Jour 4 :Je chemine toujours le long des crêtes sur la draille qui mène à l'Aigoual, parfois le chemin descend vers un col pour remonter de l'autre côté, c'est le monde à l'envers... Globalement je continue à monter en altitude : 100m le premier jour, 400m le 2ème, 900m le 3ème, et près de 1200m aujourd'hui. Je suis d'ailleurs surpris de tomber sur quelques chênes verts poussant dans des rocailles au-dessus de 1100m.
Le retour du beau temps est quant à lui fort appréciable.

Malheureusement, il sera de très courte durée. Vers 9h, quand j'arrive au lieu-dit l'Aire-de-Côte, le sommet de l'Aigoual est déjà caché par les nuages, je m'épargne les 6km aller-retour pour y monter, et je continue sur le GR43 à travers une jolie forêt d'épicéas et de hêtres.
Un 4x4 déboule sur le sentier, c'est un chasseur qui cherche un de ses chien, je l'informe que j'en ai croisé un vers l'Aire de Côte. Il y repart en trombe, puis repasse tout aussi vite quelques minutes plus tard, apparemment bredouille, je l'entends ensuite essayer tous les chemins des environs, quel bonheur de se promener dans le calme!
Quelques kilomètres plus loin, je dois cette fois traverser une battue au sanglier, qui était pour une fois convenablement signalée même sur le sentier, je ne peux de toute façon pas facilement contourner la zone, mais un homme averti en valant deux, je me prépare en conséquence, gilet orange bien en évidence, visible de tous les côtés, et je retire le bouchon de mousse de la sonnaille de Magnum, qui a en plus un sac rouge avec des bandes réfléchissantes, cela devrait suffire pour notre sécurité.
Effectivement, je passe successivement devant une douzaine de types en orange adossés à d'énormes 4x4 aux pare-buffles chromés, fusil dans une main, téléphone dans l'autre, et pour la plupart malpolis en plus. J'ai été par ailleurs outré de tomber sur une belle clôture traversant la forêt 50m plus loin, mais le sujet étant sensible, je ne ferai pas de commentaires (je n'en pense pas moins...)
Je passe un nouveau col qui marque le passage en Lozère, pour remonter cette fois sur une crête dénudée, qui a visiblement été tondue tout l'été par un troupeau de moutons, une vrai moquette!
Il y subsiste une ingénieuse série de baignoires-abreuvoirs, ainsi qu'un parc de nuit, tout en palettes



Nouveau col peu de temps après, j'y fais une courte pause pour manger ma demi-baguette restante de la vieille avec le pot de pâté. Puis je remonte dans une pente rocailleuse ou ne poussent que quelques genêts et des pins rabougris, pour déboucher d'un seul coup sur un plateau verdoyant où pâturent des vaches et des chevaux, dépaysement garanti! j'ai eu l'impression de passer en 20m des Cévennes au Jura!

J'arrive ensuite au hameau de l'Hospitalet ou j'ai failli m'arrêter dans un gîte d'étape bon marché qui avait l'air sympathique, je dis bien failli car j'ai eu beau sonner et téléphoner, je n'ai pu avoir personne alors que le gîte était manifestement ouvert. Tant pis, j'ai repris la route pour m'arrêter dans une friche un peu plus loin, petit feu, chapatis et soupe à l'oignon.
Je commence à trouver les chapatis peu pratiques pour la saison froide, car pendant qu'ils cuisent sur mon petit tas de braise, moi je me refroidis. Ou alors il faudrait faire un plus grand feu pour que je puisse me réchauffer en même temps, mais du coup ça fait plus de travail pour ramasser le bois, moins de discrétion, et puis je ne trouve pas ça passionnant de passer la soirée tout seul près d'un feu...
Jour 5 :Je suis un peu frustré par les journées trop courtes en cette fin de moi de novembre, et ça ne va pas aller en s'arrangeant.
Ceci dit, je n'en perds pas une miette, sur les 10 à 11h de lumière dont je dispose (grosso modo de 7h à 17h30) je ne m'arrête qu'une petite heure au zénith pour aérer mon couchage et mes chaussures.
Cela me laisse presque 10h pour marcher, mais 10h de marche, ça passe très vite, surtout que je garde un rythme assez tranquille (environ 3km/h sur terrain plat) pour permettre à Magnum de manger (il s'arrête pour brouter et me rattrape en courant quand je m'éloigne trop, et ce environ 5h par jour).
Ce qui n'est finalement pas une grosse contrainte vu que je n'ai pas besoin de le tenir en laisse ni de faire attention à lui (le son de la clochette me permet de savoir à quelle distance il est), et il suffit que je l'appelle et que je le prenne par le collier pour traverser les routes (de plus en plus rares). C'est beaucoup plus pratique qu'avec la brebis que j'étais obligé de tenir presque tout le temps attachée car elle ne suivait pas bien et venait rarement quand je l’appelais.
Pour gagner du temps, j'ai essayé à partir de ce jour-là de démarrer la journée de nuit : couché à 18h30, je me réveille sans problème vers 6h (ça fait déjà une sacrée nuit

