Roland Habersetzer – TENGU, ma voie Martiale.
Ed. Amphora – 335 pages, photos et illustrations
Roland Habersetzer, pratiquant de karate reconnu (qu'il a commencé en 1957 et dont il fut une des premières ceintures noires françaises) mais également formé aux Kobudo (armes japonaises) et aux armes de poing (NTTC), livre dans cet ouvrage sa vision de sa pratique de la self-defense.
Vision rendue concrète au sein de l'institut qu'il a crée depuis de nombreuses années, le Centre de Recherches Budo et de "l'art martial" qu'il a également crée, sur une base karate, le Tengu-No-Michi, dont il est question dans l'ouvrage.
Le but de Roland Habesetzer n'est rien de moins que de "présenter un concept pionnier pour un art martial aux normes de notre temps".
Dans sa partie théorique, l'ouvrage, très clair et précis, revient sur la plupart (sinon tous) des fondamentaux qui fondent la réflexion actuelle sur la self défense moderne (reality based self defense).
- différence entre sports de combat – arts martiaux et self defense
- nécessité de relire les arts martiaux, inventés dans des temps où les menaces n'étaient pas les mêmes qu'aujourd'hui, au regard des impératifs de la vie actuelle, dont notamment la législation sur la légitime défense.
- Importance d'une pratique réaliste, de la gestion du stress (donc de sa création lors de l'entraînement)
- Importance d'éviter les pièges de l'Ego, les compagnons d'entraînement trop "gentils", etc…
La différence par rapport à d'autres écrits, et c'est tout l'intérêt de cet ouvrage, c'est que ces réflexions sont menées via les arts martiaux, donc avec des références, des pensées et des noms japonais (vs une terminologie anglaise issue plutôt d'un mode de pensée "militaire" WWII, cf Combatives). C'est donc un bon moyen pour les pratiquants "purs et durs" d'arts martiaux de se familiariser avec ces concepts, sans devoir "se remettre à jour" ou "être désarçonné" par l'usage de l'anglais et de références qui ne sont pas les leurs.
Dans sa seconde partie théorique, Roland Habersetzer enchaîne avec les grands principes qui fondent sa pratique et son art. Là encore, rien à redire :
- la nécessité de la vigilance et les codes de couleurs (système de Cooper)
- une philosophie de l'action qui passe par la détermination à se défendre et à faire cesser la menace par une ou des actions brutales et rapides, dans le respect de la loi
- des techniques simples
- les nuances entres les différentes grands types d'agression
Ces grands principes se résument dans la pensée de Mr Habersetzer par l'acronyme A.D.E.M., à savoir : Appréciation, Décision, Engagement, Mobilité.
Jusqu'ici, tout va bien.
Dans sa partie pratique, Roland Habersetzer part d'un principe en or de la self defense, celui d'avoir une "plate forme" de départ cohérente, qu'il appelle "Réaction universelle de défense", permettant tout à la fois :
- d'être en garde sans en avoir l'air
- d'être prêt physiquement et mentalement
- de rester mobile
- de pouvoir engager n'importe quelle techniques adéquat de défense
- de pourvoir engager une arme (spray, bâton, arme de poing) si besoin et si le porteur y est autorisé par la loi
- et ce, quel que soit le nombre d'adversaires
De cette réflexion découle une garde appelée Tengu No Kamae (garde Tengu), appliquée lorsque la menace est à distance raisonnable, et une réaction réflexe type appelée Tengu Chikama Uke, lorsque la menace/ agression survient dans une distance très courte.
Tengu No Kamae : Cette garde se prend sur un court pas de recul. Les bras viennent en protection devant le corps, coudes serrés et poignets joints en appui*, mains ouvertes, APRES avoir effectué un mouvement circulaire en direction de la hanche, puis avoir été poussé en avant.
* Les tireurs auront reconnu la technique Harries (low light environnement)



Tengu Chikama Uke : le coude monte devant le visage comme une écharpe, sur un mouvement de bascule arrière, tandis ce que l'autre main frappe en zone basse l'adversaire. Ensuite il y a soit recul et reprise de distance pour venir en Tengu No Kamae, soit poursuite des actions défensives.


Dans la deuxième partie pratique, Roland Habersetzer décline ses 2 postures précédentes dans des Katas de comportements, permettant d'ancrer dans le pratiquant les attitudes justes.
Ces katas se composent de deux grands savoirs-faire :
- savoir bouger, c'est à dire à partir d'une position neutre, engager les 2 postures dans toutes les directions (pratique de la prise de garde devant, et sur les côtés ainsi que derrière)
- savoir observer et scanner du regard après une action défensive
En tant que tels les kata de l'école Tengu consistent donc en diverses prises de gardes, déplacements et scanning visuels, sans défenses particulières.
(NB : un chapitre est alors consacré à l'effet tunnel" et à la nécessité de l'observation, là encore à l'aide de référence japonaises anciennes et quelques apports contemporains sur les effets du stress).
