Vie Sauvage et Survie
Catégorie Générale => Feu de camp => Discussion démarrée par: Bartlett le 05 août 2008 à 00:26:17
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Un article de l'Express
Un survivant du K2 raconte la panique et les erreurs
Allongé sur un lit d'hôpital, une perfusion saline attachée au bras, le chef d'une expédition néerlandaise qui a perdu trois de ses onze alpinistes sur les pentes du K2 raconte le déroulement de la tragédie sur le deuxième plus haut sommet du monde.
"La plus grosse erreur que nous avons faite a été d'essayer de passer des accords", a raconté à Reuters Wilco van Rooijen, le visage rougie par les brûlures du soleil et de la neige après plusieurs jours passés sur l'impitoyable montagne qui culmine à 8.611 mètres.
"Chacun a ses propres responsabilités et certaines personnes n'ont pas fait ce qu'elles avaient promis", a expliqué le Néerlandais âgé de 40 ans, pointant du doigt une autre équipe qui n'a apporté que la moitié de la longueur de corde qu'elle était supposée avoir.
"Avec des choses aussi stupides, des vies sont mises en danger", a-t-il ajouté de son lit d'hôpital dans la ville pakistanaise de Skardu.
Un alpiniste serbe et un porteur pakistanais ont fait une chute mortelle lors de l'ascension. Certaines cordées sont arrivées au sommet à la nuit tombée. Mais comme souvent sur le K2, c'est lors de la descente que le pire est survenu.
La chute d'un sérac au-dessus d'un passage connu sous le nom de Bottleneck, un goulet, a sectionné les cordes fixes dont les alpinistes devaient se servir pour la descente.
Trois alpinistes coréens et deux Népalais ont disparu et une dizaine d'autres d'alpinistes se sont retrouvés bloqués au-dessus de ce passage, à une altitude de 8.200 mètres, dans "la zone de la mort".
CHACUN POUR SOI
Van Rooijen, qui a gravi l'Everest sans oxygène et a déjà tenté l'ascension du K2 à deux reprises, raconte qu'il a dormi "sans sac de couchage, ni nourriture, ni eau", en sachant qu'il leur faudrait redescendre avant que le froid et la raréfaction de l'oxygène ne fassent leur travail.
L'ascension du K2, une pyramide de roches et de glaces, est techniquement plus difficile que celle de l'Everest en raison notamment de la raideur de ses pentes. Plus de 70 personnes y ont trouvé la mort en tentant d'atteindre son sommet, pour la plupart au niveau du Bottleneck ou un seul pas de travers peut projeter un alpiniste sur la face Sud ou son corps ne sera probablement jamais retrouvé.
En tant que chef d'expédition, Van Rooijen semble avoir été très marqué par la panique qui s'est emparée de ses compagnons d'ascension. "Les gens descendaient à toute allure mais sans savoir ou aller, donc un grand nombre de personnes étaient perdues sur la montagne du mauvais côté, sur la mauvaise voie et là, vous avez un énorme problème", a-t-il expliqué à Reuters.
L'alpiniste a tenté de convaincre les autres de rester groupés et de trouver ensemble une solution mais beaucoup n'ont pas réagi, comme enfermés dans leur propre lutte pour survivre.
"Ils pensaient à utiliser mon oxygène, ma corde", a-t-il dit. "Donc, en fait, chacun se battait pour soi et je ne comprends toujours pas pourquoi nous nous sommes abandonnés les uns les autres."
A cette altitude, souligne-t-il, il est cependant inutile de tenter de raisonner les gens. "Je n'avais pas le temps d'engager une discussion, la seule chose que je devais faire c'était descendre car quand on descend, on a plus d'oxygène et donc plus de chances de survivre."
Trois membres de son équipe, le Norvégien Rolf Bae, le Français Hugues d'Aubarede et l'Irlandais Gerard McDonnell, sont parvenus au sommet mais ne sont jamais redescendus.
l
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put**n!
C'était Cliffhanger là haut!!!
Comme quoi la survie chacun pour sa gueule cela ne fonctionne pas toujours!
Comme début d'explication je vois (mais c'est perso et je suis pas un spécialiste des plus de 8000m) la commercialisation des sommets! Les gars payent des fortunes pour faire ces sommets et comme ils sont clients ils ont le droit de revenir en vie! Les autres rien à foutre!
"J'ai payé!"
J'ai aussi de plus en plus l'impression que dans notre société le confort personnel est mis au dessus de tout, l'abnegation n'est plus de mise, accepter que quelqu'un dise :"écoute si on travail ensemble on va s'en sortir" et lui faire confiance ne vas pas de mise avec le "moi j'ai raison"et surtout sur le faite que quelqu'un puisse avoir plus d'expérience que "moi qui suis si fort"!!
C'est grave et c'est triste!
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Hello :)
Ce rescapé explique bien que le problème est ici le manque d'oxygène, qui rendrait mécaniquement Einstein aussi brillant qu'une poule et l'abbé Pierre aussi secourable qu'un chacal. De nombreux récits de survie en haute montagne restituent bien ce phénomène, où effectivement la bonne morale altruiste en prend un coup. Je crois plutôt que l'exception c'est ce mec qui a réussi à garder suffisamment de jus (parce qu'en meilleure condition ?) pour maintenir une vision tactique collective potable. Dit-il.
à plus
vince
ps : ci dessous un long mais riche article expliquant entre autres les dégats physiologiques de la haute altitude.
Himalaya
Le jeu avec la mort
par Eric Conan, mis à jour le 20/05/2003 - publié le 22/05/2003 dans l'Express, http://www.lexpress.fr/actualite/sport/le-jeu-avec-la-mort_496081.html.
Avec ses 14 sommets à plus de 8 000 mètres, la chaîne asiatique fascine les alpinistes du monde entier. Quels frissons vont-ils chercher sur ces hauteurs qui ont tué plus d'un des leurs? Alors que l'on célèbre le cinquantenaire de la conquête de l'Everest, cette question n'est plus taboue
En décembre 2002, lors du 19e Festival du film de montagne d'Autrans organisé avec le Club alpin français, quelques célébrités de l'alpinisme ont débattu de la notion d'«aventure» en montagne. La revue Alpinisme et randonnée a sélectionné quelques réponses donnant «un bon aperçu de l'ambiance qui régnait». Ainsi, pour Guido Magnone, l'aventure montagnarde, «c'est marcher dans la m*rde et surtout en réchapper. Nous avons été et nous sommes encore des héros... mais cela risque de ne pas durer des masses». Selon Reinhold Messner, «la liberté en montagne est toute relative: quand on est engagé dans une face difficile, on n'a plus tellement le choix». Et Jean-Michel Asselin «trouve merveilleux qu'on puisse encore se prendre une avalanche sur la tête ou tomber dans une crevasse. Il faut faire du prosélytisme. Il faut dire aux gens: " Oui, vous pouvez encore mourir en montagne. Quelle chance! "».
