Bon, le Bomby, avec la persévérance et la finesse qu'on lui connaît, m'a un peu tanné pour comprendre comment une culture de sécurité établie peut se perdre. Voici la réponse que je lui ai faite, copiée/collée ici à sa demande, et seulement remaniée de quelques mots.
J'insiste, afin d'éviter des accusations de diffamations, pour redire que je n'ai jamais bossé personnellement avec un company-man de Total, et que la réflexion se veut de portée générale.
Je n'ai pas de réponse, seulement des hypothèses incomplètes, a fortiori depuis que j'ai quitté le milieu il y a deux ans.
Tout a commencé en 1988, quand 167 personnes ont perdu la vie dans l'explosion de Piper Alpha. La chaîne des causes semble sortie d'un bouquin de science-fiction tellement les erreurs sont nombreuses et toutes plus idiotes les unes que les autres (ça inclut même un formulaire qui se serait envolé dans un courant d'air...). La mitigation après l'explosion proprement dite, alors que la plupart des mecs étaient encore vivants, est aussi une énorme source de honte pour toutes les personnes qui ont trempé dans cette histoire sordide.
Quelques semaines après, la plateforme Ocean Odyssey brûlait à son tour.
1988 a été un tournant. La sécurité avait bien-sûr déjà toujours été une préoccupation. Mais les accidents de 1988 ont été imputés à la centralisation de trop de processus. Plusieurs personnes sur place auraient pu faire concourir leurs forces pour prévenir puis mitiger les drames. En 1988, tous les acteurs importants de l'industrie se sont réunis en grand pow-wow et ont complètement changé le paradigme.
Ce qu'ils ont réussi à faire, et que je ne connais dans aucune autre industrie (même si j'imagine que le nucléaire ou l'aviation sont probablement semblables en cela), c'est à faire passer la sécurité comme la première notion dont chaque personne se préoccupe sur un forage. Et dans le monde réel, le moindre balayeur a le pouvoir réel de faire stopper une opération à 2 millions de dollars par jour, s'il peut le justifier. C'est juste complètement hallucinant, et très bien comme ça. Evidemment en pratique le balayeur n'est pas forcément en mesure d'apprécier les enjeux de l'opération en cours, et le contrôle d'éruption en particulier est l'affaire de trois ou quatre personnes seulement.
L'effet pervers de ceci a été une déresponsabilisation des acteurs non-opérationnels. Le mot d'ordre est devenu : "faites ceci, faites cela, et puis si ça ne vous plaît pas vous n'avez qu'à invoquer votre nouveau pouvoir de dire non".
Ca a bien fonctionné. Ca fonctionne toujours bien. Sans ça on aurait probablement eu plusieurs Piper Alpha et un bon lot de marées noires dans les 25 dernières années.
Seulement voilà, le pétrole est une ressource qui se raréfie. Les débits extraits sont directement proportionnels aux investissements dans l'exploration et les nouvelles technologies. Les réservoirs qu'on trouve sont petits. Des gisements réellement intéressants ont été découverts ces dernières années dans des zones sous monopole d'entreprises nationalisées, comme le Vénézuéla ou le Brésil. Petrobras a la vie facile maintenant, et ces choses poussent les multinationales dans leurs retranchements. Combine ça avec les crises économiques à répétition, et tu as au moins deux bonnes raisons pour donner plus de pouvoir aux hommes d'argent.
Je comprends bien que tu cherches d'autres raisons, et tu as sûrement raison, mais je n'en ai pas à proposer.
Ces financiers ont pris l'habitude depuis un moment de ne pas trop devoir se préoccuper de sécurité, confiants dans la décentralisation des responsabilités et le garde-fou imposé par les hommes de terrain. Mais maintenant qu'ils sont contraints de rogner dans tous les recoins pour sauver un peu de marge. Alors ils ne se privent pas pour filer de grosses primes aux company-men qui réduisent les frais de fonctionnement. La contamination par le haut atteint donc parfois le sommet de la hiérarchie à bord, et ça c'est clairement un échelon de trop. La plupart des company-men et offshore installation managers sont de vrais bons, compétents, responsables et éthiques. Mais le système atteint ainsi un point où il peut dépendre de l'éthique d'une ou deux personnes en particulier, quand peu de gens ont connaissance des données techniques précises (cas du contrôle de blow-out) et que leur porte-feuille personnel peut avoir un intérêt à ce qu'ils prennent des raccourcis. Même si la sécurité reste le premier enjeu, ils ont maintenant la tentation de tâter le terrain sans forcément le bétonner, parce que si tout se passe bien (donc dans la plupart des cas) c'est tout bénef pour eux.
Voilà.
On a sur le forum un mec qui en sait beaucoup plus que moi là dessus, il se reconnaîtra s'il souhaite intervenir.
Ce thème peut-être sujet à beaucoup de controverses. Plusieurs points de mon exposé sont sûrement contestables, complétables, voire réfutables dans certains cas particuliers.
Dans le cas d'Elgin, il y aura une enquête qui mettra fin, j'espère, à la spéculation.