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Stages de survie CEETS

Auteur Sujet: Une grande peur dans la montagne, ou la survie dans les Alpes au XIX° siècle.  (Lu 1082 fois)

02 juin 2011 à 15:08:40
Lu 1082 fois

olafur


Je rapporte ici un extrait du livre « Obermann » de Senancour, qui est particulièrement intéressant en ce qu’il décrit avec précision et sincérité les circonstances dans lesquelles le narrateur (l’auteur à peine masqué), par bravade, se met dans une situation de péril imminent, et comment il en sort.

Dans ces quelques lignes sont condensées toutes les erreurs qu’on peut faire en montagne, ce dont l’auteur se remémore avec un humour subtil.
Le récit est passionnant également pour la description des sentiments qu’éprouve l’auteur dans son expérience de survie.
La scène se passe dans l’ascension du Grand-Saint-Bernard, dans les années 1820.





Je ne vous ai jamais conté l’embarras où je me suis vu, un jour que je voulais franchir les Alpes d’Italie.
Je viens de me rappeler fortement cette circonstance, en lisant quelque part : « Nous n’avons peut-être reçu la vie présente que pour rencontrer, malgré nos faiblesses, des occasions d’accomplir avec énergie ce que le moment veut de nous. » Ainsi, employer toutes ses forces à propos, et sans passion comme sans crainte, se serait être pleinement homme. On a rarement ce bonheur.