Le même Jean-Michel Asselin dirige depuis le 26 mars l'équipe franco-népalaise qui devrait atteindre le sommet de l'Everest avant la fin de ce mois, pour célébrer là-haut, comme des dizaines d'autres expéditions, la victoire du Néo-Zélandais Edmund Hillary et du Sherpa Tenzing Norgay, parvenus sur le Toit du monde (850 mètres) le 29 mai 1953 à 11 h 30 (1).
Dans ce monde de «taiseux», Jean-Michel Asselin, himalayiste volubile, l'admet donc sans détour: l'alpinisme de l'extrême fréquente la mort. C'est précisément la thèse développée dans un livre pénétrant - La Montagne et la mort (éd. de Fallois) - que publie le sociologue et psychologue Paul Yonnet, lui-même praticien de la montagne. Reprenant l'éternelle question des profanes - «Mais que vont-ils chercher là-haut?» - il estime que «le sujet de l'alpinisme, c'est de tenter d'approcher la limite de la vie et de la mort, le point ténu où tout bascule, le moment où l'être humain se tient sur le fil du rasoir». Conclusion livrée au terme d'une encyclopédique et minutieuse lecture des récits d'ascensions laissés par les alpinistes d'hier et d'aujourd'hui. Récits nombreux, d'où il ressort une évidence troublante: l'arrivée au sommet ne constitue la plupart du temps qu'un moment pauvre, de peu d'intérêt. L'essentiel se joue avant et, surtout, après, dans la descente. «Le but évidemment n'est pas de mourir, mais d'en prendre volontairement le risque et de revenir», précise Paul Yonnet.
«Je crois qu'il n'y a pas un alpiniste qui revient sans raconter ce qu'il a fait, avec, intérieurement, un fort sentiment de supériorité: j'étais très loin au-dessus de vous, je suis de retour, je suis différent, explique Bernard Amy, ancien animateur, avec Jean Bocognano, mort en montagne, de la passionnante revue Passage, qui, rompant avec la littérature d'édification, publia, au début des années 1980, des textes autocritiques et ironiques d'alpinistes essayant de comprendre leurs pratiques. «Le plaisir intense - et complètement égocentrique - que l'on ressent, c'est de se mettre en position de risque mortel», précise Vincent Renard, ancien de l'équipe de Passage. Ce dernier s'est aperçu récemment qu'il faisait partie de la moité des survivants de sa promotion 1965 des guides de haute montagne. «Il y a eu, longtemps, une curieuse dénégation de cette présence de la mort, alors qu'elle est au cœur de nos histoires.»
Paul Yonnet relève que Lionel Terray fut le premier à avoir «magnifiquement cerné» la question, en 1961, dans Les Conquérants de l'inutile. Après avoir précisé que «celui qui respecterait toutes les règles de prudence enseignées dans les manuels serait pratiquement condamné à l'inaction» et ajouté n'être lui-même «véritablement passé près de la mort qu'une vingtaine de fois», l'alpiniste lâche tout en une phrase: «Ce que nous cherchons, c'est le goût de cette joie énorme qui bouillonne dans nos cœurs, nous pénètre jusqu'à la dernière fibre lorsque, après avoir longtemps louvoyé aux frontières de la mort, nous pouvons à nouveau étreindre la vie à pleins bras.»
Longtemps, cette réalité ne s'est exprimée que par petits signes discrets. Ainsi, Pierre Mazeaud, rescapé en 1961 de l'expédition tragique du Frêney dans le Mont-Blanc rendant hommage à ses quatre compagnons disparus: «Ces amis sont morts là où ils souhaitaient mourir, comme un aboutissement de leur profonde passion.» L'humour peut aussi servir de moyen d'expression, comme dans La Montagne d'un homme (éd. Guérin), de Tom Patey, où le grand alpiniste britannique s'amuse à quelques définitions: «Grimpeur solitaire: homme seul qui tombe seul. Cordée: plusieurs hommes qui tombent en même temps. Novice: personne qui, si elle n'est pas décédée, devrait se tenir à l'écart de la montagne. Grimpeur expérimenté: dont la mort est inévitable.»
La plus entière liberté
Paul Yonnet constate que l'aveu est désormais plus direct chez les nouveaux alpinistes de l'extrême, comme Jean-Michel Asselin (par ailleurs directeur de la rédaction de la revue Vertical), qui, en utilisant la métaphore de la «porte» dans ses Chroniques himalayennes (Glénat), «dit la complexité vertigineuse d'une situation que les protagonistes ont passionnément voulue: avoir ouvert une porte sur la mort, y être entrés de leur vivant avec la plus entière liberté, se retrouver en position d'avancer vers elle ou de reculer, céder par une décision indicible ou rejeter la tentation pour essayer de rejoindre la société des vivants, laisser la porte se refermer sur soi ou y repasser avant qu'elle ne se referme». Tous les grands récits de montagne reposent sur ce moment de bascule où l'alpiniste a conscience que la poursuite d'une ascension rend le retour hypothétique. Les exemples fourmillent de ceux qui poursuivent et ne reviennent pas. Et de ceux qui, déchirés, réagissent, comme Raoul Lambert et Tenzing Norgay, lesquels, le 25 mai 1952, après deux mois d'efforts, épuisés, rebroussent chemin à 200 mètres du sommet de l'Everest: «Non, ce n'est plus possible. Fini. Il nous a fallu cinq heures pour gagner 200 mètres. Une fois de plus la décision a été prise sans parole. Un long regard. Et c'est la descente.» A deux reprises, Jean-Michel Asselin a rebroussé chemin à 8 800 mètres, à 50 mètres du sommet de l'Everest…
Ce jeu avec la mort devient difficile dans les Alpes. Il y a quinze ans, en 1988, l'élite de l'alpinisme avait créé, sous la présidence d'Edmund Hillary, l'association Mountain Wilderness. Opposée au «processus de civilisation exagérée de la montagne», Mountain Wilderness, qui s'était fait connaître du grand public par une «manif» au sommet du mont Blanc avec une banderole réclamant le démontage du téléphérique de l'aiguille du Midi, militait pour une «définition plus riche de l'espace sauvage: non seulement un lieu écologiquement préservé, mais également un endroit silencieux, propre à la solitude, auquel on accède difficilement et dont on revient tout aussi difficilement». L'association réclamait même la délimitation de «terrains défendus, non balisés, où il serait possible de se perdre et de mourir sans secours». Aujourd'hui, Olivier Paulin, président de Mountain Wilderness France, estime que «cette revendication n'est plus possible en Europe, où l'enjeu est d'abord de limiter le suréquipement croissant des parois. Ceux qui veulent le risque total vont dans l'Himalaya!».
