Je dédicace ces photos à tous ceux qui vivent loin de toute forme de beauté (en dehors d'eux-mêmes, bien entendu).
(et suis desole de ne pas avoir tenu ma promesse du Gelas, mais il y avait quelques problemes logistiques genre route fermee et manque de temps

)
Ce week-end, en exclusivité pour vous, je suis allé jouer au loubard le long de la frontière italienne. Mmmm, donna e gelata e tutti quanti... non pas ce coup ci, il n'y a eucune donna pour m'accueillir, mais par contre il y avait bien de la gelata.
Ca se passe au dessus du Boréon (St Martin Vésubie), un coin que Howling Mike doit sûrement très bien connaître.
Samedi en milieu d'après-midi, garé près du parc animalier "Alpha", je pars voir de quoi la neige a l'air dans la montée. Surprise : il n'y a pas de manteau neigeux digne de ce nom avant 2400, je trouve ça complètement fou pour un mois de janvier, et je découvre aussi que je vais devoir faire les 6 ou 700 premiers vrais mètres de ma montée dans un couloir très raide d'herbes de la mort. Bon, biinn... j'irai quand même, en faisant attention.
Au passage, en me promenant dans la forêt sur le retour, j'attrappe déjà ça pour vous :

et puis aussi ça :

Remarquez que les chamois portaient leur épais plumage d'hiver, ce qui leur donne cet air mi-chamois mi-cochon, un peu patauds à l'arrêt mais toujours aussi balèzes quand ils se mettent à courir dans les pentes.
J'installe mon camping car...

... et dors très mal avec tous ces machins en fer qui me rentrent dans le dos.
Le réveil sonne à 05h30 et je m'arrache tant bien que mal à la chaleur de la couette.
Je remonte le court sentier forestier avec ce que le couvert des arbres laisse filtrer du clair de lune, puis attaque la fameuse coulée d'herbes. Ca va, ça se passe pas trop mal. Je cloue même un chamois sur place en allumant ma frontale en direction de ses sifflements... héhééé, vu comme il s'est figé j'ai du lui éclater la vision nocturne pour au moins 2 bonnes minutes. Bien fait, l'avait qu'à pas faire le malin.

Je continue à monter précautionneusement dans les herbes raides.
Peu à peu, le ciel devient moins sombre, et la lune va faire quelques heures sup avant de se coucher :

Oui, le soleil approche bel et bien. Ca se confirme un peu plus tard en jetant un coup d'oeil en direction du sud-ouest :

A l'instant même où je viens de prendre cette photo, j'entends un tout petit bruit au dessus de moi. Pas un bruit bien fort, un bruit très bref qu'on douterait presque d'avoir entendu, mais un de ceux qui ne trompent pas, un qui transite plutôt vite de mes oreilles jusqu'à mes jambes. Je me lève d'un bond et fais face à l'amont qui tape dans les 50° à cet endroit, et là je vois qui déboulent à toute berzingue deux pierres qu'un chamois vient de me décocher. L'une décrit un arc de cercle et se perd au large, mais l'autre fonce en plein sur moi. Je fais deux pas de côté juste à temps pour la voir s'enfourner dans l'ouverture de mon sac à dos que j'avais laissé ouvert par-terre. La pierre vient piler les cacahuètes contre les polaires. Strike !
Je vous jure, y'a des fois comme ça où je me demande s'ils ne le font pas exprès, les bestiaux. De manière générale, les chamois, c'est trop souvent qu'ils me balancent des pierres. Je dois avoir une sale tête pour un chamois.
Allez, je continue ma montée dans les herbes de la mort. Ca devient tellement raide que je me demande une fois de plus ce qui me pousse à faire le kekou dans ce genre d'endroits pas possibles au lieu de rester bien tranquille sur les sentiers... Bon, je connais la réponse : les sentiers ne vont nulle part qui en vaille la peine.
C'est quand même avec un certain soulagement que j'arrive à l'extrémité d'une crête large comme une autoroute (enfin au moins assez large pour qu'on puisse s'y ballader sans jouer l'acrobate). D'ailleurs j'en chasse bien malgré moi toute la famille Chamois qui prenait son petit déjeûner entre les plaques de neige. J'en compte dix, dont deux d'jeuns. Pas de photo du troupeau, désolé.
Je fais donc mon chemin sur cette crête. Petit regard en arrière après quelques longueurs :

