Excellente la route jusqu'à Grasse

Surtout que grass, en anglais, ça veut dire gazon

Bon alors nos 48h pour faire Gaspésie Québec...
On était encore étudiants, Amandine et moi, et on était en vacances chez mes parents. C'était l'heure de rentrer à la maison, mais comme on n'avait pas un radis on s'est dit "allez... on se le fait en stop". Sinon en bus c'était pas loin de 100$ chacun pour faire 9h de trajet non-stop ou presque... bohf bohf.
Donc je regarde vite fait la météo... on annonçait une énorme dépression qui arrivait en milieu de journée par l'est (nous on allait vers l'ouest). Je me dis ouarf. C'est bon, on va passer juste avant et ça va le faire. Ce midi on sera déjà loin.
Donc on marche jusqu'à la route principale, et de là, sac au dos, on se fait prendre par un mec qui nous avance de 60km. Ensuite, direct un autre qui nous avance de 40km de plus... et là on est à l'entrée de la vallée de la Matapédia. Un coin bien peaumé. Sur le parking d'un garage. Belle ligne droite... il est 11h.
Pas un chat.
Pas un chat.
Pas un chat.
Une bagnole pleine.
Pas un chat.
Midi...
Midi et demi.
Le ciel s'asombrit...
13h... il commence à pleuvoir un peu. Eh m*rde...
Un couple nous prend, dans une petite toyota. Gueule d'enterrement tous les deux, habillés en noir... ils venaient d'enterrer la mère du type. Ils écoutaient du Brel en boucle. Pas un mot. Et en plus on a fait plus de 100km avec eux. L'horreur...

Ils nous posent chai plus où, dans un petit bled de m*rde... et bien entendu il pleut des CORDES. Moi j'ai ma veste en gore-tex mais Amandine, elle, n'a qu'une polaire... ca va pas le faire. J'ai pas mon matos avec moi. Tous les sacs poubelle que je trouve sont pleins, sales et malodorants. Faire du stop comme ça, moyen...
Amandine tient bon, mais elle commence a avoir froid... j'essaie de raconter des blagues, mais bon. Bof

Il commence à faire nuit. La pluie s'intensifie. On compte nos sous... On a environs 40$ à nous deux. C'est la m*rde... Pas de lumière, les voitures ne nous voient pas. A chaque camion qui passe on frôle la mort, soit par percussion soit par noyade... On décide d'abandonner le stop et de passer du côté gauche de la route jusqu'à ce qu'on soit visibles. Et là, au loin, on voit des néons qui clignotent. Un hotel miteux... à 3-4km facile. Il fait nuit noire. Il tombe tellement d'eau que ça rebondit sur l'asphalte. Les bagnoles roulent au pas. On marche plus, on nage presque...
On arrive à l'hotel. On demande où on est. PAs croyable, on a fait seulement 230km sur les 900. Bon. On n'arrivera pas ce soir...
- c'est combien pour une chambre ?
- 55$
- vous avez pas une petite chambre sale qui serait moins chère que ça ?
- euh... oui, à 40$ chambre simple, mais bon si...
- on va réfléchir...
Entre temps le téléphone sonne. On réserve la chambre à 55$, et là une moto arrive. Un couple. Trempés eux aussi. Ils demandent une chambre. Je cours vers la dame et je dis "on la prend !"... et là la dame se retourne et dit aux motards "désolé, on est complets..."...
- ouf !
Bref on monte, on s'installe, on se réchauffe, on étend nos fringues (y compris ceux qui sont dans nos sacs) pour que ça sèche. L'horreur