), avec l'habitude je n'ai aucun mal à ranger mon matériel dans le noir sans rien oublier, et je peux partir tranquillement vers 6h30, ce qui me permet de faire 1 ou 2 km avant les premières lueurs du jour. En cas de doute sur le balisage, je n'ai qu'à attendre quelques minutes pour y voir plus clair (c'est le cas de le dire!).
C'est beaucoup plus pratique dans ce sens-là que si je cherche à marcher plus tard, car après ça peut-être galère pour trouver un lieu de bivouac et s'installer dans le noir.
Et puis observer l'aurore en marchant, c'est du bonheur !!!

Cela dit, ce matin-là, je me suis trompé de chemin, et me suis retrouvé à Barre-des-Cévennes via une variante GR qui ne figurait pas sur ma carte... Petit détour inutile de 5km environ.
Après un douloureux plongeon de 400m de dénivelé, j'arrive à Florac vers 14h, avec une sacrée fringale, je serais bien partant pour me payer un bon truc à manger, histoire de fêter le 5ème jour, ou le 100ème kilomètre, ou même simplement parce que j'ai très faim

Problème, pas si facile de trouver à manger à Florac en novembre, la première boulangerie que je trouve est fermée, un peu plus loin je trouve une épicerie qui ne rouvre qu'à 15h30, et bien sûr il me faut quelque chose à emporter, pas facile de manger au resto avec un mouton...
J'arrive sur la place principale de la "ville" (avec ses 1921 habitants, Florac est la plus petite sous-préfecture de France), ou je suis interpellé par deux bonhommes de prime abord fort sympathiques assis à la terrasse d'un café. On discute un peu, je leur demande ou je peux acheter à manger, j'apprends qu'ils sont tous deux vendeurs sur le marché de Florac qui vient de se terminer, l'un d'eux, qui vends des produits régionaux, se propose d'aller rapidement me chercher un assortiment chez lui, à 5min de là. Et il revient effectivement très vite avec 1kg de pain au levain, une pile de chèvres secs, un radis noir et un gros saucisson sec, et il me fait en plus un prix d'ami.
Pendant ce temps, le 2ème me proposait un plan pour dormir au chaud, il fait partie d'une ferme collective qui se trouve à environ 10km au Nord (donc sur ma route), et où on m'accueillerait d'après lui volontiers, bien que lui même n'aie pas l'intention de rentrer ce soir (et effectivement à 15h il était déjà bien parti pour ne pas rentrer

).
Proposition très intéressante bien sûr, j'ai bigrement envie de me prendre une bonne douche, mais ça pue quand même pas mal :
- primo, toujours se méfier des propositions d'un mec qui a déjà bien attaqué l’apéro
- secundo, toujours se méfier des gens qui vous envoie dormir à un endroit où ils ne seront pas en vous promettant que vous serez bien accueilli...
- tertio, quand un gars qui fait le trajet en voiture vous dit "environ 10 bornes", faut au moins compter 20 pour être tranquille
Ceci dit, même en prenant en compte toutes les règles que je viens de citer, si c'est vraiment sur la route, ça ne coûte rien d'essayer, quitte à dormir ailleurs si ça se passe mal ou à dormir avant si c'est trop loin.
J'insiste par contre pour me faire expliquer clairement le meilleur moyen d'y aller à pied, et je prends des notes!
Le gars fait appel une autre cliente du café pour me donner les explications, car lui-même ne se souvient plus exactement du chemin (juste que "c'est pas loin!").
Il me propose ensuite une bière, que j'aurais accepté bien volontiers en d'autres circonstances (c.a.d si je n'avais pas été à jeun depuis 18h et si je n'avais pas 10 bornes (minimum) à faire avant la tombée de la nuit dans 2h

Je me remets donc rapidement en route en suivant les instructions, pas de problème pour la première partie, j'arrive comme indiqué sur le sentier des Gorges du Tarn que je dois suivre jusqu'à Ispagnac, c'est bien sûr loin d'être une ligne droite, je presse un peu le pas pour me donner une chance d'y arriver : à 16h30, je tombe sur un panneau indicateur : <- Florac 5,1km | Ispagnac 5,6 km -> , déjà ça fera plus de 10 bornes

J'accélère encore, ça ne semble pas trop déranger Magnum, tant mieux, Magnum c'est un vrai mâle (bien que...), il marche et il ne se plaint pas