Depuis un siècle, le théâtre du risque s'est donc déplacé. Dès le milieu du XIXe s'achève la conquête de tous les grands sommets alpins, que Leslie Stephen avait baptisés Le Terrain de jeu de l'Europe dans un livre truculent aujourd'hui réédité (Hoëbeke). On peut toujours mourir sur le Cervin et le mont Blanc, mais les adeptes de la difficulté extrême préfèrent la chaîne de l'Himalaya et ses quatorze 8 000 mètres dont le tableau de chasse est impressionnant: pour 100 alpinistes qui parviennent sur les sommets de la chaîne, 12 y meurent - le taux dépasse 50% pour le terrible Annapurna. Encore ces statistiques sont-elles sous-évaluées, les décès des expéditions soviétiques et chinoises étant mal connus...
Fascinantes tragédies
Paul Yonnet, qui consacre un long développement à la conquête de l'Annapurna en 1950 - les Français Maurice Herzog et Louis Lachenal en reviennent de justesse, gravement mutilés - souligne que la fascination du public se porte sur les récits où la confrontation volontaire à la mort est certifiée par la tragédie. Les deux best-sellers de la littérature de montagne sont Les Escalades dans les Alpes, récit par Edward Whymper de la victoire (suivie de quatre chutes mortelles et mystérieuses à la descente) du Cervin, pourtant moins élevé que le mont Blanc, et Annapurna premier 8 000, de Maurice Herzog: 20 millions d'exemplaires et 50 traductions. La conquête de l'Everest, plus élevé, reste une grande date, mais ne constitue pas un grand moment de l'histoire de l'alpinisme et a eu moins de succès que Tragédie à l'Everest (Guérin), fascinant récit écrit par Jon Krakauer, l'un des survivants de la catastrophe de 1996, qui fit 12 morts dont 8 en vingt-quatre heures.
«Un grand exploit de montagne ne laisse de traces qu'à raison de ses accidents et de ses drames, par où il nous livre une expression du vertige dans le côtoiement de la mort», note Paul Yonnet. «Les ascensions heureuses n'ont pas d'histoire», tant pour les profanes que pour les alpinistes. Ainsi, la déconcertante réaction de Lionel Terray au terme d'une première importante, la conquête, en 1955, du Makalu (8 463 mètres), d'une difficulté équivalente à celle de l'Everest et de l'Annapurna: «Je m'étais vu, blanchi de givre, employant la dernière énergie que m'avait laissée le farouche combat, me traîner sur la cime en un effort désespéré. Or je suis parvenu ici sans lutte, presque sans fatigue. Pour moi, il y a dans cette victoire quelque chose de décevant», écrira-t-il. «La victoire est un leurre: ce n'est pas ce qu'ils étaient venus chercher», conclut Paul Yonnet.
Mortels «8 000» :
Sommet/ Nombre d'alpinistes arrivés au sommet / Nombre de décès sur l'ensemble des tentatives d'ascension / Ratio en% entre les ascensions réussies et les décès :
Annapurna 8 091m 109 55 50,5
Nanga Parbat 8 125 m 186 61 32,8
K 2 8 611 m 189 49 25,9
Manaslu 8 163 m 198 51 25,8
Kangchenjunga 8 586 m 162 39 24,1
Dhaulagiri 8 167 m 298 55 18,5
Everest 8 850 m 1 314 167 12,7
Makalu 8 463 m 167 20 12
Shishapangma 8 046 m 180 19 10,6
G 1 8 068 m 162 17 10,5
Broad Peak 8 047 m 233 18 7,7
Lhoste 8 516 m 151 9 6
G 2 8 035 m 520 16 3,1
Cho Oyu 8 201 m 1 211 28 2,3
Total 5080 604 11,9
Mortalité sur les 14 sommets de plus de 8 000 mètres d'altitude, au 12 décembre 2000, classés en fonction du taux de décès.
Source: Physiopathologie des pratiques sportives en haute altitude, par Laurent Grélot, faculté des sciences du sport de Marseille-Gap, université de la Méditerranée (2001).
Ni la victoire, ni la nature, ni l'exotisme, ni la pureté, ni la grandeur humaine. «Il y a un quiproquo perpétuel quand nous parlons avec des écrivains ou des journalistes de la réalité de ces expéditions, poursuit Vincent Renard. Thomas Huber, le virtuose de l'ascension en solo, confirme dans L'Equipe magazine: «En Himalaya, l'expédition en elle-même n'apporte aucun plaisir: c'est laborieux, fatigant, tout fait mal, tu souffres, il fait froid, tu n'as plus d'air pour respirer.»
Dans les «8 000», l'altitude extrême modifie les dimensions de l'effort en ajoutant aux difficultés techniques de l'ascension des températures et une pression atmosphérique déraisonnables pour le corps humain. Un «stress biologique considérable», selon l'expression du Pr Laurent Grélot, de l'unité de physiopathologie des pratiques sportives en haute altitude de la faculté des sciences du sport de Marseille, qui dresse une liste apocalyptique des atteintes certaines et des accidents prévisibles dans cet univers hostile. La baisse de l'oxygène dans le sang ne permet plus de couvrir les besoins du corps, qui, affaibli, déshydraté, assailli par les céphalées, les nausées, est menacé par les œdèmes cérébraux et pulmonaires: les bronchioles se remplissent d'eau et l'insuffisance respiratoire peut aller jusqu'à la noyade intérieure et à la mort, sans possibilité de secours.