La petite crête qui monte qui monte... J'arrive au niveau où la neige a vraiment installé ses quartiers d'hiver. Ce n'est pas cette neige tendre dont j'ai l'habitude à cette saison, mais une neige verglacée, très dure et très glissante, que j'avais plutôt l'habitude de voir au début du printemps. Je continue avec les crampons jusque sur une sympathique épaule...

...qui déroule tranquillement son arrondi jusqu'à un lac gelé, au dessus duquel se dresse la dernière pente, la crête de 130m qui clôt l'ascension, la Cime de la Lèche (va savoir qui a trouvé ce nom) :

Plutôt que de faire le grand tour pour rejoindre l'arête, je me paye le luxe de prendre en direct la face concave sur la partie gauche pour y attrapper l'arête avant les rochers verticaux, sur cette neige qui est un vrai délice sous les crampons. Ca grimpe bien raide à la fin (55° facile), et c'est très joli.
Moralité :

Ouga-bouga !!
Sommet plutôt étriqué, il n'y a pas de quoi faire tenir un éléphant et je suis là, bien tranquille tout seul, avec le pied gauche en France et le pied droit en Italie, à tutoyer les grands de ce monde... enfin au moins les autres montagnes du coin, ce qui est déjà pas mal.
Derrière moi cette très jolie montagne qui est à peu de choses près à la même hauteur, non ce ne sont pas les Grandes Jorasses même s'il y a comme un vague un air de famille, c'est le "Caïre Nègre du Mercantour". Ca sonne déjà beaucoup mieux que "Cime de la Lèche"... Et un peu plus à gauche ce sont les "Cimes de Cerise". Ca aussi c'est mignon, et elles prolongent la frontière.
Tournons nous donc vers le nord pour admirer l'Italie :

Voilà ça c'est fait.
Allez je ne m'en lasse pas, on continue le panorama vers l'ouest :

Ca pète pas mal, hein ? Il y a des couleurs démentes, et en vrai c'est encore mieux

;)
Tiens, dit en passant, David avait écrit un super texte, "Nous gravissons les montagnes comme nous faisons l'amour" ou un titre dans le genre. C'est de la bonne lecture. Et franchement, un sommet aussi joli c'est carrément orgasmique. D'ailleurs je pousse un grand cri de contentement, suivi d'un gros rot de satisfaction : la nature me montre par là qu'elle me reconnaît parmis ses yétis. Je me dis ça et j'en rigole. Bref, c'est pas encore le mal des montagnes qui fait morfler mon cerveau mais il ne faut pas grand chose pour être heureux dans un endroit pareil.
Malheureusement il faut penser à redescendre sans trop traîner.
Ah si, avant de repartir, si j'étais vraiment un passeur j'aurais été plus malin et je serais passé par le petit col là bas en bas, entre la Lèche et la Cerise

:

Moi ça me fait un peu rêver ce genre de col sauvage entre deux pays ; c'est si romanesque. Sauf que les italiens n'ont pas toujours été nos potes, faut se le rappeller, et d'après la carte il y a un blockhaus quelque part dans la vallée pas loin du col. Tant pis pour le passeur

Allez, je salue bien amicalement ce sympathique sommet, me refais tout le chemin à l'envers, fais la bise en passant à la famille Chamois qui me montre poliment ses fesses blanches une fois de plus, évite le couloir d'herbes glissantes pour descendre finalement dans un endroit presque aussi casse-gueule, puis descends encore jusqu'à arriver juste au dessus du sentier forestier dans cet endroit charmant où me prend l'envie de profiter un peu du soleil qui chauffe bien :

Votre serviteur va s'installer là pour bronzer un peu et casser la croûte, puisqu'il est 12h30. Il espère que ses images vous ont fait sourire d'aise, au moins un tout petit peu, et vous salue bien bas !

Mathias