaitement, et adapter mon équilibre à ma nouvelle géométrie sans y penser vraiment. Le ciel s'éclaircissait lentement et les contours des mesquites, ocotillos et yuccas commençaient à prendre des formes plus acérées. Devant moi, la silhouette brute de la Lune emplissait un quart du ciel. Trois jours passèrent comme ça : marche de quatre heures du matin jusqu'à l'après-midi, parfois tard, dîner, sommeil, puis réveil et ainsi de suite, jusqu'à ce que la Lune emplît la moitié du ciel et que le chemin commençât à prendre de la pente. Je mange très peu et, à part une gorgée de cognac au coucher du soleil, je ne bois que du thé ou de l'eau. On n'a guère besoin d'abri à l'approche de la Lune, et mes bivouacs sont des plus sommaires. À partir du quatrième jour, l'eau cesse d'être un souci car il en perle des larmes çà et là sur les flancs de la Lune. Plus haut, le vent peut être votre ennemi. Il n'est pas rare que des canyons qui semblent ouvrir grand le cœur de la montagne au marcheur lui opposent de la résistance une fois qu'il y a pénétré. Ils s'étrécissent, lancent sur son passage de gros rocs éboulés, dressent des cascades asséchées, parfois humides et moussues à l'ombre, et s'étouffent eux-mêmes sous d'impénétrables buissons. Mon canyon n'était pas un canyon rare, et il faisait toutes ces choses. Au bout d'une demi-journée, je choisis de le quitter et d'escalader le flanc est qui, bien que vierge de tout point d'eau, permet au marcheur d'avancer et éclaircit son esprit en lui ouvrant la vue. La piste monta en pente forte pendant tout le reste de la journée, puis se calma au coucher du soleil. Je marchai encore un kilomètre et demi et arrivai à un escarpement de quinze mètres de haut où une petite pinède lançait sa musique dans les airs. Mon nom est Gasper, William Gasper, et je ne fais rien pour gagner ma vie ; je vis, tout simplement. Ma famille n'a rien de particulier, et j'ai un passé parfaitement ordinaire. Je préfère la marche en solitaire à toutes les autres activités. Ce genre de vocation reflète sans aucun doute une forme d'inadéquation caractérielle.
Cependant, n'ayant rien de vraiment valable à apporter à la société, mis à part un esprit glacé, je ne me vois pas autrement qu'en travailleur ou petit employé — en serviteur de l'armée (je le fus), par exemple. L'idée de chercher un moyen pour être plus à l'aise avec les autres, et les autres avec moi-même, n'a jamais eu une quelconque importance pour moi. Au fil des ans, j'ai marché dans de nombreux endroits, toujours heureux de mon choix. Au cours des cinq dernières années, j'ai fait l'ascension de la Lune à de nombreuses reprises, et je n'ai plus jamais ressenti le besoin de chercher de nouveaux territoires. La Lune me suffit. J'ai jadis passé deux ans dans la région du mont Silverthrone et de Fang Peak. J'ai apprécié la pente majestueuse du glacier de Klinaklini, mais les hivers y sont rudes, et les broussailles pénibles à franchir, alors je suis descendu vers le sud jusqu'à la Lune, où le chemin est clair, à sa manière. La nuit passa comme passent toutes mes nuits, avec pour seuls rêves des rêves du lieu où je me trouvais. C'est comme si je possédais un oeil désincarné qui fonctionne de manière autonome lorsque je dors, qui étudie la terre qui m'entoure avec l'intensité du rêve et emplit ensuite mon esprit éveillé d'une connaissance du terrain plus grande que je ne l'imaginerais possible. Mes nuits sont presque toujours ainsi, et mon oeil travaille, et je connais mon chemin à l'avance sans jamais me tromper. Cette utile activité nocturne me permet de demeurer alerte, même si les seuls dangers qui me guettent lorsque je marche comme je le fais sont l'excès de confiance, la géologie, la météorologie, ainsi que ces objets qui déboulent parfois de mon passé de façon aussi imprévisible et aussi naturelle que des météorites zébrant la nuit. Plus