Bonjour à tous,
Je me permets de relancer le débat ( et de vous pondre un post long et chiant )
Je suis poubellophage (freegan) depuis une dizaine d'années ma pratique a beaucoup évolué.
Les évolutions du contexte et mon adaptation :Les Hyper-supermarchés, supérettes, bref, les grandes enseignes-L'accès aux poubelles des hyper-supermarchés et supérettes:Selon qu'elles soient en ville ou en zone commerciale, l'accès y est devenu plus difficile.
Les hypermarchés en zone commerciale ont leurs poubelles parquées dans une zone cloturée et gardée.
Entrer dans la zone relève de l'infraction.
Au début des années 2000, la surveillance était mince et on pouvait parfois pénétrer dans les zones et se servir (en ayant conscience qu'il s'agit d'un délit). Depuis, la surveillance s'est accentuée et les politiques de sécurité sont plus sévères : Les agents ne peuvent plus "fermer les yeux" et chaque infraction est suivie de poursuites.
Les clotures sont plus hautes, les lumières plus fortes et les Maitre-chiens plus mobiles.
La masse et turn-over du personnel sont tels qu'il est difficile de trouver un interlocuteur pour entamer un dialogue et installer un mini-recyclage de personne à personne.
Personnellement, j'ai laissé tombé la poubellophagie des hyper.
Les supérettes de ville sont plus accessibles car elle n'ont souvent pas de zone poubelle extérieure cloturée. Il ne reste plus qu'à étudier les horaires de passage des éboueurs et de sortie des poubelles pour se servir sur le trottoir.
- Après une vague d'agressivité, le retour d'une attitude plus ouverte.Avant, j'opérais dans une certaine discrétion.
J'essayais de me faire la plus petite et discrète possible devant les employés de la supérette. Mais cela générait de la suspiscion et des réactions agressives chez certains employés (= Cette feignasse me prend pour un con à VOLER en douce dans MES poubelles alors que moi je bosse Madame !"
De plus, les reportages sur les freegan n'ont rien arrangé. Le discours freegan, tel que présenté, nous a fait passer pour des profiteurs du système qui se croyaient plus intelligents que tout le monde et affichaient une certaine condescendance envers les hônnetes travailleurs.
La fin des années 2000 ( 2007-2011 ) n'a pas été une bonne période pour les freegan, c'était la période médiatisée de "l'eau de javel".
- J'ai constaté depuis qu'une tactique plus visible est plus judicieuse.
Donc le matin du ramassage, je me poste visiblement à l'endroit des poubelles, avec le sourire et la courtoisie d'usage. Je salue l'employé et je le laisse faire son travail puis je m'attaque à ses poubelles. Le dialogue est ouvert s'il le souhaite. Alors j'explique ma démarche avec humilité et sans jugement et j'indique pour qui sont ces produits : Non, pas que pour moi, c'est tout mon immeuble qui en profite.
- Je fais un peu ma pauvresse de temps en temps. La pitié et la culpabilité bien dosée peuvent amener des personnes réfractaires à de beaux gestes d'humanité.
- Ou je propose aux employés-même de repasser avec une cagette de produits triés pour eux.
Depuis 2-3 ans, la crise se fait sentir aux bas échelons hiérarchiques et cette stratégie marche très bien ( = C'est la dèche, j'ai du mal à m'en sortir mais je n'ose pas/ne peux pas le faire. Mais si tu le fais, toi, et que je bénéficie de tes récoltes, alors là sers-toi et mieux, je te ranges dans la benne une petite cagette bien triée ! )
A défaut de réaction positive, mon activité doit générer une réaction neutre.
Je ne dois pas donner plus de travail ou de problèmes aux employés.
- Moins systématique, la détérioration des produits reste une réalité.On ne se sert plus d'eau de Javel.
En ce moment, dans ma zone d'activité, on abîme les produits en ouvrant les emballages ( coups de cutter ou ouverture directe ) et/ou en les mélangeant dans la benne avec des produits inconsommables.
Les magasins (et les rayons de ces magasins) qui pratiquent cela sont clairement identifiés par les freegans.
D'après mes observations sur mes zones, les rayons les plus touchés sont justement ceux qui jettent de gros volumes de frais consommable après-date: Les produits laitiers à 90%, puis, moins fréquent,la patisserie, et les préparations fraiches ( jambon blanc, croques-monsieurs, pâtes à dérouler...).
Quand on jette de gros volumes, les consignes sont claires et le geste systématique, alors que, sur un petit volume ( un sachet de lardons par-ci par-là ) c'est moins systématique.
C'est en fonction de chaque employé et ceux qui le souhaitent peuvent jeter sans abîmer...Et sans se faire taper sur les doigts par la hiérarchie.
D'où l'intérêt de se faire connaître de ces employés, de leur montrer que leur geste furtif de résistance a un réel impact positif avec des vrais gens derrière, gentils et souriants, pour les soutenir.
Une seule règle : Quelque soit la récolte, toujours ranger les poubelles après la fouille. Et Même ! faire du zèle et les aligner au cordeau.Les marchés :Avec les rebus de marchés (jetés) et les fins de marchés (bradées) citées plus haut, j'ajoute une tactique qui marche très bien : le donnant-donnant.
Pratiqué par une amie.
Sachant qu'elle fait les poubelles de son marché depuis plusieurs années, elle est identifiée des commerçants.
Certains sont venus lui donner directement leurs invendus. Pourquoi ne pas leur donner à eux aussi quelque chose ?
Comme les aider à remballer et à charger leurs camions à la fin du marché.
Ou nettoyer leur stand au marché couvert en échange d'un poulet.