En haute altitude, l'évolution de l'alpiniste, appareillé avec des bouteilles d'oxygène, s'apparente à celle du cosmonaute ou du plongeur en eaux profondes. Le froid extrême en plus: «Une température ambiante de - 30 °C quand le vent souffle à 40 kilomètres à l'heure est équivalente à une température de - 60 °C dans un environnement sans vent!» A ces extrêmes, la viscosité du sang s'étant élevée du fait de la déshydratation, un doigt peut geler en trente secondes.
Ces atteintes physiques provoquent de plus des perturbations sérieuses du jugement, de la mémoire, de l'humeur et de l'acuité mentale, dont on peut mesurer l'ampleur à la lecture des petits tests cognitifs d'autocontrôle, fournis par les médecins, qu'emportent avec eux certains grimpeurs: «Quel est l'appartement le plus petit, si l'appartement de Julie est deux fois plus grand que celui de Florence?» ou «Si mercredi il a fait plus chaud à Gap qu'à Marseille, quelle était alors la ville la plus froide?»
«A plus de 7 000 mètres, la faible attention qui reste est concentrée sur la survie personnelle d'un corps à la mobilité diminuée, précise Xavier Fargeas, psychiatre et ancien du Comité de l'Himalaya au sein de la Fédération française de la montagne et de l'escalade. On ne s'encorde plus, cela fatigue et ne servirait à rien. On ne peut plus porter aide à l'autre et l'on en perd parfois l'envie: la communication est réduite et biaisée, et le sens de la compassion s'émousse. En réalité, la haute altitude est peu compatible avec une éthique humaniste.»
C'est dans ces cerveaux «ralentis par l'altitude» que la limite entre vie et mort s'estompe, parfois très concrètement, ainsi que le rapporte Jean-Michel Asselin à propos de son séjour au col sud de l'Everest, en 1992: «La faiblesse me gagnait. Et les pleurs. J'étais au plus mal. J'étais obsédé à l'idée que l'un de nous répète ce geste auquel un autre avait cédé un jour précédent. Le pauvre était persuadé qu'un homme lui faisait signe près des rochers en contrebas. Il avait eu le courage d'avancer jusqu'à lui et là, il avait vu. Il avait vu la mort debout. L'homme attendait là, dans ses habits chauds, depuis des mois. Momie froide au regard vide, comme étonné de recevoir une visite.» Avant lui peu de grimpeurs l'ont fait aussi franchement que Jean-Michel Asselin qui dans ses Chroniques himalayennes a brisé un tabou que partagent les familiers des 8 000: la mort est une expérience quotidienne par la vision des dizaines de cadavres qui jonchent les pentes, mais devant lesquels les alpinistes préfèrent souvent se «voiler» la face, ainsi que l'écrit l'un d'entre eux, Joe Simpson (La Face voilée, Glénat).
Cadavres anciens, comme en témoigne Jean-Michel Asselin avec précision: «A quelques pas de ma tente, j'ai aperçu un tas de vêtements délavés par le soleil, on dirait des fagots de bois mélangés à de vieilles toiles. J'ai posé mon Thermos de thé et je suis allé voir. C'est curieux, je suis à peine surpris. Ce fouillis de toile et de morceaux de bois est, en réalité, un squelette. (...) Je soulève un morceau d'omoplate, fouille un peu et trouve une mâchoire, avec un bridge où brillent deux dents en or.» Cadavres souvent récents, tel celui de ce Chinois que Pierre Paperon croit endormi et qui est figé depuis six mois à 8 600 mètres.
Pierre Paperon, amateur, appartient à une nouvelle génération de l'ascension de l'Everest: la clientèle payante. Cadre supérieur, fondateur du portail Internet Altavista, envahi par l'idée de monter au sommet du monde, il a passé cinq ans à se préparer physiquement, puis a trouvé sur la Toile sa place dans une expédition. Après avoir souscrit une assurance-vie pour garantir l'avenir de ses quatre enfants, il n'a rencontré ses coéquipiers qu'à Roissy, au moment du départ. Avec son titre très symptomatique, le récit plein de candeur et de surprises qu'il fait de cette expérience (J'ai vécu l'Everest, Plon) est un fascinant témoignage sur ce que devient l'Everest, atteint lui aussi, après le mont Blanc, par la «massification relative», selon l'expression de Paul Yonnet, qui rappelle cette loi paradoxale: «Un grand sommet entraîne toujours beaucoup plus de morts après sa conquête qu'avant.»
L'épreuve avec soi-même
La fréquentation de l'Everest est en effet exponentielle: depuis la conquête de 1953, le nombre d'alpinistes parvenus au sommet est passé à 175 en 1984, 350 en 1990, 750 en 1995 et 1 500 aujourd'hui. Ces ascensions ne sont plus motivées par la gloire et la compétition, mais vont à l'essentiel - l'épreuve avec soi-même - comme l'exprime, dans son récit, obsédé par la mort, qu'il trouve «omniprésente», Pierre Paperon, lequel renonce, à 150 mètres du sommet, victime de troubles de la vision: «Le sommet paraît presque dérisoire, superficiel. (...) Le but était-il le sommet? Non. C'était d'aller le plus haut possible sans trop risquer ma vie ou une infirmité. (...) Je suis pressé de faire demi-tour, de descendre, de laisser derrière moi ce passé dangereux qui n'est pas encore passé et qui peut me rattraper.»
L'évolution de l'alpinisme pourrait donc connaître sa version de la «fin de l'Histoire», l'ère des compétitions nationales semblant révolue. En 1865, Edward Whymper, dans son ascension anglo-suisse précipitée du Cervin, était mû par la volonté de devancer une expédition italienne. En 1950, en difficulté à quelques centaines de mètres du sommet de l'Annapurna toujours inviolé, Maurice Herzog et Louis Lachenal divergent sur la décision à prendre: le premier, estimant que la conquête du premier 8 000 par la France est un enjeu national, veut poursuivre à tout prix (la mort ou les membres gelés, ce qui se produira), tandis que le second, estimant qu'il s'agit d'une «course comme les autres», juge qu'il ne doit pas «ses pieds à la jeunesse française». Et en 1978, quand, avec Jean Afanassieff et Nicolas Jaeger, Pierre Mazeaud réussit la première conquête française de l'Everest et dit avoir, au sommet, d'abord pensé «à la France», on lui fait sentir qu'il est déjà anachronique: «J'avais le drapeau français et celui de la ville de Paris. On me l'a reproché, on m'a reproché ces paroles. Ce n'était pas prémédité, ça a choqué; mais moi, ça me faisait plaisir (2).»