Le lendemain matin, il pleuvait toujours autant. On a trouvé, en fouillant au fond des poches et en récoltant toute notre monnaie, tout juste de quoi se payer UN petit dèj pour deux. Et on est partis, à moitié secs et à moitié rassasiés... sous la pluie.
Et là... on est restés collés au même endroit pendant des HEURES. On voyait des grosses bagnoles VIDES passer. On suppliait, on maudissait, on haissait... mais on était tellement trempés que les gens ne voulaient pas nous prendre de peur qu'on sal*pe leur caisse.
Quand on avait trop froid, on marchait.
Quand on trouvait un bon spot, on s'arrêtait...
Un mec nous a pris, il nous a avancé de 40km de plus, et là on a trouvé une grosse station service. Le genre de gros truc comme on trouve seulement chez nous avec du café, des chiottes, de la bière, tout... ça fait arrêt de bus/car, café, tout ça. Un peu comme les aires d'autoroute quoi.
Du coup on repère les lieux. On se précipite sur le café gratuit... et là je me dis "tant pis". J'ai ma carte de crédit, au pire on sera à découvert pendant quelques jours, mais on va demander quand passe le prochain bus et puis basta. Donc, cette décision prise, Amandine est contente (elle commence à en avoir VRAIMENT marre)... elle va aux chiottes. Pendant ce temps là je demande au mec à quelle heure passe le prochain bus pour Québec.
- bah euh... Il regarde sa montre. Maintenant.
Je le grouille à sortir ma carte en gueulant "Amandiiiine"... Je le laisse avec ma carte, je vais cogner à la porte des chiottes :
- Grouille, le bus arrive tout de suite !
Comme je dis ça, je vois le car qui arrive, qui ne voit personne qui l'attend dehors, et qui repart aussi sec. Moi je cours derrière sous la pluie... il s'arrête pas bien sûr... et je rentre. Essouflé. J'ai bien dû sprinter 400m... et re-sprinter 400m dans l'autre sens de rage. Je reviens à la station.
Amandine qui sort des chiottes et qui me fait "alors, t'as demandé à quelle heure le bus passe ?"...
GRRRRR...
Ça va que le mec a été cool, il m'a de suite remboursé les deux billets. Ceci dit, il a bien vu que c'était pas le bon jour pour négocier avec moi. De ce fait, comme il m'a remboursé en liquide, j'avais au moins un peu de fric sur moi, ce qui était plutôt rassurant.
Donc on se paye un peu de bouffe, du coup, et on prend le temps de se réchauffer et de discuter avec le mec. Le prochain bus passait le soir, donc au PIRE on restait collés là toute la journée avec de la bouffe et un abri pour la pluie et on prenait le bus du soir...
Et les bagnoles vides qui passent. Et la pluie qui tombe. Et là Amandine qui ne parle plus, qui serre les dents et tout. Et là elle se met à pleurer, elle en a marre...
Moi, comme d'hab quand ça chie un peu, je rigole. Elle, ça la fait VRAIMENT pas rire... mais plus elle me gueule dessus plus je me marre. Enfin bon. La totale quoi

Finalement un mec nous avance encore de 100km... et nous éloigne de ce fait de notre anti-oasis (le seul endroit sec avec du café chaud à des km à la ronde)... et là on reste COLLES.
On se caille. Il pleut toujours autant. Les bagnoles vides qui passent.
Et là, on voit une PETITE bagnole grise, style festiva qui s'approche. Un ENORME kayak sur le toit. Des TONNES de bordel dedans. Un mec dedans qui nous regarde et fait des yeux immenses... Il PILE.
- mais QU'EST-CE QUE VOUS FOUTEZ LA ???
- Ah ah ah... Style ouais, super blague

- MONTEZ !!!
- OÙ ??
Il regarde sa caisse, et se marre, et instantanément il sort et commence à réorganiser son monstrueux bordel pour nous faire deux places. On s'insère dans la caisse, chai pas encore comment... et là il met le chauffage à donf pour qu'on sèche un peu. Mais on était tellement trempés que ça embuait tout. Du coup il conduisait avec la tête dehors, dans la pluie, c'était magnifique

On raconte un peu notre truc. Le mec hallucine. Il commence à nous raconter ses histoires de stop et tout. Finalement il nous a demandé si ça ne nous dérangeait pas qu'il prenne la petite route touristique pour monter à Québec, il était en vacances et tout... de là, il s'arrête à une boulangerie. Il achète deux grosses miches de pain de campagne aux lardons, un pain aux noix aussi, avec de l'esturgeon et du hareng fumés, et il nous oblige à bouffer... Je me souviens, il avait un vieux laguiole tout patiné, bien noir... et là, on repart. Le ventre plein, au chaud, en train de sécher, le long du St-Laurent... et là il nous demande si on connaît Subramaniam. Il met ne cassette. On découvre... c'est le bonheur total. Il voit qu'on profite. Il arrête de parler. Il écoute. Il regarde. Il conduit.
On a fait toute la route avec lui. Il nous a posé à 45m de chez nous en s'excusant de ne pas prendre le sens interdit qui nous aurait posés vraiment juste devant la porte. Il faisait nuit depuis longtemps... du coup je réalise que j'ai exagéré un peu en disant 48h. C'était plutôt 36 ou 40, mais ça a paru long...
Il s'appelait André. Salut André

Il nous a expliqué que le "pouce" (c'est comme ça qu'on appelle le stop au Qc) c'est une roue qui tourne. Qu'il faut pas le remercier. Qu'on devra juste prendre des pouceux quand ça sera notre tour de conduire. Comme lui et toutes les autres générations de pouceux avant lui...
Et c'est grâce à André si aujourd'hui j'accepte de prendre un petit risque en prenant des mecs et des nanas qui tendent le pouce patiemment... surtout quand il pleut

C'était mémorable.
Ciao

David