Comment se retrouver à penser à Olduvaï et David Manise quand on court vers la voiture qui vient d'atterrir dans le fossé après un tonneau spectaculaire, quelques secondes après un croisement piéton / automobile exemplaire digne du code de la route. (le piéton, c'était moi)
Bon, j'ai pensé à Oldu qu'une fraction de seconde (mais les mots David Manise, ça a été mon gimmick anti-panique presque tout du long, vu de maintenant, c'est presque marrant), mon cerveau contraint à l'analyse de situation version speedomètre à 250 km/h, vu que
1) j'étais seule sur cette fichue route de campagne, avec ma gamine en écharpe dans le dos.
2) ma gamine est dans mon dos, côté sécu, ça c'est good (merci merci merci à ma gamine qui n'a pas bronché de toute l'histoire, accident et suite)
3) put**n la gueule de la bagnole après le premier rebond, stooooooooooooop !
4) ouf, un seul tonneau
5) ouf, elle ne s'est pas immobilisée sur la route, mais bien dans le fossé, donc je peux m'occuper en priorité du conducteur, y'a de la visibilité , les prochaines voitures ralentiront et/ou s'arrêteront (ne pas oublier que j'étais seule pour sécuriser, alerter, et tout le toutim)
6) pourvu qu'il soit pas mort, pourvu qu'il soit pas mort
7) m*rde je connais cette bagnole
8 ) m*rde m*rde m*rde c'est ma pote !
9) on est juste à côté d'une grande propriété, le château est à 200 m, je vais pouvoir aller vite chercher de l'aide.
J'arrive à la portière conducteur, ma pote est en travers des sièges avant, elle n'avait pas sa ceinture. Je l'appelle, elle gémit elle bouge, tourne la tête vers moi, "réponds moi, tu m'entends bien" "oui, ça va", ben tiens, avec une arcade sourcillière en sang, ça a du style...
Je n'ai pas de téléphone portable, donc mon réflexe " je cours chercher de l'aide au château, surtout tu ne bouges pas et tu ne t'évanouis pas", je fais dix mètres, et m*rde, elle, elle a un portable ! Donc retour ce qui reste de la voiture... m*rde ça fume, ça fumait pas, ça fume !
Ma pote, en pure bretonne, en a profité pour bouger, et s'est déjà rapproché de la portière d'une trentaine de centimètres. Il faut savoir qu'une bretonne blessée et sonnée, c'est un peu comme un sanglier, ça fait que ce que ça veut. Donc, j'ai
1) une voiture qui fume, de plus en plus, mais je ne peux pas aller voir si c'est grave, parce que c'est dangereux pour ma môme, et parce que
2) la blessée bouge de façon fluide, parle de façon cohérente, et veut se dégager du véhicule
Donc je fais sciemment le contraire de ce qu'on nous enseigne pour l'afps, j'aide ma pote à sortir de là. (à ce moment là, je songe à l'histoire du sanglier dans la 4L...)
Je vais la mettre en sécurité sur un espace herbeux, elle s'allonge d'elle même sur le côté sur mon poncho (put**n, pour la convaincre de s'allonger sur le poncho plutôt que sur l'herbe humide, l'a fallu négocier !)
Je retourne chercher le téléphone (put**n mais il est où ce portable, c*nnard !), et là, c'est une tablette, donc tu peux pas taper 112 à l'aveugle sur le clavier, faut déjà trouver l'icône téléphone, pis l'icône clavier, ...
À partir de là, je ne m'occupe plus du véhicule.
Trois voitures arrivent (je suis encore au téléphone), not' Mouloud national, un homme et une femme. "Ça va a peu près, est-ce que l'un de vous est secouriste ou à plus d'expérience que moi ?" Ben non, hein, ça n'aurait pas été drôle... Mouloud et le gus vont poser les triangles, reviennent.
La nénette "faudrait appeler les pompiers" Et à ton avis, pétasse, j'étais avec qui au téléphone, ta mère ?
Moi :"Z'avez une couverture dans vos voitures " Mouloud :"Oui !"
Je tiens la main de la copine, on cause, je m'occupe d'elle (défait le foulard autour du cou, lui serre la main, lui demande de me serrer la main, si elle a mal a la tête, au ventre, la rassure quand à son doigt qui lui fait mal, non, il n'est pas cassé, t'as juste un petit hématome qui se forme sur l'articulation, c'est pour ça que tu as mal quand tu le bouges, etc...), les autres glandent les mains dans les poches.
Ma pote se relève péniblement, je la soutiens, je me vois pas la contraindre à rester couchée, les zautres glandus me disent de loin "faut pas qu'elle bouge" "Venez m'aider alors! " bande de connards ! On la rallonge. Et de suite, les gus reprennent leurs distances. Bande d'eunuques !
Ma copine me dit qu'elle a froid, moi :"Elle vient cette couverture ?" Mouloud :"Ah oui, c'est vrai !" Rhaaaaaaaaa, je fulmine !
La nénette se casse.
Faut vous imaginer la scène, la bagnole explosée dans le fossé, la blessée sur le poncho et moi portant la gamine sur mon dos, à genoux dans l'herbe mouillée, et les deux grands dadais éburnés les bras ballants à une dizaine de mètres.
"Aurélie, j'ai mal au sternum." Paniiiiiiiiiiiiiiiiiiiique ! Non, panique pas "C'est dû au fait que tu n'avais pas ta ceinture, et tu as du atterrir dans l'airbag un peu de travers, c'est normal, tu ne siffles pas en respirant, tu ne saignes pas du nez, t'inquiètes pas, peut-être que tu t'es juste fêlé une côte, dis moi plutôt si tu n'as pas mal à la tête, la coupure du sourcil te pique ? "
Les pompiers arrivent, "vous n'auriez pas du la sortir de la voiture, madame !" Je le sais bien c*nnard ! Mais t'étais pas là, avec la fumée (qui s'est arrêtée finalement, mais je suis pas mécano, pour moi, moteur + fumée = danger), la mioche, toute seule, avec ta pote ensanglantée qui gigote et grommelle entre un airbag dégonflé et un pare brise en miette affaissé !
J'en ai même chialé, de cette remarque que les deux gus ont eu le bon goût de reprendre "oui, c'est vrai, tu n'aurais pas dû la bouger." Je l'ai pas bougé, enfoirés ! Je l'ai soutenu quand elle voulait sortir (et même que j'ai fait ça façon secourisme, le dos bien calé contre moi, la tête aussi, pas d'à coup, comme on m'a appris au collège), j'ai fait en sorte qu'elle ne tombe pas du siège, qu'elle ne rampe pas sur la route !
J'explique ce qui s'est passé, puis on me demande d'attendre les gendarmes.
On vient me dire que ça va, ce n'est à priori que l'arcade sourcillière, et la douleur au thorax, c'est le choc de la ceinture. Choc de la ceinture ? Quelle ceinture ? Je viens de leur dire qu'elle n'avait pas sa ceinture ! J'abandonne.
Un gros quart d'heure plus tard, voir 20 minutes, le gendarme arrive, dit bonjour, prend mon identité, merci madame, vous pouvez y aller.
Conclusions :
Ma mioche, elle est géniale, même qu'elle me gazouillait parfois des encouragements à l'oreille.
Dans ta formation aux premiers secours, la victime, elle est toujours sage et elle écoute toujours ce que tu lui dis. Ben en vrai, non.
Dans une situation merdique, en plus de gérer, faut aussi se préparer aux remarques des secouristes qui n'étaient pas là au moment où y'avait un choix à faire.
Écrit hier soir, une dizaine d'heures après l'accident.