d'une fois je me suis réveillé avant le premier signe annonciateur de tempête, et j'ai suivi la prescience de mon oeil, et j'ai échappé à la pluie et au froid. Une prémonition de ce genre m'a un jour sauvé d'une chute de pierre. Tel est du moins le beau récit que je me fais, même si des âmes plus avisées affirmeraient à juste titre qu'il n'y a pas d'oeil, mais seulement un cerveau qui étudie dans son sommeil, sans se cacher mais sans qu'on le remarque, tous les petits signes perçus au cours de la journée. Comme pour la plupart des explications, celle-ci n'est guère plus qu'un bavardage dans le silence, un pépiement de merle. A l'aube, il faisait plus froid. Après mon thé, j'explorai l'escarpement et trouvai une voie d'ascension facile. Je ne consens aux escalades difficiles que lorsque je ne peux faire autrement, même si ce genre de gentille varappe de fin d'après-midi, après une journée de marche, m'est comme une petite musique ludique et relaxante. L'escarpement montait puis descendait comme un chevron sur la manche de la crête ; j'aurais pu le contourner en trois kilomètres, mais cela m'aurait fait perdre de l'altitude, et je n'aime pas ça. Au-delà, la crête prenait encore de la pente et était presque vierge de toute végétation. Les arbres ici poussent sur les versants nord et au fond des canyons, pas dans les endroits où l'excès de soleil aspire toute l'eau. Sur le flanc nord de la Lune s'étiraient des kilomètres de pins à bois lourd, ainsi que des genévriers dans la zone basse, et des trembles plus haut. Sur le flanc sud, c'était de la broussaille et de la roche, surtout de la roche. Je préfère marcher sur de la bonne roche que sur l'herbe, même si, dans le Nord, la bonne toundra est douce comme du poil de chaton. La Lune est la montagne de nulle part. Elle est délaissée par ceux qui y vivent à portée de vue, comme par ceux qui, à différents moments, peuvent être fascinés par son isolement et sa difficulté. Ce n'est pas une montagne pour alpiniste, et ce n'est pas non plus une montagne pour chasseur. Il y a quelques belles parois dans le canyon, et une demi-douzaine de rochers à pic qui valent presque le détour; on peut y trouver du gibier. Mais ses charmes, comme ceux de certaines femmes, ne sont pas évidents et ne se dévoilent qu'à de rares marginaux. Vous connaissez les montagnes du Nevada, ou les monts Steens, peut-être. Comme eux, la Lune se drape dans l'anonymat. Depuis la grande route la plus proche, ce n'est qu'une vague brume bleue, et ii faut être rusé comme un renard pour s'en approcher davantage en voiture. À cheval ou à pied, elle est trop lointaine pour ce qu'elle semble avoir à offrir. C'est une montagne parfaite pour notre temps, en partie prise dans une autre dimension, aussi inintelligible que la plupart des bons romans, et aussi vite ennuyante pour qui étudie les cartes topographiques en quête d'excitation. C'est une montagne parfaite pour William Gasper. Je suis William Gasper. Et s'il vous paraît étrange que je réitère déjà mes présentations, souvenez-vous que je suis aussi simple que les plats que je cuisine, que je n'ai pour ainsi dire pas d'amis, et que je me fonds, à force d'entraînement, dans n'importe quel environnement. Je suis un peu comme le niveau de la mer : une constante toujours en mouvement, jamais vraiment évidente à définir par l'observation. Je bouge même quand je dors, bien que mon nom me confère une unité. Je suis arrivé à Sterns il y a cinq ans et j'ai persuadé Mary-Gail Henry, la patronne du café, de me louer le container qui se trouve à une centaine de mètres derrière le café. Je n'ai aucune idée de ce qu'il contenait à l'origine, probablement du matériel d'exploitation minière, mais il abrite désormais ceux de mes effets personnels que je ne transporte pas sur mon dos, une vingtaine de magazines que je finirai par léguer aux flammes, et le petit