A présent affranchi de ces enveloppes patriotiques ou collectives, le jeu vertigineux avec la mort que constitue l'alpinisme extrême s'individualise, se privatise. «La compétition se déplace, les gageures se multiplient, constate Paul Yonnet: être le premier par telle voie, au printemps, en hiver, sans oxygène, seul, l'aller et le retour en un temps record, la première femme, le premier Français, le premier Polonais, le premier Japonais, la première femme de telle nationalité sans oxygène, l'ascension de tous les 8 000 de l'Himalaya, les combinaisons sont infinies, les prétextes pour se jeter sur les pentes du risque s'inventent au fur et à mesure que se découvre une demande en mal de justification.» L'important n'est plus de gagner. Mais de participer au vertige.
(1) Sur cette conquête, on lira, d'Edmund Hillary, Au sommet de l'Everest (Hoëbeke), et son autobiographie, Un regard depuis le sommet (Glénat).
(2) Confidences rapportées dans l'excellent numéro spécial de Vertical: 50 Ans d'Everest, 8 850 mètres de rêve, d'exploits et de folies.
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Interessant article. :up:
Méme si le manque d'oxygéne a un role important a jouer, on peux douter de la cohésion d'un groupe qui se rencontre a l'aéroport. ^-^
Si on laisse de coté la problématique des hauts sommets,que faire ,que dire pour ressouder un groupe dont les membres paniquent et font dans le chacun pour soi ?
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Une des méthode réside dans un entrainement commun dur fait de privation et d'effort en groupe, le brancardage d'un membre du groupe dans des conditions dures est un moyen infaillible pour souder ou détruire un groupe! Cela marche a tous les coups! :camo:
Le fait de partager, de supporter, de devoir s'aider force l'esprit de groupe ou le détruit,... c'est une alchimie délicate!!!
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Bonjour à toutes et à tous,
Dernier message de l'alpiniste Hugues d'Aubarède, disparu dans l'Himalaya le 1er août
GRENOBLE (AFP) - "C'est Hugues d'Aubarède, il fait -20, je suis à 8.611 (...) J'ai trop froid, je suis trop heureux, merci". C'est le dernier message téléphonique de l'alpiniste disparu au K2, au Pakistan, adressé à son patron, sponsor et ami, le 1er août dernier.
Au cours de cette brève communication, Hugues d'Aubarède est très essoufflé, on le sent au bord des larmes, malgré la piètre qualité de la communication que Patrick Bezier, directeur général des assurances Audiens, qui sponsorisait l'alpiniste travaillant pour le groupe, a fait entendre à une journaliste de l'AFP mardi matin.
L'alpiniste fait partie des 11 morts emportés par une avalanche de séracs survenue vendredi près du sommet (8.611m) du K2, dans l'un des pires accidents de montagne dans l'Himalaya. Marco Confortola, un Italien de 37 ans, actuellement secouru, serait l'unique survivant.
"Je te suis très reconnaissant, je tenais à te remercier". Le son est inaudible. "Il fait un froid de canard (...)". Très essouflé, Hugues d'Aubarède remercie Audiens de l'aide apportée pour son expédition. "Patrick un grand merci, j'ai trop froid, je suis trop heureux, merci". La communication s'arrête là.
"C'est ma dernière tentative, il faut être raisonnable dans la vie", avait déclaré à son patron Hugues d'Aubarède, un Lyonnais de 61 ans, avant son départ pour le K2.
"Il avait raté le sommet du K2 il y a deux ans à 200 mètres près, mais à sept heures de marche. Il n'avait toutefois pas l'intention de cesser toute activité montagnarde. C'était aussi un homme efficace dans l'entreprise", a tenu à témoigner son employeur, ému.
Hugues d'Aubarède était un alpiniste "endurant et d'une grande opiniâtreté", se souvient Jean-Michel Asselin, un de ses anciens compagnons de cordée.
"J'ai fait une expédition avec Hugues d'Aubarède en 2003 à l'Everest, c'était un alpiniste amateur éclairé (...) qui avait la niaque", a indiqué lundi à L'AFP M. Asselin, qui est également écrivain à Grenoble.
"Il a réussi des montagnes importantes (dans l'Himalaya) dont le Nangat Parbat, le Gasherbrum 1 et raté deux fois le K2 (...). Il voulait réussir ce qu'il entreprenait et c'est ce qui l'a peut-être perdu aussi", a-t-il regretté.
Originaire de Fontaine-sur-Saône près de Lyon, Hugues d'Aubarède, 61 ans, était assureur à Lyon et propriétaire d'une maison secondaire à Chamonix (Haute-Savoie), un châlet légué par ses parents.
"En 2003 pour l'expédition à l'Everest, nous étions restés un peu plus de deux mois. Six d'entre-nous, trois sherpas et trois alpinistes l'avons gravi, par la voie normale du côté Népal, mais lui, n'avait pas pu le faire. Il l'avait ensuite réussi en 2004, mais par le versant Nord, du côté versant Tibétain", s'est-il encore souvenu.
Outre Hugues d'Aubarède, trois Coréens, deux Népalais, deux Pakistanais, un Serbe, un Irlandais, un Norvégien ont péri vendredi dans l'extrême nord-est du Pakistan près du sommet du K2 dans l'un des plus graves accidents de montagne survenus dans l'Himalaya depuis quinze ans.
Le K2 (8.611m) est le deuxième plus haut sommet du monde après l'Everest (8.848m)
Hugues d'Aubarède avait deux filles et deux petits-enfants.
Agence France Presse 14h45
http://fr.news.yahoo.com/afp/20080805/tfr-montagne-alpinisme-accident-himalaya-f56f567.html (le liens source sera perdu dans un mois)
Cordialement, Sanjohn (C.John) :(
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Comme quoi la survie chacun pour sa gueule cela ne fonctionne pas toujours!
Cela fonctionne rarement comme ça... Nous on le sait mais ce n'est clairement pas le message social du moment... :down:
Comme début d'explication je vois (mais c'est perso et je suis pas un spécialiste des plus de 8000m) la commercialisation des sommets! Les gars payent des fortunes pour faire ces sommets et comme ils sont clients ils ont le droit de revenir en vie! Les autres rien à foutre!