Je suis à 17h30 à Ispagnac, le ciel s'assombrit, et je suis loin d'être arrivé. Je dois ensuite traverser le Tarn, prendre la route direction Florac sur 500m, puis je suis sensé trouver un sentier qui monte jusqu'au lieu-dit Nozières.
Pas de problème jusque là, si ce n'est que quand je commence à monter par ce fameux sentier il fait déjà bien sombre, et qu'il n'y a aucune lumière en vue.
Je décide de continuer quand même, je ne suis normalement plus très loin, au pire je monterai le bivouac de nuit, le temps est stable, je suis en pleine forêt, il ne peut pas m'arriver grand chose.
18h30, il fait maintenant nuit noir depuis un bout de temps et le sentier monte toujours, je n'ai toujours pas ralenti le pas, je n'ai d'ailleurs même pas pris le temps de manger, mais la faim peut toujours attendre un peu, le plaisir n'en sera que plus intense. La température doit maintenant tourner autour de 0 mais je supporte à peine mon T-shirt, je plains Magnum qui ne peux pas enlever son épaisse toison quand bon lui semble, mais il ne râle toujours pas.
Au bout d'une multitude de virages et de quelques petites intersections où, faute d'instructions et d'y voir clair, je suis toujours resté sur le chemin principal, je débouche sur une route de montagne flambant neuve, mais apparemment déserte.
Ce n'était pas au programme, mais je n'abandonne pas encore, la route est en pente, je continue de monter. Une voiture arrive au loin, je passe sur la voie de gauche, gilet fluo bien en vue, et je fais des signes avec ma lampe torche, à priori je suis bien visible, et Magnum, que je tiens maintenant encordé juste derrière moi, a de larges bandes réfléchissantes sur son sac.
Il passe ensuite une poignée de voiture à intervalles assez longs, puis un semi-remorque, là ça commence à sentir mauvais...
Je tente d'ailleurs d'arrêter un véhicule pour demander mon chemin, sans succès. Ce qui est bien avec les automobilistes c'est qu'on sait que le jour où on sera vraiment dans la m*rde il ne faut pas compter sur eux pour nous aidez à en sortir, la voiture individuelle rend individualiste

J'abandonne au bout de 5 ou 6 tentatives.
Puis, dans un virage, un panneau indicateur me fais l'effet d'une décharge électrique : ce que je prenais pour une petite route de montagne récemment rénovée
n'est autre que la N106

Au même moment, j'aperçois la lumière d'un lampadaire près d'une maison, au bord de la route, à quelques centaines de mètre de là, j'en fais mon dernier espoir : "je vais jusque là-bas, et s'il n'y a personne pour m'aider, je dors dehors au premier endroit sécurisé que je trouve.
Bien sûr, c'est à ce moment-là que la mince bande d'arrêt d'urgence disparaît, et que le trafic s'intensifie nettement, alors que je dois encore passer trois virage sans visibilité.
Pour ne pas infirmer la loi de Murphy, il a fallut que deux camions arrivent face à face dans un virage en épingle bien étroit alors que je me trouvais en situation aussi périlleuse qu'improbable là au milieu... Mais il n'y a en fait aucun suspense, puisque je suis là pour vous raconter ça!

L'un des camions à quand même du faire marche arrière pour pouvoir croiser l'autre sans me passer dessus

Après ce virage de la mort, le relief s'adoucit nettement, permettant à priori d'escalader facilement la pente boisée au-dessus de la route, au pire, si la lumière maintenant toute proche ne donne rien, je pourrai toujours m'échapper par là.
Encore un virage et je tombe, non pas sur une lumière isolée, mais sur un gros hameau, et je n'en crois pas mes yeux en éclairant le panneau : "Nozières" , je ne l'espérais même plus. (j'ai appris ensuite qu'il y avait en réalité un petit sentier parallèle juste en-dessous de la nationale, mais de nuit il était improbable que j'arrive à le suivre sans connaître)
J'arrive finalement à la ferme à 19h30, mais ce n'est pas gagné, l'endroit semble inhabité. En cherchant bien, j'aperçois une lumière de lampe torche dans les bois un peu plus bas, j'y fonce. Le gars est franchement surpris de me voir là, mais il m'invite sans hésiter dans sa yourte. J'ai finalement eu beaucoup de chance, car 5 minutes plus tard je n'aurais trouvé personne

Je suis finalement resté le lendemain pour me reposer un peu et surtout voir la ferme de jour (en donnant un coup de main bien sûr) et puis aussi le surlendemain car il pleuvait des cordes.
Au final ça valait bien tout ce que j'ai enduré pour y parvenir, mais si j'avais eu toute les donnés en main dès le départ, je pense que j'aurais monté tranquillement le camp à 17h30 au-dessus du Tarn et que je ne serais arrivé à la ferme que le lendemain... sauf que ça aurait été sans doute moins passionnant à raconter (encore qu'il faut en revenir pour le raconter

)