bric-à-brac que même un individu attentif peut acquérir sans s'en rendre compte. Ayant depuis longtemps renoncé au romantisme pittoresque, je ne dors pas dans ce container, mais à côté de lui. Lorsqu'il fait vraiment mauvais je plante ma tente, mais le reste du temps cela me fatigue. J'ai un pot pour me laver, et je m'éloigne tous les matins d'environ cinq cents mètres dans le désert pour soulager mes entrailles. Ma vessie me pousse moins loin. Tout ceci, bien sûr, n'a lieu que lorsque je suis à résidence. Mais comme je vous l'ai dit, ma vocation, c'est la marche, et Stems ne me voit guère plus d'une douzaine de jours par an. Comment je me nourris ? Normalement. Ah, vous voulez savoir comment je me procure ce dont je me nourris. Je mange peu ; mon métabolisme est naturellement sobre et j'appartiens, comme vous, à une espèce omnivore. Mais mon goût n'a pas été socialement conditionné, comme je sais qu'il l'a été chez la plupart de mes contemporains. Lorsque je lis des choses sur les habitants du Danakil ou du Kalahari, je me sens parmi des compatriotes : les protéines et les glucides ont de nombreux visages. J'envie aux herbivores leur capacité à digérer la cellulose, mais en être privé est un handicap négligeable, quand on y pense — ce que je fais sans aucun doute. Il m'est arrivé de regretter que le Seigneur, ou Qui-vous-voulez, m'ait donné des reins qui gaspillent tant de bonne eau, et de ne pas être capable, comme le rat kangourou ou certaines antilopes, de conserver ou même de métaboliser ce liquide. Mais je suis ce que je suis, et j'en suis reconnaissant. Je n'ai jamais été malade, ni désespéré, même si ce sont probablement des choses qui finiront par m'arriver. Je préférerai alors une vive tempête dans le corps et la clémence d'une terrible violence, comme j'en ai vu emporter tant d'hommes. Mais laissons cela. Je mange ce que je mange, et les petites différences entre mon régime et le vôtre n'ont pas grand sens. Mon sens à moi gît dans ma marche, dans mon calme, et dans la Lune. À midi, j'avais parcouru environ huit kilomètres sur la crête, de plus en plus étroite et de plus en plus escarpée. Un faucon surveillant son territoire était passé en silence au-dessus de moi, et lorsque je tournai la tête pour regarder vers le bas de la montagne et le désert, Stems avait disparu de ma vue, mais pas de celle du faucon. Il n'y avait là rien d'intéressant ni pour lui ni pour moi, et ma débilité ne valait pas que je me lamente sur elle. La crête n'avait rien de fascinant en dehors de la vue quelle offrait : beaucoup d'éboulis, fort heureu-sement davantage de roche massive, et des abîmes de plus eu pus profonds de chaque côté. En bas, sur la gauche, se trouvait le canyon que j'avais quitté la veille. La crête était nouvelle. Je commençais à avoir soif, et j'allais devoir m'enfoncer dans la montagne pour chercher de l'eau, à moins que je ne tombe sur la vieille plaque de neige que mon œil avait vue accrochée au flanc d'une falaise orientée au nord, dans un petit canyon latéral. Un kilomètre et demi plus loin, je la trouvai tapie, cachée dans un repli du roc avec des sapins blancs noueux aux branches tortueusement façonnées pour épouser les lieux. Une anfractuosité de la roche entre les pins me parut constituer un bon endroit où nicher, et je décidai de rester là pour la nuit, même s'il était encore tôt. La neige lourde de glace fondait lentement, mais le thé sait parler la langue de la neige, et quelques feuilles qui infusent dans la chaleur suffisent à faire un chez-soi. Je dors sur la Lune dans un simple sac de couchage. Le goutte-à-goutte qui tombe de la plaque de neige cesse dés que la nuit tombe, les vents se faufilent dans les buissons et font entendre leur plainte dans les arbres bas. La brillance n'est pas dans le vent, mais dans les étoiles. Et moi, William Gasper, je suis là et j'écoute.