La commercialisation amène sur ces sommet des touristes mal préparés. Les cordes fixes et l'encadrement permet à des non alpinistes de se lancer dans des ascensions de ce type.
C'est aussi toute la question du "tourisme de l'extrême", on veut faire croire aujourd'hui qu'avec du pognon et une petite préparation, tout est accessible... Génération Koh Lanta! ::)
Une des méthode réside dans un entrainement commun dur fait de privation et d'effort en groupe, le brancardage d'un membre du groupe dans des conditions dures est un moyen infaillible pour souder ou détruire un groupe! Cela marche a tous les coups! :camo:
Le fait de partager, de supporter, de devoir s'aider force l'esprit de groupe ou le détruit,... c'est une alchimie délicate!!!
ACDS Style... ;) Pour nous la dynamique de groupe est super importante! :up:
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Salut, suite à quelques années à en observer des échantillons représentatifs force est de constater que la proportion d'imbéciles parmi les alpinistes est dangereusement élevée. Pourtant on pourrait penser que ce genre d'activité draine plutôt des gens qui apprécient ce qu'il y a de spécial et de magique dans la haute montagne. En fait il y en a beaucoup qui ignorent la montagne pour cultiver l'exploit physique, qui te cassent les oreilles avec la liste de leurs courses et qui sont pleins d'arrogance et de suffisance, voire de mépris lorsqu'ils croisent des randonneurs de moyenne montagne. Ce sont les mêmes qu'on voit parader à Chamonix dans la grand'rue, harnachés dans des anoraks dont les couleurs font mal aux yeux et les prix mal au cul. Tout ça pour dire que quand on part avec une cordée constituée de bric et de broc on signe un peu un chèque en blanc parce que, statistiquement, des gars bien, dans le lot, y'en aura pas des masses. Dans la vie des gens sur qui on peut compter y'en a pas des masses de toute façon. C'est con à dire mais toutes les fois que je me suis retrouvé en situation critique en montagne c'était toujours après avoir subi un max de "dynamique de groupe" du coup je préfère partir seul qu'avec des gens au pif dans mon expérience c'est moins dangereux même si inconsciemment tout le monde penserait le contraire @+
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Un petit document intéressant.
http://skirando.camptocamp.com/article751-82.html
Avalanches et prises de décision : les raccourcis qui tuent
Date: mar 12 oct 2004 18:29:15 CEST
Auteur: Alain Duclos
Le thème de cet article a été présenté une première fois par Ian McCammon au colloque ISSW de Penticton (2002, USA). Ian a ensuite écrit un article pour "Avalanche Review" aux USA en 2003. Le texte ci-dessous est le résumé de l' article paru dans "Avalanche News" au Canada au printemps 2004.
Par Ian McCammon, résumé et traduction par Alain Duclos *.
Il y a quelques années, mon copain Steve est mort dans une avalanche. C'était un jour de tempête et le risque d'avalanche était élevé, mais Steve et ses partenaires pensaient qu'en choisissant un itinéraire qu'ils connaissaient bien et en faisant attention, ils resteraient hors de danger. Après tout, ils étaient des randonneurs expérimentés et Steve, le plus à l'aise du groupe, était déjà venu dans le coin moins d'une semaine auparavant.
Au bout de deux heures, ils ont rencontré un autre groupe qui se rendait vers le même col qu'eux, par les pentes les moins raides. Ils ont discuté un peu du risque d'avalanche et sont tombés d'accord pour dire qu'un bon choix d'itinéraire devrait éviter les ennuis. Mais dix minutes plus tard, alors que le groupe de Steve faisait la trace dans une pente peu chargée, ils ont déclenché une avalanche qui a dévalé du dessus. L'avalanche a atteint trois skieurs, en blessant gravement un, et enfouissant complètement Steve. Les témoins de l'autre groupe sont venus les secourir, mais le temps de sortir Steve, il était déjà mort.
Après l'accident, certains ont dit que Steve était mort d'avoir pris des risques insensés ce jour là. Ils pensaient que le groupe avait refusé de voir les signes évidents du danger, et qu'ils avaient voulu forcer le destin en traversant sous un couloir d'avalanches dans de telles conditions. L'explication semblait raisonnable.
Mais ça ne collait pas avec ce que je connaissais de Steve. Quelques semaines auparavant, s'étant rencontrés sur une remontée mécanique, on s'était remémorés nos vieilles aventures de grimpe. Nous avions bien ri en évoquant comment Steve aimait grimper en tête, souvent bien au-dessus des protections. Mais maintenant, les choses avaient changé, disait-il. Il m'avait parlé de sa femme et de sa superbe petite fille de 4 ans, combien le temps de l'imprudence était révolu, et comment celui d'élever une famille avait commencé. Il aimait toujours skier et grimper disait-il, mais maintenant c'était plus pour le plaisir d'être dehors puis de rentrer à la maison, que pour celui de prendre des risques. Quand il est mort, c'était sur un itinéraire classique en terrain connu, fréquenté par des douzaines de randonneurs chaque saison, dans un endroit qu'il croyait sûr.
Aussi triste que soit cette mésaventure, le drame est que de telles histoires se révèlent accident après accident, année après année. Un groupe expérimenté, souvent bien formé au risque d'avalanche, prend la décision cruciale de descendre, traverser ou franchir une pente estimée sûre. A posteriori, il apparaît souvent que le danger était évident avant l'accident. Alors on bataille pour expliquer comment des gens à la fois intelligent et formés au risque d'avalanche ont pu voir le danger, le regarder en face, et se comporter comme s'il n'était pas là.
Ce jour la, nous bien avons failli etre victimes du syndrome de la vache. Des plaques se declenchaient partout a notre passage. Difficile de respecter les regles de prudence, alors que les trippes reclament de rentrer au plus vite ...
Les pièges de l'inconscient dans les accidents d'avalanches
Comment en arrive-t-on à décréter qu'une pente est sûre alors même que l'on est face à l'évidence quelle ne l'est pas ? Une explication possible est que l'on est trompé par des mécanismes inconscients ou par des règles empiriques qui guident nos décisions dans la vie de tous les jours. De tels mécanismes fonctionnent bien pour gérer des risques quotidiens tels que ceux inhérents à la conduite automobile, à la traversée d'une rue, ou aux relations sociales. Mais, comme nous le verrons, les avalanches sont un danger particulier face auquel ces mécanismes sont inefficaces, voire dangereux. Ils nous mènent à une perception totalement faussée du danger, appelée "piège heuristique" par les spécialistes.
