je fais de la montagne depuis 25 ans: n'importe quel alpiniste amateur ou pro a vécu quelques galères limites pendant tout ce temps, qu'il s'agisse de blessures, ou de situations qui dégénèrent et mettent rapidement en danger une ou plusieurs personnes.
C'était en 1990. J'avais 25 ans, et avec un pote, sa copine (tous les trois nous vivions à La Paz en Bolivie depuis plus d'une année, aux alentours de 4000m donc, avec une bonne acclimatation et une bonne condition physique), et un médecin guide de haute montagne, membre de l'ARPEE (association pour la recherche physiologique en environnement extrême) qui venait de débarquer de France, nous voulions faire l'ascension du Huaynah Potosi, beau sommet de 6088m qui culmine au-dessus de La Paz. Une ascension de difficulté moyenne, équivalente à un Mont-Blanc pour quelqu'un acclimaté, peut-être un peu plus technique.

Départ minuit au pied de la montagne, dépose d'une tente un peu plus haut, à l'entrée sur le glacier, sommet prévu "dans la matinée". Là-bas on grimpe en hiver, qui est la belle saison. Le soleil se lève très vite vers les six heures trente, se couche très vite douze heures plus tard. Le jour, il peut faire très chaud sur le glacier (on est entre le tropique et l'équateur), jusqu'à 40°C, et on grimpe souvent en tee-shirt.
Pas de bol, il fait si chaud que la neige se transforme vite, trop vite: on nage plutôt qu'on ne marche, parfois avec la neige jusqu'aux épaules. Arrivée sous le sommet, deux cordées (moi et mon pote, sa copine et le guide) vers 17h. Cinq heures de retard déjà: je propose de renoncer, la nuit arrivant vite. Mais le doc-guide n'est pas venu pour rien: il veut le sommet. Ça ne me plaît pas, je renonce, la copine trop fatiguée reste avec moi, les deux autres font le sommet et reviennent une heure et demie plus tard. La nuit est là: grosse chute de température, en une heure on passe sous les moins trente.
Nuit, 6000m: la descente commence: on la raccourcit en empruntant un passage plus technique, qui nécessite un rappel. Notre guide plus expérimenté passe en dernier, je l'attends, et je le vois s'approcher de moi "ça ne va pas, j'ai froid, je vais tomber dans les pommes". Voilà, ça commence à merdouiller, "comme prévu". Un rappel qui fait gagner du temps, mais immobilise 4 personnes plus de 30 minutes par moins 30°C.
Descente sur le glacier, désencordés (là on peut discuter longtemps: j'ai appris la montagne avec des gars qui grimpent en Himalaya, et c'est la règle dans les ascensions peu techniques, chacun pour soi, étant donné qu'assurer sa propre sécurité est déjà bien assez difficile, que retenir une chute est illusoire sans tirer des longueurs... Bref c'est un autre débat). Mon pote et moi restons assez en forme, mais le guide-doc et la copine explosent. Arrêt toutes les deux minutes, ils s'endorment sur le glacier. J'y vais à grandes claques dans la figure pour les faire descendre. Deux fois je porte le guide (1m90, 95kilos de viande basque :-) ) qui perd plus ou moins connaissance. Une fois il passe dans une petite crevasse (les pires) et, coup de bol, reste coincé avec son sac.
On reprend les cordes pour un passage particulièrement crevassé: pendant les manœuvres, alors que le vent s'est levé, mon pote perd son gant, qui disparaît dans une crevasse. m*rde, ça continue... Il lui reste une paire de chaussettes au fond du sac.
Arrivée au lieu où l'on a laissé une tente: guide et copine sont dans le coltard. Mon pote et moi déplions la tente, une rafale et elle s'envole, comme un joli cerf-volant, 100, 200 m au-dessus de nos têtes.
Je sens mal la suite de l'histoire, sans tente, par moins trente, à 5600m (pas question de faire du feu avec des cailloux et de la glace...). d'autant plus que, furax, le pote a disparu en courant derrière la tente, courant entre les crevasses (malin hein?, mais nous étions jeunes, et inexpérimentés).
Fatigue, froid, déshydratation: il faut faire de l'eau: il y a un réchaud. m*rde encore, pas de quoi l'allumer, pourtant je suis bien sûr d'avoir pris des allumettes étanches. .
Une heure passe, le pote revient (miracle non?), avec la tente. Chiotte pas de piquets ni arceaux non plus: je fouille quatre ou cinq fois le sac où je les avais mis. Rien. On va donc se servir de la tente comme d'un duvet: on fourre les deux zombies dedans, mon pote y rentre aussi. Pas de place pour moi. Je reste dehors le reste de la nuit, à marcher sur deux mètres carré, sucer des glaçons. Je ne sens plus mes pieds, je tape sur les chaussures, et puis tiens je décide de les quitter (hum...). Rien à faire tout est gelé: ce sont des pompes neuves en cuir. J'ai un couteau, de rage je découpe la pompe au couteau pour sortir les pieds (pas malin pour finir la descente le lendemain).
"Réveil" sous le soleil, de nouveau la chaleur, fin de la descente galère mais sans surprise. On a pu boire de nouveau au matin, puisque j'ai retrouvé les allumettes, sur lesquelles je suis resté assis une bonne partie de la nuit. En refaisant mon sac, je retrouve aussi les piquets, là où je les avais mis avant le départ. Mais je n'ai rien vu la veille au soir.
Bilan des courses: des gelures, un mois de soins environ. Rien de très grave donc. Grosse fatigue pour tout le monde
Moins une quand même pour le doc-guide et la copine, qui auraient bien pu finir la nuit, et leur vie, sur le glacier, là-haut à 6000m.
Pas besoin de commentaires, accumulation de mauvaises conditions, obstination, conneries, mauvaise forme physique pour certains, et après, on connaît le mécanisme. Tout va vite, très vite: je me souviens encore très bien des lumières de La Paz que l'on voyait sur l'altiplano, toutes proches, tandis que gueulais après guide et copine pour les réveiller, tout là-haut...