Je viens de terminer le livre « ONODA, 30 ans seul en guerre » et j’avoue que ça m’a particulièrement intéressé. Ce livre, épuisé mais que j’ai réussi à trouver d’occasion, décrit la vie du soldat Japonais Hiroo ONODA, qui fut envoyé en 1944 dans l’île de Lubang pour mener une guérilla contre les américains, et qui se retrancha dans la jungle jusqu’en 1974 (30 ans donc) en refusant de capituler, jusqu’à ce que son ancien supérieur vienne lui apporter en personne l’ordre de reddition.
Cette histoire est très connue, mais c’est le détail de la survie qui m’a intéressé bien évidemment. Je vous en ai extrait les points clé.
La formation :Tout d’abord, il faut préciser qu’il était officier, Lieutenant pour être exact, et qu’il avait été formé spécialement aux techniques de guérilla à l’école de NAKANO. Cette école, créée en 1938, avait pour objet l’espionnage militaire, afin d’obtenir des renseignements fiables, et la guérilla et les opérations secrètes permettant par tous les moyens possibles (attentats, assassinats, formations de groupes civils,…) au Japon de prendre l’avantage. Le recrutement se faisait exclusivement parmi les officiers de réserve, surnommés les « paysans » par les officiers de carrières. Les officiers de réserve étaient en général, de par leurs activités dans la vie civile, en contact direct avec la population, alors que les officiers de carrière étaient en raison de leurs préjugés inaptes à suivre l’enseignement à Nakano.
La sélection était très poussée. Le cursus, au départ devait durer 2 ans. En fait, une grosse part du travail consistait à déconditionner les élèves de leur éducation Japonaise, puisque contrairement à ce qui était enseigné dans les autres écoles militaires, on leur demandait de survivre à tout prix, de ne pas se préoccuper de l’honneur personnel, et de ne rien considérer comme sacré hormis leur mission. Les élèves ne portaient pas l’uniforme, et l’existence était aussi peu militaire que possible. Ils apprenaient à effacer leurs particularités japonaises (prononciation, habitudes,…) afin de pouvoir s’infiltrer plus facilement à l’étranger. L’entrainement physique était intensif : ils apprenaient notamment les anciennes techniques de ninjutsu (qui paraissent maintenant un peu pittoresques)comme marcher dans le fond d’une rivière ou d’un lac, ou même y séjourner en respirant à l’aide d’un long bambou (attention à l’espace mort !), grimper, survivre dans la forêt en effaçant ses traces. Les arts martiaux étaient donc également au programme bien évidemment, en formation accélérée(Le maître Fujita Seiko, héritier de l’école Koga-ryu de ninjutsu, une sommité des arts martiaux à l’époque, était responsable de l’enseignement des techniques martiales), mais il faut savoir qu’à cette époque les officiers avaient tous des années de pratique martiale violente et intensive derrière eux, puisque cela était obligatoire (Hiroo ONODA aimait particulièrement le Kendo où il excellait). Bien sûr les vieilles techniques de l’ancien ninjutsu étaient complétées par les connaissances et les outils modernes de l’époque. Ils étaient formés sur les systèmes d’alarmes, les explosifs, le pilotage d’un avion, les poisons…
Réfugiés dans la jungle :Hiroo ONODA fut envoyé aux Philippines dans l’île de Lubang en 1944. La situation du Japon était alors désespérée et sa mission était d’entrainer un groupe de guérilla japonais afin de détruire les installations portuaires et les pistes des aérodromes. Ils devaient lutter contre les américains sans se faire prendre, et ne jamais abandonner la lutte sans ordre direct, même pendant des années. Les circonstances firent que les américains, qui avaient détruit un grand nombre d’avions japonais, débarquèrent et vinrent rapidement à bout de la résistance japonaise. Les survivants se réfugièrent dans la jungle afin de continuer la lutte. Moins d’une dizaine au début, ils se retrouvent rapidement trois, puis deux, puis les dernières années ONODA survivra seul dans la jungle.
Le Japon capitule en août 1945 sans que ONODA et ses compagnons ne le sachent. Ils continuent leur lutte, mais ils se heurtent désormais (et jusqu’à 1974) à la police et à l’armée Philippines, ainsi qu’aux villageois qu’ils terrorisent.
Des nuits agitées :Pour dormir, il n’est pas question de dormir à plat, car la visibilité lorsqu’on se réveille est mauvaise. Alors ils dorment inclinés, ce qui leur permet en ouvrant un œil de voir tout le paysage, mais ils se réveillent souvent, complètement ankylosés

, puis se rendorment. En trente ans ONODA ne passa pas une seule nuit paisible.
Campement :Ils se fixent pour la saison des pluies, mais déménagent lorsqu’elle est terminée. Le choix de l’emplacement est très minutieux, il faut être totalement invisibles, notamment la fumée qui ne doit être vue d’aucun village, et être à proximité de sources de ravitaillement.
