Pat : je suis parfaitement d'accord avec ta catégorisation des types de violence. C'est très clair et très utile quand il s'agit de réagir à un type de violence ou de le prévenir. En revanche, je pense que les trois types de violence que tu décris là sont fondés sur le même genre de processus mental... La violence, de fait, est une tentative de manipulation. C'est un langage non verbal pour obtenir un effet sur autrui, sur la société... et on cherche à obtenir ce type d'effet parce qu'on a un besoin très profond... une souffrance parfois intense.
Exemple... des mecs qui venaient dans un bar où je bossais et qui se pointaient avec les protège-dents, les coquilles, et tout... ils ne venaient pas danser. Ils se pointaient, enfonçaient la porte, défonçaient la gueule de 10-12 mecs, et ils se cassaient. De mon point de vue, à l'époque, ils étaient complètement fous, des connards finis que j'avais carrément le droit de détruire. Je les voyais comme autant de morceaux de viande et d'os animés par la seule envie de me buter... et je réagissais comme tel.
Puis, après coup, avec le recul, j'ai essayé de comprendre. Essayé de piger non pas pourquoi mais COMMENT ils en étaient arrivés à agir comme ça. En me renseignant, j'ai compris que tous ces mecs étaient des anglophones, donc minoritaires au Québec. Ils étaient tous pauvres, et sans emploi. Ils étaient tous moches, pas éduqués, vivaient dans des taudis, et ne pouvaient même pas espérer sauter une gonzesse de temps en temps. Ils étaient tous venus plusieurs fois dans le bar en question pour draguer, mais avaient tous été éconduits plusieurs fois par toutes les filles présentes, y compris les plus moches... ils avaient tous 20kg de trop et les cheveux gras, et ils étaient tous cons, crades et à moitié alcooliques. Cons parce qu'ils venaient d'un milieu où ils n'avaient pas été stimulés, parce qu'ils avaient tous un père con, alcoolique, pauvre et violent, et une mère qui passait plus de temps à survivre qu'à s'occuper d'eux, etc. Bref, des mecs qui n'avaient pas été gâtés par la vie. Pas du tout...
Et quand ils arrivaient, ils cherchaient du regard les jeunes, beaux, sveltes et intelligents étudiants qui étaient là. Ils repéraient ceux qui étaient les mieux fringués, les plus cool, ceux qui avaient 3-4 filles aux basques en permanence... ceux, en gros, qui étaient nés avec une cuiller en argent dans la bouche et qui allaient tout simplement réussir dans la vie parce que c'était la suite logique de leur enfance. Et là ils cognaient dessus.
Violence gratuite ?
Du point de vue des victimes, certainement, oui. Les pauvres petits gars n'avaient rien fait de mal à ces mecs là.
Du point de vue du videur, ces gars là étaient un cauchemar. Ils se pointaient et c'était instantanément la guerre. Ils arrivaient préparés... non seulement équipés mais aussi et surtout déjà préparés mentalement à cogner et à agir, alors que moi j'étais là en train de m'emmerder sec, baillant comme un vieil ours et pensant déjà qu'à 4h j'allais devoir rentrer à pied et essayer de dormir avant le cours de ceci ou celà du lendemain matin...
Et là ils arrivaient et c'était 6, 8, 10, 12 mecs enragés qui faisaient un raid éclair.
Violence gratuite alors ?
Vraiment ?
Gratuite, peut-être... d'un point de vue. Mais violence facile à expliquer, à comprendre... Les mecs venaient là pour pouvoir se dire "eux, ils ont tout, ils niquent toutes les plus belles filles, ils ont tout pour réussir dans la vie, ils vont aller loin, avoir un bon boulot, une belle bagnole, une belle bonnefemme et une grosse piscine, mais ils sauront toujours, au fond d'eux-mêmes, que ce soir là si j'avais voulu, leur vie était finie...". Bref, ils faisaient ça pour se valoriser... pour, de leur point de vue, rétablir l'équilibre un petit peu, et se sentir moins nuls... au moins, dans UN domaine (la violence physique), ils étaient supérieurs à ces jeunes premiers.
Evidemment je ne dis pas que ce genre de comportement est acceptable. Je n'excuse pas le geste. Je comprends simplement, maintenant, les mécanismes... Evidemment, quand les mecs débarquaient, je ne commençais pas à discuter avec eux en leur expliquant les mécanismes profonds qui motivaient leur rage... et je n'avais aucune pitié pour eux. Ils avaient leur part de responsabilité, aussi, parce que plein de mecs dans le même cas qu'eux n'étaient pas violents pour autant... donc quand je pouvais en défoncer un je ne me privais pas.
Et alors, à quoi ça sert de comprendre ce genre de mécanismes ?
Ca sert que concrètement, mes potes qui se faisaient défoncer la gueule par ce type de mecs régulièrement, en suivant mon conseil, ont laissé tomber leur look de jeune premier, ont adopté la vieille chemise à carreaux grunge et le jeans pas cher... ils ont commencé à danser un peu plus à l'extérieur de la piste de danse et moins en plein milieu sous le spot... et ils n'ont plus jamais été emmerdés. Ils ne représentaient plus aussi clairement la cible à détruire pour se sentir mieux.
Voilou...
Sinon dans l'absolu, de comprendre tout ça, ça permet AUSSI de tenter des approches éducatives et non pas uniquement répressives. Ceci dit il faut AUSSI de la répression, dans le feu de l'action... Sinon tout le monde se fait défoncer la gueule sans que ça ne coûte rien aux mecs. Et là oui, pour le coup, ça devient gratuit...
Mes deux balles.
David