Suive ensuite divers exemples en photo de defense face à un ou plusieurs adversaires, dans l'esprit "voici une possibilité parmi d'autres de ce qu'il est possible de faire".
Un point intéressant est que Mr Habersetzer insiste sur la nécessité, une fois que des premières frappes ont "stoppé" l'adversaire, de poursuivre les frappes mais en regardant déjà dans une autre direction pour démarrer le scanning.
Autrement dit, si j'ai frappé et que j'ai une prise sur l'adversaire, par exemple en lui tenant le bras, je n'ai plus besoin de regarder pour mettre une autre frappe (surtout en gross motor skills). Dès lors, je peux déjà porter le regard ailleurs pour l'acquisition éventuelle d'une nouvelle menace.
Par contre face à plusieurs adversaire, Mr Habersetzer revient au principe : un bad guy, une frappe, et j'y reviens si besoin" vs s'acharner sur l'un jusqu'à ce que les autres me tombent dessus.
Mon sentiment à la lecture de cet ouvrage :
Je tiens à préciser que je suis sincèrement admiratif de Mr Habersetzer, qui non seulement a élargit sa pratique martiale aux armes anciennes mais aussi modernes et surtout ne s'est pas contenté de "faire péter ses grades", mais a, au contraire, remis en cause son karate au regard des impératifs de la self defense actuelle.
C'est énorme.
Je suis d'accord avec l'ensemble des données théoriques de son ouvrage, et l'approche "japonaise" est un apport intéressant.
J'ai plus de doutes sur les deux postures universelles qu'il propose.
En ce qui concerne Tengu No Kamae, je suis critique sur les points suivants :
- je ne trouve pas la position si "neutre" que ça, au regard d'autres postures qui me paraissent plus naturelles. Elle "télégraphie" quand même à l'agresseur que l'agressé est apte à se défendre. C'est un plus, mais aussi un moins, cela dépend des situations. Elle diminue ne tout cas l'effet de surprise du défenseur.
- La posture avec les poignets croisées n'est pas naturelle et demande donc une pratique plus longue qu'une autre posture. On reste donc là dans une tradition plus martiale que directement opérationnelle.
- Je suis réservé sur le fait de croiser les poignets, mais j'imagine qu'avec de la pratique le temps de réponse n'est pas diminué…
- Je comprend le pourquoi du mouvement vers la hanche (relation aux armes), mais la systématisation du geste me pose problème :
o Perte de protection avant lors de l'exécution du geste
o Perte de temps lors de l'exécution du geste
o L'agresseur peut penser que l'on a vraiment pris une arme, et donc s'armer à son tour > escalade des moyens
o Un témoin peut nous croire armé
o Si l'on n'est pas armé, le geste à peu d'intérêt. Le positionnement juste des hanches et des mains peut se faire sans ce mouvement.
o Si on est porteur d'arme, la répétition au dojo de ce geste ne peut-elle pas inciter dans la réalité à sortir son arme par réflexe ? alors même que la situation ne l'exigerait pas immédiatement ? Bref, cette gestuelle impose un grand contrôle de soi au porteur d'arme, contrôle que le stress rend difficile à maintenir
o Enfin techniquement, pour le porteur d'arme, le mouvement vers la hanche de la main faible n'a que peut d'intérêt (sauf pour soulever le vêtement dans un cadre de port caché IWB, mais là on est vraiment hors du cadre légal européen). Il me paraît même contre productif en ce sens qu'il ne me paraît pas exactement raccord avec la gestuelle de la prise en main de l'arme de poing. Enfin, ce geste associe la prise de l'arme à la main droite ET à la main gauche, empêchant de dissocier main forte et main faible, donc compliquant l'usage de la main faible en "bras réactif".
> De mon point de vue, une simple garde passive mains ouvertes à hauteur des épaules est moins contraignante, plus facile à maîtriser, et plus déconnectée de la prise d'armes, tout en la permettant quand même.
En ce qui concerne Tengu Chikama Uke, je suis un peu gêné :
- par la bascule arrière, qui pourrait amener à un déséquilibre sur forte poussée ou coup puissant
- par le coup donné à l'agresseur en zone basse, qui ne me paraît à même d'atteindre les parties tel qu'il est exécuté (ou en fonction de la taille des 2 pratiquants) et donc ne me paraît pas avoir le "stopping power" suffisant
> De mon point de vue, une action réflexe plus percutante et vers l'avant, toujours avec le principe du coude, avec drop step (cf Flinch à la South Narc) est plus intéressante, surtout pour les petits gabarits.
Voilà pour mes 2 cents,
En résumé : bon livre sur l'esprit, moins bon sur la pratique. Cela sent quand même fort le karate et les scories qui subsistent ne rendent pas l'approche 100% tip-top.
Je ne suis par exemple pas sûr que la codification des principes dans un kata soit nécessaire.
En tout cas un bon bouquin qui fait réfléchir, et une superbe voie martiale pour son auteur, qui une fois encore je le répète avec admiration, se pousse au cul pour évoluer.
Rien que pour ça, chapeau Mr Habersetzer !
Djé