L’alimentation :La forêt tropicale est un des milieux les plus favorables à la survie à long terme. La base de leur alimentation est constituée de bananes, de noix de coco, d’ignames et de mangues. Ils consomment les bananes encore vertes et mangent même la peau. Ils les font aussi sécher au soleil après les avoir coupées. Ils consomment également de la viande qu’ils considèrent comme très importante. Ils chassent les buffles d’eau et les cochons sauvages. Ils se risquent un jour à consommer du lézard vert, mais se mettent à trembler et claquer des dents en se croyant invincibles et dotés d’une force surhumaine. Ils ne renouvellent pas l’expérience. Lorsqu’ils chassent un buffle, ils mangent de la viande fraiche pendant deux ou trois jours, mais ce brusque apport de protéines leur donne de la fièvre qu’ils font redescendre en buvant du lait de coco. Le reste de la viande est cuite et fumée pour être conservée : la viande et découpée en morceaux et cuite à feux doux, puis fumée pendant 10 nuits (pour éviter d’être repérés par la fumée), la première nuit c’est l’extérieur qui durcit, puis les suivantes c’est l’intérieur. Ils peuvent alors conserver longtemps la viande. Un seul buffle leur fournit de la viande pendant 4 mois (pour deux personnes), à raison d’un morceau par jour. Ils consomment des plantes sauvages (feuilles de pommes de terre et d’aubergines sauvage,…), mais ONODA regrettera de n’avoir pas reçu de connaissances plus poussées lors de sa formation. Ils s’intoxiqueront même une fois en essayant de reproduire le thé qui leur manque tant. Le riz leur manque aussi, et c’est chez l’habitant qu’ils le volent parfois. Ils volent aussi et surtout du sel, qui rehausse le goût des aliments.
Hygiène et santé :ONODA accorde une importance très importante à l’hygiène (pour un japonais ce n’est pas surprenant). Ils se brossent les dents avec des fibres de noix de coco. Ils ne se baignent pas car ils considèrent qu’ils sont alors trop vulnérables, mais se lavent à grande eau, ou en mélangeant des cendres et de l’eau. Les vêtements sont aussi lavés à l’eau et aux cendres.
Pour ce qui concerne la santé, n’ayant aucune formation médicale, ils se fient à des principes populaires simples pour vérifier leur état de santé :
Ils mesurent leur tour de poignet gauche avec leur main droite, et si le poignet maigri c’est mauvais signe.
Ils surveillent l’état de leurs ongles, et si les lunules (taches blanches à la base de l’ongle) disparaissent, c’est un signe de très mauvaise santé, ce qu’ils vérifient à plusieurs occasions.
Ils accordent également une grande importance à l’état de leurs excréments, notamment pour adapter leur alimentation, et concluent que l’alimentation la plus appropriée est bananes+noix de coco+viande fumée. Selon la nature de leurs excréments ils règlent l’intensité de leur marche.
La couleur de l’urine leur sert d’indicateur de fatigue.
Les feuillées sont constituées d’un trou dont la profondeur varie en fonction de la durée de leur séjour, recouvert d’une grosse pierre avec du feuillage entassé autour. Ils prennent un grand soin à camoufler toutes leurs traces lorsqu’ils se déplacent.
Habillement :L’habillement devient rapidement un problème majeur. Ils font durer au maximum leurs uniformes, mais la jungle les détruit littéralement. Les pantalons s’use aux genoux et aux fesses, puis c’est l’entrejambe et le bas du pantalon. Les vestes durent plus longtemps, mais les manches et le dos se détériore d’abord. Ils s’improvisent donc tailleurs, et se mettent à fabriquer du fil à partir d’un arbre qui ressemble au chanvrier, et des aiguilles à partir de fil de fer qu’ils écrasent à un bout pour creuser le chas, et qu’ils effilent longuement. Les premières années ils utilisent des morceaux de toiles de tentes pour poser des pièces, mais ils sont ensuite obligés de se fournir chez les paysans. Ils modifient les uniformes qu’ils parviennent à récupérer pour les adapter à la vie dans la jungle : ils déplacent les poches de la veste pour être plus à l’aise et renforcent les épaules, et mettent des fermetures éclair au bas du pantalon pour qu’ils serrent les mollets tout en pouvant les ouvrir comme aération lors de la marche. Ils fabriquent les casquettes et les chaussures pour lesquelles ils utilisent du caoutchouc de récupération. Ils découvrent avec grand intérêt le nylon et le vinyl en 1963 (« c’est vraiment pour nous que ces choses-là ont été inventées ! »).
Equipement lors des tournées :ONODA fait environ cinq fois le tour de l’île par an, il marche énormément, et a d’ailleurs une aptitude certaine pour la marche, qui s’était révélée lors de sa formation (lors de son retour à la civilisation, tout le monde avait beaucoup de mal à le suivre dans la jungle lorsqu’il part récupérer son sabre). Son équipement, qui représente 60 kilos (pas très MUL ça…

) est le suivant : dans son sac en filet : draps, tente, tapis de sol, planche pour faire la cuisine, casserole, sac de riz, divers aliments, braise, de quoi faire du feu, matériel pour nettoyer son arme.
Pendant toutes ces années, ils ont souvent attaqué les paysans ou volé des produits dans leurs cabanes afin de compléter ce qu’ils ne pouvaient fabriquer eux-mêmes. Ils ont également mené la vie dure aux autorités, tout en leur échappant constamment.
Ce que je trouve remarquable, c’est le bon état de santé d’Hiroo ONODA après avoir passé trente ans dans la jungle : pas de maladie, toutes ses dents, toute sa tête…
Voili voilou. Evidemment certaines choses peuvent heurter nos conceptions de la survie, mais ONODA à bel et bien survécu.
