Salut

En lisant quelques posts de Vagabond, et inspiré par Gros Calou et son Tonton Cellier, je voudrais rendre hommage à un homme qui est né au mauvais endroit et au mauvais moment, mais qui a su en tirer le meilleur parti et a traversé avec l'âme intacte les moments noirs de notre histoire récente. Il est l'une de mes plus grandes inspirations aux heures où la vie demande de faire des choix, et me montre toujours comment avec des idéaux, de la persévérence, du courage, un travail sans relâche, de l'honnêteté, du culot et beaucoup de chance on peut remplir une vie exceptionnelle.
Opa est né en 1928 dans un village de Poméranie. La région faisait déjà partie de l'empire germanique au dixième siècle, mais elle a régulièrement été sujet de dispute entre la Prusse, la Pologne et le Danemark. En 1928 elle était allemande et était une région rurale tranquille comme tant d'autres.
Son père était un forgeron de bonne réputation avec plusieurs compagnons et apprentis à son service. Opa a donc tout naturellement vécu ses premières années comme apprenti forgeron. A sept ans il se levait ainsi tous les matins à cinq heures pour allumer et faire chauffer trois grandes forges dans lesquelles on pouvait travailler des socs de charrues ou des cerclages de roues de chariots.
Le nazisme a pris l'Allemagne en 1933 ; il avait cinq ans. Dans le village certains étaient pour, certains étaient farouchement contre, la plupart s'en foutaient et la vie suivait son cours. Il a grandi. A partir de 1938 son père a commencé à râler car ses apprentis ou compagnons étaient régulièrement réquisitionnés pour le service militaire, mais c'était là la seule face vraiment visible de la guerre qui commençait. Son père n'a pas râlé par contre quand, quelques années plus tard, Opa a été viré de l'école pour indiscipline chronique. Le programme scolaire était nazi. Je ne sais pas si son père était content que son petit se fasse virer de l'institution nazie pour délit de trop de réflexion, mais ça faisait toujours une paire de bras en plus pour la forge, où la main d'oeuvre se faisait trop rare.
En 1944 Opa a 16 ans quand il est réquisitionné. Il est retoqué du service militaire (il devait vraiment être insupportable), et il est envoyé comme travailleur forcé sur le front en Hongrie. L'Allemagne est en pleine débâcle, le front est enfoncé, Opa en profite pour s'échapper... et se fait cueillir par les russes. Les russes le transfèrent dans un camp en Pologne. C'est l'hiver, il tombe malade comme beaucoup, fait ce qu'il peut pour se soigner mais se voit déjà finir comme les autres qui tombent autour de lui. Il joue le tout pour le tout et parvient à s'échapper (je ne sais plus comment). Il voyage clandestinement vers l'ouest, parvient en zone américaine et se rend. Les américains lui expliquent gentiment que vue sa région d'origine il dépend des russes, et remettent le prisonnier évadé aux soviétiques. Opa reçoit alors un traitement de faveur et se retrouve dans un camp de transfert pendant plusieurs jours. Le camp, c'est un champ entouré de barbelés et de gardes. La vie, c'est des prisonniers allongés dans le froid. Celui qui lève le torse est abattu sans sommation. Pour faire ses besoins, on creuse sous ses fesses, on pousse, et on recouvre. Au bout de quatre ou cinq jours, lui et son "voisin" s'évadent. Comment ? Lorsqu'on lui pose la question aujourd'hui encore, le regard se durcit, la main se crispe sur l'accoudoir : "ça, c'est mon secret, je veux pas le dire".
Il s'évade et refait le voyage vers l'ouest avec son nouveau compagnon. A deux ils souffrent d'abord pendant trois semaines en ne se déplaçant que prudemment en forêt, ils sont malades, faibles, en n'y croient plus vraiment. Ils réduisent alors un peu leur niveau de prudence et se signalent discrètement au chef allemand d'une colonne de réfugiés sous responsabilité américaine, qui avance le long d'une route. Le soir, le chef de la colonne s'arrange pour que quelques provisions restent au bord du chemin. Ainsi chaque jour Opa et son compagnon se déplacent en forêt, et au matin ils trouvent comment leurs compatriotes ont sacrifié une partie du peu qu'ils ont pour permettre à deux parias de survivre. Ils regagnent un peu de santé et suivent la colonne pendant des jours.
Un soir, la colonne arrive au camp américain. Pas question d'entrer, pas question d'être renvoyé encore une fois chez les russes. Opa et son pote attendent donc dehors. Les jours passent, la faim revient. N'y tenant plus ils pénètrent une nuit dans le camp et se faufilent jusque dans les cuisines en vue de chaparder le plus possible avant de s'enfuir. Mais le cuistot les surprend. Il est calme, gentil, et Opa et son compagnon de cavale lui racontent leur histoire et il a pitié d'eux. Aussitôt dit aussitôt fait, ils sont les nouveaux commis de cuisine, ils sont durs à la tâche et plus personne ne leur pose de question.
Bon là j'ai un petit blanc dans l'histoire j'avoue