Six mécanismes sont particulièrement connus pour intervenir largement dans la vie quotidienne :
• L'habitude
• L'obstination
• Le désir de séduction
• L'aura de l'expert
• Le positionnement social
• La sensation de rareté
Parce que ces mécanismes marchent si bien, et parce qu'on y a recours presque tout le temps, nous sommes peu préparés à nous méfier d'eux, même quand il s'agit de prendre des décision graves.
Pour étudier l'influence possible de ces 6 mécanismes dans les accidents d'avalanches, j'ai examiné 715 accidents aux Etats Unis entre 1972 et 2003, hors pratique professionnelle. Les données sont issues de plusieurs sources, dont les comptes-rendus publiés par le Colorado Avalanche Information Center (William and armstrong, 1984 ; Logan and Atkins, 1996) et divers sites web.
Evaluation de la prise de décision par les victimes
Pour évaluer approximativement le danger objectif encouru, j'ai calculé un "score d'exposition" à partir de 7 indicateurs de danger d'avalanche facilement reconnaissables :
• Présence d'un couloir d'avalanche évident.
• Chute de neige >15 cm et/ou accumulation de neige par le vent dans les dernières 48 heures.
• Terrain typiquement dangereux.
• Indice de risque >3 pour le massif.
• Avalanches déclenchées à proximité au cours de dernières 48 heures.
• Dégel important
• Signes évidents d'instabilité (effondrements ou mauvais résultats de tests par exemple)
La distribution des scores d'exposition montre que la plupart des victimes progressaient dans un couloir d'avalanche alors que de nombreux indices signalaient le danger (Figure 1)
Figure 1. Fréquences des scores d'exposition au risque pour tous les accidents de l'étude, y compris ceux pour lesquels il y avait peu d'informations (N = 715).
A peu près les 3/4 des accidents se sont produits alors qu'il y avait au moins trois indicateurs évidents de danger, conformément à ce qu'avaient déjà signalé plusieurs auteurs (Fesler, 1980 ; Smutek, 1980 ; Jamieson et Geldsetzer, 1996 ; Atkins, 2000 ; Tremper, 2001).
Nous allons voir comment chaque "piège heuristique" a pu influencer ces victimes, et pourquoi ces pièges auraient été difficiles à déjouer. Pour conclure, nous verrons si ces connaissances peuvent faire évoluer l'enseignement sur le risque d'avalanche.
Piège n°1: l'habitude
Par le mécanisme de l'habitude, se sont nos actions passées qui guident notre comportement dans les situations familières. Au lieu de se creuser la tête pour imaginer à chaque fois ce qui est le plus approprié, on se comporte simplement comme on l'a fait auparavant pour une situation similaire. La plupart du temps, ce mécanisme est fiable. Mais quand le danger change alors que la situation reste familière, l'habitude peut devenir un piège.
Apparemment, il y a une tendance chez les groupes les plus entraînés à prendre des décisions plus risquées en terrain familier qu'en terrain nouveau. Une connaissance précise du terrain et des avalanches passées, ou l'effet des skieurs sur la stabilisation, ont certainement contribué à conforter cette tendance. Mais, étant donné le grand nombre d'accidents qui se sont produits en terrain familier, il apparaît que les groupes avaient largement surestimé la stabilité d'une pente connue. En somme, l'habitude semble avoir annulé les bénéfices tirés de l'apprentissage.
Piège n°2: l'obstination
Une fois que l'on a pris une décision initiale à propos de quelque chose, les décisions suivantes sont beaucoup plus faciles à prendre si on reste cohérent avec la première. Ce mécanisme permet de gagner du temps parce que l'on a plus besoin d'examiner toutes les informations pertinentes qui apparaissent au fur et à mesure que les choses avancent. Il suffit de coller à la première décision. La plupart du temps, ce mécanisme est fiable, mais il devient un piège quand notre désir de rester constant supplante l'effet que devrait produire la perception d'informations nouvelles, inhérentes à un danger imminent.
Notre étude montre que les groupes ayant un objectif marqué prenaient plus de risques que ceux moins motivés.
Dans leur livre "Snow Sense", Jill Fredston et Doug Fesler (1994) exposent les dangers du "syndrome de la vache" (le rush pour rentrer à l'abri) et du syndrome du lion (le rush pour accéder à tel sommet ou à telle pente). On imagine les résultats de ces deux comportements, avec une exposition aux avalanches qui va croissante lorsque la détermination à rentrer ou à continuer augmente.
Piège n°3: Le désir de séduction
Le désir de séduction correspond à la tendance à s'engager dans une activité dont on pense qu'elle nous fera remarquer ou accepter par des personnes que l'on aime ou que l'on respecte, ou par des personne dont on aimerait être aimé ou respecté.
Une des formes les plus courantes de ce mécanisme est évidemment la séduction de personnes de l'autre sexe. Pour les hommes, la tentative de séduction se manifestent souvent par des conduites à risques, particulièrement chez l'adolescent et chez le jeune adulte. Plusieurs études ont montré que, dans certaines circonstances, les hommes en présence de femmes se comportent avec plus d'esprit de compétition et d'agressivité, ou s'engagent dans des comportements plus risqués.
De la même façon, notre analyse a montré que les groupes mixtes ayant eu un accident avaient un score d'exposition plus élevé que les autres. Cette différence n'est pas due au fait que les femmes prennent plus de risques que les hommes : sur 1335 personnes impliquées dans des accidents d'avalanches, nous avons montré que les femmes avaient une probabilité plus faible d'être emportées. Il semble que les femmes évitent de participer à des sorties où la probabilité d'accident d'avalanche est forte.
Piège n°4: l'aura de l'expert
Dans de nombreuses des sorties, il y a un leader informel qui, pour diverses raisons, finit par prendre les décisions cruciales pour le groupe. Quelques fois, son ascendant est basé sur de meilleures connaissances ou sur une plus grande expérience de terrain ; d'autres fois il est basé seulement sur le fait d'être plus âgé, d'être un meilleur rider ou d'être plus péremptoire que les autres membres du groupe. De telles situations sont propices à développer l'"aura de l'expert" : le leader dégage une impression positive qui conduit le groupe à lui attribuer des compétences qu'il n'a peut-être pas.
