Il y a un principe bien connu en psychologie qui s'appelle la diffusion de la responsabilité.
Plus les personnes sont nombreuses à assister à une scène violente, et plus la responsabilité de la non-intervention repose sur un nombre important de personnes. Si t'as 12 mecs qui assistent, ils portent chacun 1/12e de la responsabilité. C'est plus confortable. On peut se dire "personne d'autre n'a bougé, je ne suis pas pire qu'eux"... Confortable, quoi.
C'est le même phénomène qui fait que les gamins, en classe, se sentent protégés par le groupe. On voit des gamins faire des conneries devant nous, et ils ont l'impression que personne ne les voit <rire> -- suffit de faire "Joris, t'as fini de balancer des boulettes de papier ?" et le Joris en question se rend compte qu'il est toujours visible, toujours un individu avec ses responsabilités propres. Et il s'arrête.
Si au contraire je dis "on arrête de jeter des boulettes de papier"... Joris se sent invulnérable. Il est une partie du groupe. Il porte 1/20e de la responsabilité.
Ça explique en partie la connerie des foules. Ça explique aussi en partie le fait que des wagons entiers laissent une fille se faire violer entre deux compartiments sans bouger. De mon point de vue ça n'excuse rien, mais ça explique mécaniquement la psychologie du truc.
Il y a aussi le fait qu'il faut un premier qui bouge... et que celui là risque de ne pas être suivi. Le truc, c'est de ne pas se lever et de gueule "À plusieurs on les dégomme, qui vient avec moi ?" et là t'as 3-4 mecs qui n'attendaient que ça qui se lèvent subitement.
Autre mécanisme psychologique qui entre en ligne de compte : la négation. Le moi se défend d'une agression trop violente/déstructurante de la réalité en la niant. C'est comme ça que quelqu'un de normalement sain d'esprit se retrouve à chercher son manteau en bouffant son olive pendant 15 minutes au milieu des morceaux de personnes. D'admettre la réalité est trop dur, trop brutal. Ça implique d'accepter quelque chose de parfaitement inacceptable (la mort violente qui frappe injustement et au hasard, le fait qu'on a failli y passer soi-même, l'absence de sens à tout ça, l'imprévisibilité du truc, la fragilité du corps humain, tout ça d'un coup). Donc les mécanismes de défense du moi se mettent en action pour préserver un minimum le moi, en niant la réalité en tout ou en partie.
Ces nouvelles données très très déplaisantes pourront être intégrées graduellement, petit à petit, si on y trouve une cohérence minimale et qu'on arrive à accepter l'anxiété qu'elles génèrent en nous. Subitement on réalise que la violence existe, qu'on n'est pas immortel, et que c'est pas un jeu vidéo... et ça, c'est une pilule difficile à avaler pour un cerveau qui, à la base, n'a pas été formaté culturellement pour intégrer l'idée de la mort.
Pour un occidental, la mort est un truc parfaitement horrible et inacceptable, et anxiogène. Pour pas mal d'africains que je connais, la mort c'est le truc normal qui arrive à la fin de la vie... y'a pas de honte à avoir : tout le monde meurt !
Bref...
Je pense que d'accepter le fait de cogner et d'être cogné, de tuer et d'être tué, ça demande une certaine préparation psychologique qui prend racine très loin dans l'éducation. Ça peut difficilement s'acquérir à l'âge adulte.
Ciao

David