J’allais à la cité d’Aoste et j’étais déjà dans le Valais, lorsque j’entendis un étranger dire, dans l’auberge, qu’il ne se hasarderait point à passer sans guide le Saint-Bernard. Je résolus aussitôt de le passer seul : je prétendis que d’après la disposition des gorges, ou la direction des eaux j’arriverais à l’hospice en devançant les muletiers, et en ne prenant d’eux aucun renseignement.
Je sortis de Martigny à pied par un temps très-beau. Impatient de voir du moins dans l’éloignement quelque site curieux, je marchais d’autant plus vite qu’au dessus de Saint-Branchier je n’apercevais rien de semblable. Arrivé à Liddes, je me figurai que je ne trouverais plus avant l’hospice aucune espèce d’hôtellerie. Celle de Liddes avait épuisé sa provision de pain, et n’était pourvue d’aucun légume. Il y restait uniquement un morceau de mouton, auquel je ne touchai pas. Je pris peu de vin ; mais, à cette heure inusitée, il n’en fallut pas plus pour me donner un tel besoin d’ombre et de repos, que je m’endormis derrière quelques arbustes.
J’étais sans montre, et au moment de mon réveil je ne soupçonnai pas que j’eusse demeuré là plusieurs heures. Quand je me remis en chemin, ce fut avec la seule idée d’arriver au but : je n’avais plus d’autre espérance. La nature n’encourage pas toujours les illusions que pourtant elle nous destina. Aucune diversion ne s’offrait, ni la beauté des vallées, ni la singularité des costumes, ni même l’effet de l’air accoutumé des montagnes. Le ciel avait entièrement changé d’aspect. De sombres nuages enveloppaient les cimes dont je m’approchais ; toutefois cela ne put me désabuser à l’égard de l’heure puisque à cette élévation ils s’amassent souvent avec promptitude.
Peu de minutes après, la neige tombait en abondance. Je passai au village de Saint-Pierre, sans questionner personne. J’étais décidé à poursuivre mon entreprise, malgré le froid, et bien qu’au-delà, il n’existât plus de chemin tracé. De toute manière, il n’était plus question de se diriger avec quelque certitude. Je n’apercevais les rochers qu’à l’instant d’y toucher, mais je n’en cherchais d’autre cause que l’épaisseur du nuage et de la neige. Quand l’obscurité fut assez grande pour que la nuit seule pût l’expliquer, je compris enfin ma situation.
La glace vive au pied de laquelle j’arrivai, ainsi que le manque de toute issue praticable pour les mulets, me prouvèrent que j’étais hors de la voie. Je m’arrêtai, comme pour délibérer à loisir ; mais un total engourdissement des bras m’en dissuada aussitôt. S’il devenait impraticable d’attendre le jour dans le lieu où j’étais parvenu, il semblait également impossible de trouver le monastère, dont me séparaient peut-être des abîmes. Un seul parti se présenta, de consulter le bruit de l’eau, afin de me rapprocher du courant principal qui, de chute en chute, devait passer auprès des dernières habitations que j’eusses vues en montant. A la vérité j’étais dans les ténèbres, et au milieu de roches dont j’aurais eu peine à sortir en plein jour. L’évidence du danger me soutint. Il fallait ou périr, ou se rendre sans trop de retard au village qui devait être distant de près de trois lieues.
J’eus assez promptement un succès ; j’arrivai au torrent qu’il importait de ne plus quitter. Si je m’étais engagé de nouveau dans les roches, peut-être n’aurais-je pas su en redescendre. Nivelé à demi par l’effet des siècles, le lit de la Drance devait présenter une aspérité moins redoutable en quelques endroits que les continuelles anfractuosités des masses voisines.
Alors s’établit la lutte contre les obstacles ; alors commença la jouissance toute particulière que suscitait la grandeur du péril. J’entrai dans le courant bruyant et inégal, avec la résolution de la suivre jusqu’à ce que cette tentative hasardeuse se terminât ou par quelque accident tout à fait grave, ou par la vue d’une lumière au village. Je me livrai ainsi au cours de cette onde glaciale. Quant elle tombait de haut, je tombais avec elle. Une fois la chute fut si forte que je croyais le terme arrivé, mais un bassin assez profond me reçut.
Je ne sais comment j’en sortis : il me semble que les dents, à défaut des mains, saisirent quelque avance de roche. Quant aux yeux, ils n’étaient guère utiles, et je les laissais, je crois, se fermer lorsque j’attendais un choc trop violent. J’avançais avec une ardeur que nulle lassitude ne paraissait devoir surprendre, heureux apparemment de suivre une impulsion fixe, de continuer  un effort sans incertitude. Commençant à me faire à ces mouvemens brusques, à cette sorte d’audace, j’oubliais le village de Saint-Pierre, seul asile auquel je pusse atteindre, lorsqu’une clarté me l’indiqua. Je la vis avec une indifférence qui, sans doute, tenait plus de l’irréflexion que du vrai courage, et néanmoins je me rendis, comme je pus, à cette demeure dont les habitants étaient près du feu. Un coin manquait au volet de la petite fenêtre de leur cuisine : je dus la vie à cet incident.
C’était une auberge comme on en rencontre dans les montagnes. Naturellement il y manquait beaucoup de choses, mais j’y trouvai des soins dont j’avais besoin. Placé à l’angle intérieur d’une vaste cheminée, principale pièce de la maison, je passai une heure, ou davantage, dans l’oubli de cet état d’exaltation dont j’avais entretenu le singulier bonheur. Nul et triste depuis ma délivrance, je fis ce qu’on voulut : on me donna du vin chaud, ne sachant pas que j’avais surtout besoin d’une nourriture plus solide.
Un de mes hôtes m’avait vu gravir la montagne vers la fin du jour pendant ces bourrasques de neige que redoutent les montagnards mêmes, et il avait dit ensuite au village : «  Il a passé ce soir un étranger qui allait là-haut ; de ce temps-ci, c’est autant de mort ».


ah dites encore tout bas ce seul mot je n'y crois pas,
vous avez bien dit la route
la route va traverser l'épaisseur du monde et l'obstacle vainement accumulé des heures

Jean Tardieu - le voyage

02 juin 2011 à 15:22:34
Réponse #1

Sotret



02 juin 2011 à 19:30:49
Réponse #2

philippe13


"La grande peur dans la montagne" c'est aussi un bouquin de l'écrivain suisse Ramuz: la très dure vie des agriculteurs de montagne au début du  XX siècle. A lire, facile à trouver en poche.
« La victoire sur soi est la plus grande des victoires. »

PLATON

02 juin 2011 à 20:46:13
Réponse #3

olafur


Oui, c'était une référence implicite maintenant explicite.

Comme référence à Ramuz, encore plus proche de mon texte, "l'homme perdu dans le brouillard"  http://www.amazon.fr/Lhomme-perdu-brouillard-Charles-Ferdinand-Ramuz/dp/287449111X/ref=sr_1_6?ie=UTF8&qid=1307040135&sr=8-6

ah dites encore tout bas ce seul mot je n'y crois pas,
vous avez bien dit la route
la route va traverser l'épaisseur du monde et l'obstacle vainement accumulé des heures

Jean Tardieu - le voyage

 


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