Hier, il a plu. Allons sentir la forêt, qu'on s'est dit. Après quinze jours de soleil torride, elle avait soif. Et quand elle boit, elle sent fort.
En partant du petit pré du haut ? Du bas ou celui de la Tour ? Du haut ! S'écrient-ils au diapason. Ils ont envie de croquer de la prune les marmots, dirait-on. Pile dans le mille, à peine arrivés, ils se ruent sur le prunier redevenu sauvage. Les fruits sont bien mûrs, tous tâchés. Ca gloutonne comme pas permis. Avertissement sentencieux : doucement, ou vous aurez la filante. C'est quoi la filante ? qu'il demande le petit, juste pour l'entendre dire, le coquin. Reprise de la balle au bond, c'est quand le caca est tellement mou qu'il coule des fesses qu'elle dit la grande. Rires goguenards, reprise en chœur "le caca qui coule des feeeeeesses". Plic ploc ! Une ondée s'invite, vite les k-ways !
On oublie le prunier, on prend le petit sentier là, celui en haut à gauche du petit pré du haut. Ça fait comme un tunnel vert tout ce buis, les pierres sont luisantes de pluie. Ca glisse un peu, on en prend plein le nez de ce buis qui boit. Une odeur un peu âcre, doucereuse, envahissante. Les narine dilatées, je fais le plein. Derrière, très loin, c'est à peine si on sent l'humus. A droite, une sente discrète se fait la malle. On peut suivre ce chemin ? demande le petit déjà engagé. C'est un chemin secret ! se réjouit la grande qui le suit aussitôt, un peu courbée sous le feuillage dense. Pliés en quatre, on suit notre progéniture. Le buis ne fait qu'une haie à cet endroit. Deux mètres plus loin, c'est une hêtraie au sous bois clairsemé.
La sente file tout droit. Une crotte, constellée de noyaux de prunes, les même noyaux recrachés dix minutes plus tôt par nos bouches vorace, tend son piège aux petites semelles étourdies. Ce n'est vraiment pas passé loin. Un renard dit doctement la grande en se penchant sur la déjection noire comme du charbon. Il mange des cerises alors pourquoi pas des prunes argumente-t-elle. Oui, pourquoi pas, approuve le reste de la troupe en hochant la tête.
Plus loin, le chemin du renard contourne un fayard magnifique, ramassé sur lui même, tortueux, musculeux, gris argenté avec des tâches de lichens vert d'eau. Un bonsaï géant. Les gamins se foutent de l'esthétisme et grimpe déjà dessus. Wahhh ! Y'a un chaudron de sorcière ! Elle fait cuire des insectes morts ! s'exclament-ils en touillant avec leur bâtons. A deux mètres du sol, les branches font comme une vasque où l'eau de pluie est retenue prisonnière. Un papillon de nuit et deux mouches flottent parmi des coques de faînes, des feuilles et des graines de tilleul. Tu crois qu'elle a du mal à digérer ou à dormir la sorcière ?
On s'assied alors sur le tronc d'un arbre tombé, pour boire un coup. Pourquoi ils chantent pas les oiseaux ? Peut-être parce qu'on fait trop de boucan et qu'ils nous écoutent. Ou parce qu'ils chantent pas l'après midi en été quand il pleut. Je sais pas. Faudrait demander. Ça médite. Ça tend l'oreille. Deux troncs grincent l'un contre l'autre dans le vent. La pluie s'est arrêtée.
Lunar