En tous cas d'une manière ou d'une autre Opa quitte un jour le camp et trouve un travail tout près de là, dans une ferme au sud de la frontière danoise. Le fermier et sa famille l'accueillent comme un fils et il trouve là un réconfort émotionnel et une chaleur dont il avait dû se passer depuis trop longtemps. Il dit que là pour la première fois il a pleuré pendant des jours. La guerre est terminée. De grands efforts sont faits pour permettre aux familles de se retrouver. Opa retrouve la sienne dans un camp de réfugiés à 50km de sa ferme. Il va les voir en train, avec un sac de 50 kg de pommes de terres. Sa famille vivra pendant des mois dans le camp, lui dans sa ferme, et il les ravitaillera ainsi. Dans ce camp, il rencontrera aussi Oma, mais ça c'est une autre histoire.
Le temps passe et il trouve un emploi mieux payé dans une fonderie. Il travaille 12 heures par jour dans une fournaise, à couler toutes sortes de pièces massives. Il fait quelques économies et commence à construire une maison chaque nuit. Le jour il travaille, la nuit il construit, de ses mains, avec les briques des ruines, comme tout le monde faisait. Aujourd'hui, en 2009, la maison est toujours là et sa soeur y habite encore.)
Un peu plus tard on lui propose de devenir bûcheron en Suède, pour un salaire sans mesure avec ce qu'il avait jusque là. Sa mère pleure, et lui montre une annonce : la police de l'état de Nordrhein-Westfalen recrute... Il met de côté ses rêves suédois et part à l'école de police pour faire plaisir à sa mère.
Le temps passe, et il prend son premier poste. Le hasard veut qu'il devienne ainsi le seul policier d'un village à proximité de Bonn, village où habite le chancellier Adenauer. Les deux hommes se voient chaque jour à 6 heures du matin à l'église, chacun avant de commencer sa journée. Ils sympathisent peu à peu et Adenauder prend Opa comme escorte. Il aura ainsi l'occasion de suivre le chancellier à ses rencontres avec les nouveaux maîtres, d'être aux endroits où le nouvel ordre européen est en train d'éclore.
Le temps passe, il devient motard, pendant 15 ans la moto sera sa grande passion. Il escortera souvent Adenauer, Kennedy, De Gaulle, la routine. Lors du cortège funèbre d'Adenauer, un ponte le charge de trouver assez d'hommes pour distraire les femmes des grands leaders du monde occidental pendant que leurs maris rendent un dernier hommage au chancellier qui a ramené l'Allemagne parmis les pays civilisés.
Il travaille parfois sur des prises d'otages et ce genre de trucs moins routiniers que le reste, et c'est toujours l'occasion aujourd'hui encore de ponctuer une ballade dans Cologne par l'une ou l'autre anecdote. Ce dont il ne parle pas, c'est quand il doit s'absenter pendant des semaines sans contact aucun avec la famille, à pendant que les brigades rouges secouent le pays.
La famille, six autres personnes qui vivent grâce à lui, sept au début. Sa femme Oma, ses deux beaux-frères, une tante d'Oma et les trois enfants. L'un des beaux-frères part voler de ses propres ailes. Un autre, ancien nazi, après des années de dépression finit par se pendre dans le garage de leur maison en banlieue de Cologne.
Les années passent, l'âge vient... Le commissaire de Cologne se plaint de l'absentéisme de ses policiers. Opa monte des clubs de sports, organise des compétitions avec les Lands voisins, les hommes s'enthousiasment, le moral revient, l'absentéisme tombe. Il terminera sa carrière de policier en enseignant la sécurité routière dans les écoles.
La retraite... Moment redouté, tout le monde se demande comment ce travailleur forcené au caractère parfois un peu rude va réagir, et comment son entourage va survivre

Premier jour... il s'occupe de son jardin... Deuxième jour, le téléphone sonne, le commissaire de Cologne l'a recommandé au directeur d'un institut public qui cherche par différentes manières à soutenir l'industrie Allemande. La mission qu'on lui propose, organiser des campagnes de motivation de jeunes collégiens pour intégrer l'industrie, leur montrer quels avenirs s'offrent à eux et leur ouvrir des portes concrètes pour ceux qui le souhaitent. Pendant huit ans il arpentera la moitié sud du pays dans son Opel Omega, régulateur de vitesse calé sur 220 km/h, de préférence à 4 ou 5 heures du matin quand il n'y a personne sur la route... Il appelera toujours Oma avec deux heures de retard pour lui dire qu'il vient d'arriver, pour éviter qu'elle s'inquiète de sa conduite trop rapide.

Huit ans...
Aujourd'hui Opa a 81 ans, il a la frite et travaille plus que jamais, à s'occuper de son jardin, toujours, et d'Oma qui est devenue complètement dépendante, avec une tendresse qu'on lui découvre.
Tout le quartier le connaît, les ados viennent le saluer et discutent avec lui dans son jardin, on peut lui parler de tout, et avec sa tête droite, ses yeux bleu-clair toujours aussi francs et sévères mais désormais plissés des rides de quelqu'un qui sourit beaucoup, il a des millions d'histoires et toujours un bon conseil pour chacun, c'est toujours la star.
A moi, il m'a toujours dit qu'il y a deux choses à préserver farouchement : la santé et la liberté. Le reste suit tout seul.
Et moi, je lui dis combien je suis fier d'être son petit-fils.