Notre analyse a montré que, pour les groupes étudiés, les sorties avec un leader identifié avaient un score d'exposition bien plus élevé que les autres (des différences apparaissent aussi avec le niveau de compétences du leader). Ceci suggère que l'"aura de l'expert" a joué un rôle dans les décisions menant le groupe à l'accident, surtout pour les groupes nombreux et surtout pour les groupes menés par un leader inexpérimenté. En général, il apparaît que les groupes s'en sortent mieux quand ils utilisent des décisions consensuelles, que quand ils s'appuient sur un leader informel qui manque de compétences.
Piège n°5: le positionnement social
Le positionnement social est le mécanisme qui conduit à prendre plus ou moins de risques en fonction du fait que l'on est regardé ou non, et de la confiance que l'on a en ses propres compétences. En d'autres mots, quand une personne ou un groupe est confiant en ses compétences, il aura tendance à prendre davantage de risques en utilisant son habileté quand d'autres personnes sont là, que s'il n'y avait personne pour l'observer. A l'inverse, quand une personne ou un groupe n'a pas confiance en ses compétences, il aura tendance à prendre moins de risque s'il y a d'autres personnes dans les environs. Un exemple bien connu est la tendance de certains "riders" à s'exhiber juste sous les remontées mécaniques : les bons skieurs skient mieux en prenant plus de risques quand ils ont l'impression d'être regardés.
En comparant les scores d'exposition des groupes ayant rencontré d'autres groupes avant l'accident (211 cas) avec des groupes n'ayant rencontré personne (97 cas), je me suis rendu compte de la chose suivante : les groupes avec peu de connaissances sur les avalanches prennent moins de risques après avoir rencontré d'autres groupes, que des groupes similaires n'ayant rencontré personne. En revanche, les groupes ayant la sensation d'avoir un bon niveau prennent plus de risques après avoir rencontré un autre groupe.
Dans l'accident décrit en introduction, le groupe bien entraîné de Steve avait rencontré un autre groupe avant de s'engager dans cette pente classique, mais qui était alors très chargée de neige fraîche. Peut-être que la présence de l'autre groupe a influencé leur décision à travers le piège du "positionnement social", peut-être que non.
Piège n°6 : la sensation de rareté
Le mécanisme de la rareté est celui qui conduit à attribuer une valeur d'autant plus grande à une opportunité, que l'on risque de la perdre. Les habitués de la "fièvre de la poudre" après les grosses chutes de neige ont vu ce mécanisme en action, avec des prises de risques disproportionnées dans le seul but de faire la première trace.
En comparant les scores d'exposition des groupes ayant rencontré d'autres groupes avant l'accident alors les pentes convoitées sont déjà tracées (180 cas) avec des groupes similaires visant des pentes vierges (31 cas), je me suis rendu compte de la chose suivante : les groupes visant des pentes vierges montraient une tendance nettement plus grande à ignorer des indices évidents de dange.
Il est important de noter que nos décisions induites par le phénomène de rareté sont opposées à ce que dicte la prudence : plus le risque est grand et plus la pente est tentante.
Les conséquences pour la formation aux avalanches
Malgré la part de l'inconscient dans la prise de décision, certains des résultats de notre études doivent être soulignés lors des formations :
• Il apparaît qu'un enseignement classique sur les avalanches n'a pas conféré aux victimes une probabilité plus faible d'être emportées.
• Ces formations avalanches classiques n'avaient pas dotées les victimes d'outils efficaces pour la prise de décision.
• Les pièges de l'inconscient sont très attrayants car ils permettent des prises de décision rapides et faciles, ce qui n'est pas le cas de décisions issues de l'analyse.
• Enseigner seulement l'influence des facteurs humains ne suffirait probablement pas à réduire le nombre d'accidents d'avalanches.
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Superbe article que l'on peut étendre dans pas mal de situation !
Non seulement, je te propose de le poster dans le post de Karto "les modèles mentaux" parce que là, il en donne pas mal de mécanisme mais aussi de le mettre dans le wiki avec le mettre titre, tout en le laissant en citation.
Vraiment génial !
a+
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Je partage le sentiment de Guillaume. :doubleup:
La citation in extenso du document nous oblige à demander l'autorisation à l'auteur. En attendant de le faire (faut le trouver), on peut le mettre sous réserve de le retirer à la moindre demande de l'auteur ou de l'éditeur.
C'est effectivement bien résumer ce qui peut nous pousser à dérailler. Ca demande beaucoup d'introspection et d'humilité de pouvoir éviter ces causes d'accident.
A+
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C'est vrai que cet article est vraiment très intéressant. Si on a un peu d'expérience de sorties en groupe, il n'est pas difficile de s'y retrouver.
J'ai essayer de garder toutes les références pour que l'auteur ne se sente pas flouer et trahi...( cet article est fait pour sauver des vies )
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C'est justement "là" le problème.
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Juste une remarque, dans le piège n°4 "aura de l'expert",
Il y a soit une une mauvaise traduction soit une faute de sens à assimiler le leader à un expert. Le leader n'est pas forcemment un expert et vis versa.
L'expert est un spécialiste d'un domaine précis. Le leader est un chef.
Dans le cas présent l'auteur parle d'un leader (plus âgé, meilleur marcheur,etc).
Je crois que c'est bien cette ambiguité qu'il veut pointer:
Quelques fois, son ascendant est basé sur de meilleures connaissances ou sur une plus grande expérience de terrain ; d'autres fois il est basé seulement sur le fait d'être plus âgé, d'être un meilleur rider ou d'être plus péremptoire que les autres membres du groupe. De telles situations sont propices à développer l'"aura de l'expert" : le leader dégage une impression positive qui conduit le groupe à lui attribuer des compétences qu'il n'a peut-être pas.
Il arrive qu'un leader se détache par son attitude, son matériel, sa manière de s'exprimer. C'est ce phénomène qui peut duper sur son expertise. Le leadership dégagé par certains fait qu'ils se voient attribuer des compétences qu'ils n'ont pas.
C'est là qu'est le piège et ce que l'auteur a semble-t-il relevé en trouvant dans des accidents des personnes que leur groupe avait suivi sans savoir réellement ce qu'elles savaient faire.
A+
PS: grillé par ucorsu