je lis régulièrement le forum, mais je post très peu. N'étant pas très au fait du sujet, je préfère laisser faire ceux qui s'y connaissent.
Depuis quelques mois, j'ai la chance d'habiter à Salta, en Argentine. Autant dire que c'est un petit coin de paradis pour la rando. Mais ce paradis comporte quelques chausse-trappes pour le purgatoire. Sur mon blog, je parle pas mal de rando (
http://stanvadrouille.over-blog.org/categorie-11590636.html). Il me parait nécessaire de faire un article sur les risques liés à cette pratique dans le contexte particulier qu'est le nord-ouest argentin.
Le sujet étant sérieux, j'aurais besoin de vos avis sur la question. Que pensez-vous des solutions que j'adopte face aux conditions et aux risques existants ? En voyez vous d'autres?
L’environnement Je pratique la randonnée dans le nord-ouest argentin, majoritairement dans la province de Salta. Le secteur formé par Salta Capital – Cafayate - San Antonio de los Cobres – Cachi concentre 90% de mes sorties. Cette zone est immense, il est impossible de la décrire précisément. Le relief va de 1000 à plus de 6000m. C’est un cocktail de microclimats et d’écosystèmes.
Le plus souvent, je suis dans la puna, en montagne (de 2000 à 5000m) ou dans des quebradas d’altitude. Je randonne généralement près des routes et villages : routes 51, 68, et 40. Le climat y est rude et sec, sinon aride. Il n’y a presque pas de point d’eau. Les variations de températures jour/nuit sont fortes ; très chaud le jour, très froid la nuit. Les vents sont souvent violents. Les paysages sont très minéraux et la végétation rare, basse et piquante. Les hautes altitudes génèrent des symptômes de mal des montagnes.
Application de la règle des trois
Trois secondes sans attentionLa chute peut rapidement arriver. Le sol est généralement couvert de cailloux, terre, sable et de broussailles basses. Une cheville foulée (ou pire) et sans accès aux secours la galère peut commencer. L’altitude trouble l’équilibre, augmente la fatigue et rend un peu bête (cf. effet chimpanzé). Les chances de tomber ou de prendre de mauvaises décisions sont plus élevées.
Modérer son effort pour garder ses moyens.
Faire attention !
Trois minutes sans oxygèneL’altitude peut provoquer des symptômes graves. Le manque d’oxygène provoque l’essoufflement et le cœur bât vite. Même en étant jeune et sportif (1500m D+/semaine et 1h30 natation), j’étais à la ramasse à m’arrêter tous les dix pas au dessus de 5300m. Vouloir aller vite en haute altitude et forcer, c’est la garantie de chopper le mal des montagnes.
Se renseigner sérieusement sur le mal des montagnes.
Être attentif à son état, écouter les symptômes.
Modérer ses efforts.
S’arrêter, attendre, descendre en cas de problème.
Prendre une aspirine, mâcher de la feuille de coca.
Trois heures sans régulation thermiqueLa puna et la haute montagne sont adeptes des forts changements de températures. La journée peut être très chaude. Près du tropique, le soleil est fort, d’autant plus avec l’altitude. Il brûle la peau en un rien de temps et l'air est très sec. Ceux qui vivent en montagne, même s’ils ont la peau bien foncée, portent TOUJOURS des vêtements longs. Enfin, il n’y a pas ou peu de végétation, si bien qu’il ne faut pas compter sur l’ombre pour s’abriter. L’acclimatation à l’altitude demande beaucoup d’eau. La déshydratation et le coup de chaud arrivent vite. Je tourne à 3l d’eau par jour.
A l’inverse, la nuit il fait très froid en altitude. On passe souvent de +30° à -10° en quelques heures. Sans abri et sans équipement, c’est vite une situation à problème. Le vent est souvent de la partie et renforce le refroidissement. Il est difficilement envisageable de se faire un abri avec autre chose que des cailloux. Il fait aussi régulièrement froid la journée en altitude. Il est alors facile de se faire surprendre en partant de Salta (1200m) à 30° et d’arriver sans vêtements chauds 2000m plus haut à 5° avec un bon petit vent.
Partir en autonomie avec abri et sac de couchage.
Prendre des vêtements couvrants et un chapeau. Des vêtements en coton seraient bien s’il n’y avait pas le risque de refroidissement en fin de journée. J’utilise chemise, buff et pantalon synthétiques, avec une casquette en coton.
Prendre beaucoup d’eau, boire beaucoup, mouiller son chapeau ou chèche.
Modérer ses efforts sous la chaleur et partir tôt le matin.
Prendre des vêtements chauds en plus, quitte à les porter pour rien. J’ai souvent un gilet polaire épais en rab, qui ne me sert jamais la journée.
Trois jours sans eauL’eau est très rare dans une grande partie du secteur alors que les conditions impliquent de boire beaucoup et qu’il est difficile de s’abriter. Je ne parierai donc pas sur trois jours sans eau mais moins. L’altitude donne soif et l’air est très sec, en plus de la chaleur.