"L'homme qui marchait sur la Lune".    Howard Mc Cord


    Qui est William Gasper, cet homme qui depuis cinq ans arpente inlassablement la Lune, une montagne de nulle part en plein coeur du Nevada ? De ce marcheur solitaire, nul ne sait rien. Est-il un ascète, un promeneur mystique, un fugitif ? Tandis qu'il poursuit son ascension, ponctuée de souvenirs réels ou imaginaires, son passé s'éclaire peu à peu : ancien tueur professionnel pour le compte de l'armée américaine, il s'est fait de nombreux ennemis. Parmi lesquels, peut-être, cet homme qui le suit sur la Lune ? Entre Gasper et son poursuivant s'engage alors un jeu du chat et de la souris.
    D'une tension narrative extrême jusqu'à sa fin inattendue, L'homme qui marchait sur la Lune est un roman étonnant et inclassable.
« Modifié: 13 mai 2014 à 07:18:08 par Pier13 »
« On a deux vies. La deuxième commence le jour où on réalise qu'on en a juste une. »  Confucius

13 mai 2014 à 07:58:17
Réponse #1

Richleau


Super bouquin. Déroutant, sec et pourtant très poétique.

13 mai 2014 à 11:05:23
Réponse #2

Lemuel


Très beau livre qu'on évoqués plusieurs fois sur ce forum, mais qui curieusement n'a jamais reçu d'écho malgré son adéquation quasi symbiotique avec l'imaginaire de pas mal de thèmes évoqués ici.
Bonne idée que ce premier chapitre, ça va peut-être faire envie.
 A noter aussi chez les très racoleurs de (bling) Ring la traduction d'un autre livre de mccord "en marchant vers l'extrême". Pas le même genre, mais à signaler.
Don't watch the tool, the work it can do
Watch the man that's behind, yeah !


http://natureandforcefield.tumblr.com

13 mai 2014 à 19:45:59
Réponse #3

onc roger


Citer
Bonne idée que ce premier chapitre, ça va peut-être faire envie.

Très clairement ! Je reviens de la bibliothèque avec le bouquin et soit j'avais raté les précédents posts soit  vous aviez été moins convaincants que ce premier chapitre  ;#

13 mai 2014 à 21:27:44
Réponse #4

Pier13


Très clairement ! Je reviens de la bibliothèque avec le bouquin et soit j'avais raté les précédents posts soit  vous aviez été moins convaincants que ce premier chapitre  ;#

Bonne rando au fin fond du Nevada.  ;)
« On a deux vies. La deuxième commence le jour où on réalise qu'on en a juste une. »  Confucius

23 mai 2014 à 01:20:23
Réponse #5

Pier13


La maison d'édition de ce titre (Gallmeister) est une mine d'or pour tout ce qui est Nature writing. ;)
« On a deux vies. La deuxième commence le jour où on réalise qu'on en a juste une. »  Confucius

 


Keep in mind

Bienveillance, n.f. : disposition affective d'une volonté qui vise le bien et le bonheur d'autrui. (Wikipedia).

« [...] ce qui devrait toujours nous éveiller quant à l'obligation de s'adresser à l'autre comme l'on voudrait que l'on s'adresse à nous :
avec bienveillance, curiosité et un appétit pour le dialogue et la réflexion que l'interlocuteur peut susciter. »


Soutenez le Forum

Les dons se font sur une base totalement libre. Les infos du forum sont, ont toujours été, et resteront toujours accessibles gratuitement.
Discussion relative au financement du forum ici.


Publicité

// // //