Selon d’anciennes informations (mon folklore à moi pardi) les personnes de qualité vont un jour dans un magasin spécialisé pour choisir leurs baguettes (箸, hashi)*. Renseignements pris, je trouve l’adresse d’une petite échoppe à l’ancienne.
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ça le fait… 
Devant l’entrée, une flopée de baguettes de toutes les couleurs, même des Hello Kitty, dans des sachets plastiques, en vrac. Bon voilà que je suis tombée dans un piège à touriste. Ça valait bien la peine de se perdre et de passer trois fois devant la même banque, même en changeant de rue.
Finalement, mon guide de Tokyo brandi en armure, j’entre. Harry Potter dans sa version japonaise. Un petit couloir sombre et très profond, des baguettes rangées jusqu’au plafond, chaque paire sur ses petits crochets. Des formes et des longueurs improbables. Des prix, qui varient du simple au… très beaucoup. Après avoir fait le tour, je me sens pas maligne moi.
Il me faut l’aide du maître des lieux. Qui ne semble pas partager mon goût pour les langues étrangères. J’essaie en japonais, bricolé grâce au livre de conversation plus le mot hashi : ça donne un truc du genre « avez-vous des baguettes s’il vous plaît ?». Heureusement que ses sourcils lui tenaient bien au front ! - EEEHHHH !?!
J’essaie le langage sioux, je choppe la première paire qui me tombe sous la main, et je me désigne du doigt. Et je fais semblant de m’en servir. – NOT OK FOR YOU ! Et bien, on progresse ! Bon, des plus courtes… – NOT OK FOR YOU ! Alors des plus longues…– NOT OK FOR YOU ! … plus fines… – NOT OK FOR YOU ! … tout en bois…– NOT OK FOR YOU ! … laquées… – NOT OK FOR YOU ! Je le teste, je choisis une paire parmi les hyper chères… – NOT OK FOR YOU ! Bon, honnête avec ça.
Je baisse les bras ; il crie quelque chose en japonais, et une petite jeune fille arrive du fond du magasin, petit tablier, petit sourire, petite voix chantante, minuscules mains croisées sur le ventre. La demoiselle met une feuille de papier sur le micro comptoir, et lui tape sa main à plat dessus en me regardant. Bon, il n’a rien de coupant dans l’autre main, je pose la mienne sur la feuille. Avec son crayon il m’écarte le pouce et l’index, fait deux traits, puis me tend une paire de baguettes minables et sort un bol de sous le comptoir. Je lui fais une magnifique démonstration de mes talents… il ne semble pas convaincu et s’en va le long de son couloir vérifier le rangement de ses baguettes que j’ai légèrement perturbé.
La jeune fille revient, avec une petite sélection de baguettes, et me les range par groupe de 2 ou 3. Je commence à avoir des crampes à force d’essayer d’attraper les haricots de bois. A chaque essai échec, elle écarte des baguettes, refais les groupes. Finalement, il ne reste que 5 paires, elle me donne les prix avec sa calculette. Toutes dans les pas chères. Je touche, je caresse, je retourne, je choisis. Elle me guide vers la zone des étuis ; le pépé surveille de loin. Bon, je ne vais pas risquer ma vie pour si peu, je vais prendre aussi un étui. Je prends mon temps. Des dames en kimonos entrent, elles savent ce qu’elles veulent, le maître les sert.
Finalement, après avoir longuement hésité sur les motifs compliqués, les nœuds et les boutons, j’opte pour une version simple, comme dans les livres sur les maisons japonaises (mon folklore à moi toujours). Grain de fantaisie, je choisi un motif lapin pour le hohshi-oki, le porte baguette indispensable dans l’étiquette japonaise. Retour au comptoir avec mes trésors. Le pépé arrive ; -Eeeh ? Soooo ! Premier sourire. L’emballage du paquet est interminable, mais je sors triomphalement avec MA paire de baguettes. Les deux sont devant l’échoppe, grande courbette et tout plein de formules de politesse … et la voix du maître : - GOOD CHOICE ! Je me retourne surprise, il sourit avec des yeux plissés de grand père.
Il connait 6 mots d’anglais !