Ou ramasser des escargots et leur en apporter un plein sac qu'ils traiteront et revendront.
Il a suffit d'une initiative pour mettre ce cercle vertueux en marche et ses résultats sont étonnants.
La place du freegan dans la communauté, ma petite analyse vite fait.Ce que l'on fait avec ces poubelles est observé/filmé.
Par les gens même du magasin et par les passants.
- Le freegan est transgressif.Il provoque des réactions sans même les chercher. On ne peut pas vraiment faire les poubelles tranquille ^^.
Il y a bien souvent quelqu'un qui s'arrête et vous observe. Ses réactions dépendent complètement de votre attitude.
Cela va de la gêne à la pitié, en passant par l'outrage et l'agressivité.
Dans tous les cas il y a un jugement.
Dans mon cas, l'agressivité est juste une exception ( 1 fois en plus de 10 ans ).
C'est souvent de la pitié et parfois de l'outrage quand j'ai eu l'audace d'emmener mon enfant faire un cours pratique sur le recyclage et les dégats de la société de consommation.( voir point ci-après)
- Le freegan n'est pas forcément un clochard et ça, c'est difficile à accepterJe vais faire les poubelles dans des vêtements très banals, mon visuel ne donne pas à penser que je pourrais faire ce genre de chose.
Mon attitude et mon langage ne le font pas penser non plus.
Les gens ne savent pas se positionner devant mon activité.
Quand on m'aborde, je sais que la demande, derrière le dialogue, est une recherche d'éléments pour se faire une opinion ( quand elle n'est pas déjà faite )
- Le freegan qui affiche ses convictions est un outrage aux bonnes gens.Actuellement, il reste inconcevable pour la majorité de s'abaisser à faire les poubelles pour manger...Par choix.
On y pense bien, parfois (de plus en plus), mais jamais on n'oserait le faire.
Cette activité rappelle trop les craintes profondes de chacun : Déchéance sociale, précarité, pauvreté, assistanat, marginalisation.
Ainsi que ses failles : peur du regard des autres, manque de courage pour mettre ses idées en pratique, besoin d'un jugement positif de la communauté.
- Le freegan et les dons, entre incompréhension, pitié et humanité.Je ne contredis pas le passant ( de passage ^^), car souvent c'est la pitié et la culpabilité qui le guident.
Recevoir en échange une explication militante de la démarche est délicat à entendre, il faut du temps.
Il attend juste un merci pour se sentir mieux, il aura fait sa BA et sera content. Il aura donné pour aider ou parfois ( plus rare) pour montrer qu'il soutient l'action.
Parce que oui, quand on fait les poubelles, il arrive qu'on ramène aussi de l'argent.
Parfois ça se passe tellement vite qu'on n'a pas le temps de réagir qu'on a déjà une pièce dans la main sans avoir eu le temps de refuser gentiment.
Parfois on revient à sa cagette et on a un billet déposé entre les fruits poqués.
J'ai fait le choix de ne plus m'offusquer.
Ce passant pense bien faire, il essaie d'aider avec ses moyens ( financiers à défaut d'intellectuels).
Qui suis-je pour lui faire la leçon et lui renvoyer ses limites en pleine face ?
On fait ce que l'on peut avec ce que l'on a.
Un don reste un don. Donner, recevoir, échanger, c'est ce que je défends.
Un dernier point, qui peut faire hurler dans les chaumières, mais que j'ai envie d'aborder.
- Les enfants freegansIl m'est arrivé d'emmener mon enfant dans mes sorties-poubelles de fin de marchés.
Il en avait envie et parce que ça l'intriguait d'aller à la chasse aux fruits dans les tas de cartons et de ramener ensuite notre "trésor" à la maison.
Evidemment, on n'a pas fait ça n'importe-comment, l'enfant doit être capable de comprendre certains concepts comme les règles d'hygiène et avoir du matériel adapté ( comme des gants à sa taille ). Ensuite, l'enfant doit avoir compris pourquoi les gens autour de nous agissent comme ça et être assez mature pour prendre du recul.
C'est le point le plus délicat.
Voir un enfant et sa mère faire les poubelles...On entre dans les limites du supportable. Larme à l'oeil ou outrage envers la mauvaise mère assurés.
En tant que freegan, je me suis demandée si mon enfant avait sa place dans cette activité, j'ai réfléchis et proposé.
Cette expérience éducative lui a appris ce qu'était le déchet, "un fruit moche est-il un déchet ?" le recyclage, "mais pourquoi on jette alors que c'est encore bon ?" le regard de la communauté, "on doit avoir honte ou pas de faire ça ?" et mes convictions, "pourquoi y'a que nous qui récupérons les fruits ?".
Ca reste délicat, ça dépend du contexte éducatif, de la sensibilité et de la maturité de l'enfant.
Ce fut instructif mais je n'ai pas reproduit l'expérience, mon enfant est dans un âge où le regard des autres est important et le définit. Or la pression de la honte face aux réactions des passants est trop compliquée à gérer pour lui.
Par contre il est très fier de distribuer nos "confitures de poubelle" et d'expliquer comment on les fait.
Voilà pour ce retour d'expérience qui n'engage que moi. J'ai voulu montrer, peut-être des généralités mais surtout des courants par rapport à mes observations personnelles.
En bilan, je pense que l'efficacité du freegan repose surtout sur sa capacité à être en relation de personne à personne avec ceux qui gèrent les déchets. La meilleure technique de récupération alimentaire dans les poubelles, la plus efficace, c'est parfois un sourire et une papote régulière. Il suffit d'un lien, d'une personne, pour vous retrouver avec un carton de denrées alimentaires gratuites chaque semaine.
