Posté par vince
Salut à tous et un clin d'oeil à Patrick, contacté par un autre forum, qui m'avait bien gentillement fait suivre son guide (on avait parlé d'Egypte). Si je le sens je vous ferai un mail sur les conditions de vie, point de vue sécurité individuelle, dans ce pays.
Bon je ne savais pas trop ou mettre cet article de presse, je pense que ça aurait mérité une création de sujet pour bien rappeller que la mort est très facile à donner et recevoir, avec un outil ''banal'' ; bref, rappel tragique de nos responsabilités.
vince
ps: ce site est un régal, merci David ; ça me donne vraiment envie de m'installer dans nos belles campagnes.
Le maçon, l'ascensoriste, le tournevis et la mort
LE MONDE | 17.05.06 | 14h02 • Mis à jour le 17.05.06 | 14h02
Ce n'est pas l'heure du laitier, c'est celle des artisans. Celle où la voiture de service du réparateur d'ascenseur, d'origine sénégalaise, croise celle du maçon, d'origine portugaise. Il est environ 7 h 30, ce 17 janvier 2001, et ils sont pressés de rejoindre leur chantier. Chacun s'est levé tôt pour aller au boulot. Le premier a quitté le studio où il vit seul. Sa femme et ses enfants sont restés "au village" au Sénégal. Chaque mois, il leur envoie un mandat. Le second a dû s'extirper de son lit sans faire de bruit pour ne pas réveiller sa petite famille. Son épouse est gardienne d'immeuble, et ils se serrent un peu dans la loge, depuis la naissance, quelques mois plus tôt, de leur troisième enfant.
L'ascensoriste et le maçon roulent vers le pont de Saint-Cloud et, comme souvent à cet endroit-là le matin, ça circule mal. De quoi mettre tout le monde en rogne. Le maçon arrive par une rue et tourne à gauche, un peu vite, sans égard pour la voiture du réparateur d'ascenseurs qui survient à sa droite. Celui-ci pile et s'énerve. Insulte le maçon. Un peu plus loin, au feu rouge, les deux voitures se retrouvent côte à côte. Doigt d'honneur, nouvelle bordée d'injures, on n'a pas les guillemets mais on devine. Le premier baisse sa vitre, l'autre aussi. Le feu est passé au vert, les voitures klaxonnent, mais le maçon, qui en a trop entendu, ouvre sa portière et vient taper sur celle du réparateur d'ascenseurs. Qui sort à son tour. Juste à côté de lui, dans sa sacoche, il y a un tournevis orange, dont il se saisit. Coups de poing, coup de tournevis sur la tempe gauche, le maçon tombe brutalement à terre. Derrière, les klaxons se sont tus.
Quand les policiers et les pompiers arrivent sur place un peu plus tard, Antonio Patrocinio, 46 ans, a déjà perdu beaucoup de sang. Il meurt trois jours plus tard à l'hôpital.
Lundi 15 et mardi 16 mai, devant la cour d'assises des Hauts-de-Seine, à Nanterre, sa veuve et son fils aîné font face au réparateur d'ascenseurs, Daouda Gaye, assis dans le box. En 2002, il a été condamné par contumace à vingt ans de réclusion criminelle. Lorsque son procès s'était ouvert, il était en fuite au Sénégal. Trois ans plus tard, les policiers l'ont cueilli à l'aéroport Lyon-Saint-Exupéry à sa descente d'avion. Il est long, mince, et répond docilement aux questions de la présidente de la cour. "Il est tombé d'un coup. J'ai voulu le relever, mais les gens autour m'ont dit de pas le toucher. J'ai attendu un peu plus loin et, après, comme j'avais une gaine à changer, je suis parti. Plus tard, quand j'ai mis mon tournevis dans la gaine, j'ai vu qu'il y avait du sang dessus. Alors, je l'ai jeté." Sur le chantier, dans l'après-midi, il avait reçu un coup de fil de son patron qui lui annonçait que la police voulait le voir. Il y était allé, avait raconté ce qui s'était passé, et il avait dit aussi, pour le tournevis. Sur ses indications, les enquêteurs l'avaient retrouvé. Il est là, devant la cour, devant la veuve et son fils, ce tournevis orange dans son petit sachet de plastique transparent étiqueté "scellé numéro 1". "C'est bien celui-là ?", a demandé la présidente. Daouda Gaye a acquiescé, la veuve a détourné les yeux.
Du commissariat, cet après-midi-là, il était ressorti libre sous contrôle judiciaire, puis était allé à l'hôpital pour voir la victime, "mais le médecin m'a interdit d'entrer". Daouda Gaye était reparti. Quelques jours plus tard, il prenait l'avion pour le Sénégal.
Les témoins sont appelés à la barre. Le chauffeur du véhicule de derrière d'abord, portugais lui aussi, qui, ce matin-là, allait "sur un chantier". Comme celui de la camionnette suivante, "manoeuvre" et portugais encore. Tous deux se souviennent d'avoir entendu les insultes, vu les coups de poing, la chute et le "grand Noir" qui se penche sur le "petit Blanc" pour lui "relever la tête", puis qui s'en va. La veuve vient à son tour, petite femme perdue dans son malheur, qui raconte un "bon père, bon mari, mon meilleur ami depuis vingt-cinq ans". L'avocate générale dit que tout cela est du "gâchis". Mardi 16 mai, Daouda Gaye a été condamné à six ans de réclusion criminelle.
Pascale Robert-Diard
Article paru dans l'édition du 18.05.06 :-/