Prendre plus d’eau que nécessaire. J’emporte 3L pour une journée.
Avoir un moyen de décontamination type pastille, javel ou ébullition. Attention car l’eau boue à température plus basse en altitude et certaines bactéries ou parasites résistent. Je suis adepte des pastilles pour leur simplicité.
Prévoir une protection contre le soleil (tarp) et des vêtements adaptés. J’ai casquette, buff, vêtements longs et anti-UV.
Trois semaines sans mangerr
Pas grand-chose à dire de particulier. Celui qui en arrive là, chapeau. La Pachamama l’appelle fiston et les condors ne le regardent plus comme le prochain repas mais comme un des leurs. Il apprend aux lamas à cracher plus loin.
Mars et ça repart. Un minimum de nourriture est bien appréciable en cas de pépin pour se donner un coup d’énergie. Je prends toujours à manger avec une réserve au cas où.
Cette application de la règle des trois permet de dégager les principaux risques. Cet environnement apparait comme dur, peut favorable au développement et au maintien de la vie. Il n’y a qu’à voir la faible quantité d’animaux et de végétaux pour s’en rendre compte. Mais il faut encore ajouter quelques facteurs de risques supplémentaires et déterminants, du moins selon moi.
Les facteurs de risques
Selon moi, voici les risques un peu « particuliers » au secteur.
L’isolement et l’absence de réseau de téléphone mobile. En cas de problème, il y a très peu de chance de tomber sur un quidam pouvant aider ou de pouvoir appeler les secours. Il n’y a quasiment personne qui randonne. Les chemins sont très peu fréquentés. Des sentiers bien marqués relient parfois une ferme à la route, laissant espérer un passage régulier. Erreur, le fermier ne l’emprunte qu’une fois tous les 10 jours avec ses ânes.
Partir en groupe et toujours prévenir où l’on va, comment et quand on doit rentrer. Laisser un itinéraire précis à quelqu’un. Une formation de premier secours me parait très importante (note à moi-même, en faire une) et une trousse de secours bien sur.
Des secours peu développés. Il n’existe pas de peloton de montagne, bien équipé, entrainé et disponible. C’est très certainement la police locale qui viendra vous chercher en 4*4 et à pieds. Or elle n’est pas formée à ce genre d’exercice. Les secours sont donc lents, mal orientés, mal organisés… Même si l’on peut les prévenir, ils n’arriveront peut être que bien plus tard et auront des difficultés à se localiser.
Partir en groupe et toujours prévenir où l’on va, comment et quand on doit rentrer. Laisser un itinéraire précis à quelqu’un. Une formation de premier secours me parait très importante (note à moi-même, en faire une) et une trousse de secours bien sur. Avoir un moyen de se faire repérer, c'est-à-dire se faire voir et/ou entendre.
L’absence de cartographie de qualité et l’immensité. Il est plus facile de se perdre. L’altitude ne développe pas les capacités cérébrales... Les distances entre les routes, les villages, les rivières et points d’eau… ne permettent pas d’improviser un parcours. La densité des réseaux est très faible et laisse des portions immenses de territoire quasiment coupées de tout. Si l’on se plante, la fatigue générée par l’altitude permet plus difficilement de rattraper le coup en forçant le pas.
Chercher toutes les informations possibles. Demander aux gens, aux bergers, au poste de police, étudier les images satellites sous tous les angles, prendre un GPS ou mieux un guide local… Sur place, prendre le temps de bien se repérer. En cas de doute, une pause pour faire le point et sinon demi-tour !
Ces éléments sont pour moi des facteurs aggravants des risques classiques en montagne. Je les mets en épingle car ils ne sont pas évidents pour un randonneur, même expérimenté, européen. Il est dur de changer ses habitudes et ses schémas de pensée. Quand on randonne depuis xx années avec les cartes de l’IGN, le balisage et les topos FFR, que l’on se dit plus ou moins consciemment que le portable et que les secours ne sont pas si loin, que l’on croise xx personnes/jour sur les sentiers de rando… il est difficile de mettre ça de côté, même dans un contexte différent.
Même en l’absence d’informations suffisantes, qui ne serait pas tenter de partir crapahuter. On verra bien sur place… Et au pire on rejoindra la route ou y’aura bien un chemin avec un village pas loin et que l’on croisera du monde. Au pire du pire, je prends mon portable et j’ai une assurance pour payer le sauvetage en hélico…
Ce qui serait bénin sur un GR français peut devenir une belle galère ici. Une entorse, le portable qui ne passe pas et voilà que l’on est coincé pour la nuit. Bien qu’il ait fait chaud la journée, il va geler fort dès le soleil couché et les courants d’air froid vont descendre des 5000m et provoquer des vents violents glacés. Même si les secours sont prévenus, ils mettront longtemps à venir et à localiser car ils ne sont pas formés au sauvetage en montagne. D’ici là, ça ne va pas être marrant, surtout si on n’a pas assez bu et pris des coups de soleil.
Merci d'avoir tout lu !